Series VI Band 4 · No. 486.

Anonymus, Discours sur la générosité

[1685 bis 1687 (?)]

French

 [1685 bis 1687 (?)] Discours sur la generosité

Il y a deux sortes de gens au monde, dont les uns succombent tellement au fardeau de leurs corps qu'ils ne songent qu'à manger, à boire, à dormir, et aux autres fonctions qui dependent de cette partie de nous mesme que l'on nomme la brutale.

Le[s] autres non contents de vivre à la maniere des bestes; s'arrestent plustost au contentement de l'esprit.

Les derniers poussés par l'amour propre la mere de toutes nos actions veulent sçavoir incessamment ce qu'ils sont et ce qu'ils meritent. De cette même source la vanité, l'ambition et la Generosité se derivent.

Mais elles different entre elles en ce que le Genereux ne veut etablir la bonne opinion qu'il cherche de soy même que sur des qualités qu'il peut nommer les siennes et qui sont louables en elles mêmes, aussi ne croit il jamais en avoir assez, quand même il remarqueroit en ses semblables de defauts qu'il n'a pas.

Au lieu que le vain ne mesure son merite que sur des avantages dont la fortune est ordinairement aussi liberale aux laches qu'aux gens de bien.

L'ambi[ti]eux se forme une idée avantageuse de soy même à mesure qu'on luy porte du respect et de la soumission, et plus il trouve de gens qui plient devant luy, plus il croit avoir raison de s'elever au dessus du genre humain.

Cependent il peut avoir du merite, mais soit qu'il ne se fie pas à son propre jugement ou qu'il manque d'application ou qu'il soit trop prevenu de maximes du temps, il aime mieux de s'en rapporter aux sentimens, que d'autres temoignent avoir pour luy que de prevenir le Censeur de soy même. Ainsi la flatterie la complaisance le respect et même la crainté de ceux qui l'approchent, passent en son esprit pour de temoignes irreprochables de ses perfections.

Au contraire le genereux sçait, que la pluspart des hommes toutes animaux raisonnables qu'on les nomme, ne laissent pas d'estre enfoncés dans un furieux abyme d'erreurs et de tenebres. Il voit que les passions et les prejuges determinent leurs jugements et que souvent dans les personnes le[s] plus éclairées même les sentiments du soir ne s'accordent pas avec ceux du matin.

Et supposé qu'il y eut par tout de gens qui eussent l'esprit assez net et libre pour en estre en estat de rendre justice au merite l'on trouverois pourtant que chaqu'un est trop embarassé de se[s] propres affaires pour en pouvoir pretendre qu'on se donne le loisir d'examiner au fond les actions d'un autre.

D'ailleurs comme il est necessaire pour discerner jusqu'ou les lumieres d'une homme s'etendent d'en avoir pour le moins autant luy même il croit que ce seroit une chose inutile de choisir un autre estimateur de son merite que sa propre conscience.

Car à quoy bon de rechercher l'approbation de ceux qui ne meritent pas la sienne, et ne seroit ce pas une folie de l'abandonner son contentement à la discretion d'une foulle d'esprits ignorants ou foibles et qui ne sçavent presque jamais ce qu'ils font eux mêmes.

Ce n'est pas qu'il méprise ou qu'il neglige les jugements de personnes raisonnables tout au contraire il en fait la base et le fondement de sa conduite. Mais apres qu'il s'est formé sur les maximes de personnes d'esprit et sur l'exemple de gens de bien et qu'il se trouve en estat d'y suppleer par sa propre raison c'est alors qu'il traitte d'indifferent tout ce que le reste peut penser de luy, et qu'il commence de croire que le prix de la vertu qui est d'estre content de soy même ne doit pas estre distribué par de mains qui ne sçavent pas ce que c'est.

C'est ce qui fait qu'un homme veritablement genereux sera tousjours bien faisant, brave, reconnoissant et fidelle, quand même il n'auroit jamais de temoigns de ses actions et qu'il ny eut ny chattiment ny recompense au monde. Car il luy suffit d'en estre temoigne luy même et le plaisir qu'il a de suivre la raison en toute chose luy vaut d'avantage que toutes les richesses de Peru.

Il est bien faisant parce qu'il n'y a rien qui marque plus sa grandeur d'une ame ny pas ou l'on puisse mieux imiter la nature de Dieu, qui remplit tout l'univers de ce bienfaits sans en recevoir.

Il est brave parce qu'il connoist le prix de choses, et que sa carcasse ne luy semble pas valoir assez pour en vouloir survivre à une lacheté.

Il est fidelle parce que pouvant douter de touttes les loix qui sont au monde il ne sçauroit jamais douter de celle qu'il s'est donné luy même en donnant sa parole.

Il est reconnoissant parce qu'il a l'ame trop relevée pour valoir «estre» obligé à personne, son plus grand plaisir est de se faire aimer de gens de bien, et il n'envie pas aux ours et aux tigres la qualité de se faire craindre.

Il estime le merite par tout où il le rencontre et aime à se faire estimer de ceux qui en ont, mais quand même touts les fols de la terre l'admireroint cela ne le toucheroit aucunement.

Il ne sçait ce que c'est que l'envie la fourberie ou la medisance qui sont les marques infallibles d'une ame petite et foible et rien ne le sçauroit mettre si bas qu'il fut obligé de prendre recours à de vices si honteux.

Il ne s'emporte jamais parce que les fols et mechants ne sont pas dignes de sa colere et que les personnes raisonnables ne le voudroint point offencer. Au contraire il souffre avec beaucoup de douceur et de patience les defauts de son prochain et s'il ne rencontre pas dans les autres les talents dont la nature l'a voulû avantager par dessus eux il ne croit pas avoir sujet de s'en facher.

Et comme il n'aime rien si passionement que la vertu, il traitte presque tout le reste d'indifferent, ce qui le met au dessus de la fortune et luy donne une fermeté si grande que rien ne se sçauroit troubler ny ebranler. Car il trouve en luy même l'objet de sa passion et ce qui fait son bonheur n'est pas dans le pouvoir d'un autre.

Ce n'est pas qu'il vive en Philosophe et qu'il abandonne les interests du public. Au contraire il jouit de biens qu'il a reçeu de la fortune et tout indifferents qu'ils luy semblent estre il ne laisse pas de le rendre effectivement bons par l'usage legitime qu'il en fait.

Ainsi s'il est Gentilhomme il fait ce qui appartient à un gentilhomme, s'il est Roy il fait ce qui est du caractere d'un Roy quoyqu'il estime infinement plus de meriter une couronne que de la porter.

Il n'y a pas de plus grand ny de plus solide bonheur que le sien et ceux qui cherchent la fidelité d'un autre costé n'en trouvent qu'un ombre trompeur.

Sans doute que ceux qui sont preoccupés en faveur de plaisirs du corps trouveront cette felicité un peu chimerique. Mais s'ils se veulent donner la peine d'examiner la chose au fond, ils trouveront que c'est justement cette felicité qu'ils pretendent d'établir sur la volupté qui est une pure chimere et fantome. Car en effect ~~nostre corps ne sent du plaisir que lorsqu'il se sent delivré de quelque incommodité*. Ainsi nous n'avons du plaisir en mangeant et en beuvant qu'à mesure que nous avons de faim ou de soif. La chaleur ne nous est agreable qu'au même degré que le froid nous tourmente.

Et si en éteignant les demangeaisons de nostre chair nous sentons du plaisir, c'est qu'elle nous avoit brulé auparavant. En sorte que celuy qui voudroit établir sa felicité du coste de plaisirs du corps seroit en effet aussi ridicule que celuy qui souhaiteroit la galle pour avoir le plaisir de se gratter souvent.

Cecy est si clair et si evident que personne n'en sçauroit douter si ce n'estoit que la vanité se mele ordinairement des plaisirs du corps et les assaisonne ce qui fait que nous confondons souvent l'irregularité de nostre esprit avec les necessités de nostre corps.

Ainsi par example il y a des hommes qui croyent faire autant de conquestes qu'ils debauchent de femmes, et qui ne voudroient plus douter de leur propre merite apres de si beaux trophées, qu'ils se sont erigés sur les depouiller de quelques femmes qui se sont mal defenduës. Ils croyent même que plus une femme est recherchée et plus elle est de condition plus leur victoire en est glorieuse quoyque cela ne fasse rien au plaisir du corps.

Un grand beuveur ne forceroit pas sa nature, si c'estoit pour le plaisir du corps, mais c'est qu'il veut faire voir la force de son estomac.

Ceux qui aiment la chasse pour autre chose que pour la santé et pour l'exercice du corps ne le font que parce qu'ils croyent reconnoitre une partie de leur merite à l'addresse de leurs chiens ou de leurs courreurs et qu'ils pretendent de se mettre par la au dessus de leur semblables.

Mais si une gloire qui a besoin d'emprunter quelque chose de bestes ou qui se fonde sur la mauvaise conduite de femmes est solide ou si elle est chimerique c'est ce que je donne à juger à tou[s] ceux qui ont du sens commun.

Si nous voulions examiner de même les autres plaisirs du corps au quels la vanité donne quelque ragoust nous ne trouverions que de chimeres par tout.

Tant y a que chaqu'un veut avoir bonne opinion de soy même et se former une idée avantageuse de son merite. Du moins c'est la passion predominante de ceux qui se veulent encore distinguer de bestes. Chacqu'un tache d'y parvenir par de moyens qui sont conformes à la portée de son esprit ou de ses forces ou à ses prejuges. Le Genereux ne se veut servir pour cet effet que de moyens qui sont louables en eux même[s] et quand même on pourroit supposer qu'il y eut encore quelque chose de chimerique en son fait, il faudroit du moins tomber d'accord que sa folie seroit plus heureuse que celle d'un autre puis qu'il fait dependre tout son contentement de luy même, et qu'il peut estre heureux au depit de la fortune. F 1. SCIENTIA JURIS NATURALIS