Series VI Band 4 · No. 400₂.
Conversation du Marquis de Pianese et du Père Emery Eremite
Conversation
du Marquis de Pianese Ministre d'Estat de Savoye,
et du Pere Emery Eremite: qui a esté suivie d'un
grand changement dans la vie de ce ministre
ou
Dialogue de l'application qu'on doit avoir à son salut
Le Marquis de Pianese est assés connu dans le monde. Emery Stahl estoit un gentilhomme Allemand fort accompli et capable de se pousser à la cour: mais Dieu l'en retira de bonne heure: il prit une resolution extraordinaire sur tout pour un jeune homme nourri dans les délices, et qui avoit des biens sortables à sa condition: ce fut de laisser tout là et d'aller chercher un hermitage dans les montagnes de la Suisse. Il y vivoit dans la dernière simplicité, il avoit tousjours l'ame élevée au ciel et ses relachemens mêmes n'avoient que Dieu pour objet. Car il se plaisait à le contempler dans les merveilles de la nature; il estudioit les simples, dont il sçavoit tirer des essences admirables, et toutes ces belles connoissances qui l'avoient fait briller dans le monde, purgées de ce qu'elles avoient de profane, ne luy estoient qu'autant de representations diverses de la grandeur et de la beauté de Dieu dont il estoit épris. Il avoit eu un talent merveilleux pour les mathématiques, et il voulut essayer s'il en pourroit imiter la certitude dans les matières plus relevées. On en a trouvé quelque chose parmy [ses] papiers, qu'on pourra publier un jour. Il exerçoit des grandes charités envers les pauvres, et il leur donnoit même des remedes dont les effects furent merveilleux: ces succés furent contraires au dessein qu'il avoit d'estre caché. Car son hermitage fit grand bruit dans le monde, et bien des gens crûrent qui'l avoit cette pierre fameuse des philosophes. Des Princes et des grands seigneurs l'allerent trouver pour satisfaire à leur curiosité: mais il les desabusa bien tost, car il ne leur parloit que de Dieu et de la vertu, ce qu'il faisoit avec tant d'ardeur et de force, qu'il n'y en eût point qui n'en fut touché jusque dans l'ame et quelques uns prirent et executerent des resolutions vigoureuses pour rompre toutes les chaines des considerations humaines.
Le Marquis de Pianese fut de ce nombre. Il estoit allé voir nostre Eremite dans cet esprit du monde, qui ne cherche que des nouveautés. Il fut charmé d'abord de la douceur de ses moeurs, et surpris de l'austerité de sa vie. Ils eurent plusieurs conversations ensemble, dont le Marquis se tiroit adroitement, car il avoit une grande vivacité d'esprit, mais il traitoit les affaires de pieté d'un air trop cavalier. Cela fit peine à l'Eremite, qui l'étudioit soigneusement pour connoistre son foible et pour l'attaquer par là. Il remarqua bien tost que le Marquis parloit souvent de la vanité de toutes les choses du monde: et quoyque cela paraissoit favorable à la pieté et à la retraite, l'Eremite qui estoit fin s'apperçeut que le Marquis le prenoit tout autrement, qu'il estoit infecté du scepticisme à l'ordinaire des gens du grand air, qu'il haïssoit toute application aux choses qui ne touchent pas visiblement les sens et l'interest present: ainsi il avoit un grand penchant de comprendre même sous le nombre des vaines recherches un soin extraordinaire des affaires du ciel: croyant sans doute qu'il estoit assés de se regler sur les exemples, et de s'en tenir à la coustume.
L'Eremite luy ayant assez tasté le pouls, et ne doutant plus que ce ne fut là sa maladie, tourna le discours sur les sciences: il dit que nous avions sujet de rendre graces à Dieu, de tant de moyens qu'il nous avoit donné de le connoistre et de l'aimer.
Le Marquis luy repliqua: qu'il avoit tousjours crû, que nous ne sçavions presque rien, que les mathematiques estoient plustost curieuses qu'utiles si ne c'est à ceux qui en font un mestier, que la Medecine estoit mal asseurée, la morale pleine d'imaginations, la Theologie sujette à des controverses difficiles. Que son opinion estoit de laisser les recherches naturelles aux curieux de profession, de ne suivre que la coustume en morale, et l'eglise en matiere de foy. Qu'il avoit veu plusieurs personnages de grande reputation, mais qu'il n'avait jamais rien veu chez eux capable de le faire croire qu'ils eussent une connoissance de Dieu et de la nature veritablement au dessus de la vulgaire. Qu'il y avait souvent plus de façon et de parade; qu'on faisoit monstre de quelques petites curiosités ou de quelques austerités capables d'éblouir le vulgaire: mais que nous estions tous également ignorans dans le fonds, lors qu'il s'agissoit de quelque chose d'importance. Enfin qu'il souhaitoit d'en estre desabusé; et qu'il estoit fort persuadé, que s'il y avoit une personne au monde capable de le faire changer de sentiment, que ce seroit celle à qui il avoit l'honneur de parler.
Tout cela n'estoit qu'à dessein d'obliger l'Eremite à se découvrir un peu, car le Marquis brusloit de voir une projection, puisqu'on luy avoit fait passer l'Eremite pour un Adepte. Mais celuy-ci tourna la chose d'une autre maniere. Il fit connoistre au Marquis, qu'il ne s'attribuoit rien qui fut au dessus du vulgaire, que la seule application: car dit-il les hommes ne different que par là; c'est en quoy consiste principalement la grace qui les distingue, puisqu'on peut dire que la nature les a tous également favorisés. Car Dieu donne l'attention à ceux qu'il veut retirer de la corruption publique: il ne leur faut ny des revelations ny des miracles: il n'est pas necessaire même qu'ils ayent des connoissances plus relevées que le commun, ny de la nature, ny de Dieu; car les semences des plus importantes verites sont dans l'ame du moindre paisan: qu'il faut seulement les ramasser et les cultiver avec soin. C'est-à-dire il ne faut pas considerer les choses à la legere, il faut prendre une résolution inviolable de rapporter tout à une fin qui est de se perfectionner; et comme s'il s'agissoit d'acquérir une charge, ou de faire quelque autre grande fortune, il faut faire paroistre [le] même soin qui se voit dans les prudens du siecle, qui vont à leur but. Je n'ay pas d'autre secret (dit-il) à apprendre à ceux qui cherchent non pas des petites curiosités, mais quelque chose de grand et de solide. Car si j'avois des panacées et des teintures, que je n'ay point, je ne les compterés pour rien au prix de cette medecine universelle des ames. Je ne m'étonne donc pas Monsieur, que vous meprisés tous les attachemens, puisque vous vous imaginés, qu'il n'y a que des choses éclatantes et extraordinaires, qui le méritent car elles ne se trouvent que rarement, ou peut estre nulle part, de la maniere que vous les voulés: et moy qui croy que les choses ordinaires comme le feu et l'eau sont les plus efficaces, je m'imagine que ce qu'il y a d'extraordinairement utile ne consiste que dans l'usage et dans l'application. Voyés moy les Elémens des geometres. Y a-t-il rien de plus simple que les axiomes et les demandes qui se trouvent à la teste de ce livre; et cependant leur seul arrangement a produit tant de verités surprenantes. C'est donc en quoy la coustume differe de la raison, ceux qui la suivent, n'approfondissent rien, ils sont semblables à un écolier qui se contenteroit de lire les axiomes d'Euclide sans passer aux theoremes qu'on en tire; ou à un sceptique qui se moqueroit des geometres qui se vantent des connoissances extraordinaires, et qui n'ont rien qu'ils ne tirent des verités si basses et si triviales, qu'on aurait honte de les rapporter en compagnie. Vous autres Messieurs ne voulés que des nouveautés éclatantes, signa et prodigia: mais lors qu'on ne vous dit que des choses ordinaires, et qu'on vous fait voir que vous devés avoir vous mêmes le soin d'en tirer quelque chose d'important pour vostre perfection; quoyqu'on vous en monstre la methode et qu'on s'offre de vous frayer le chemin, vous vous rebutés. Cependant c'est l'ordre des choses, c'est la providence qui l'a établi ainsi. On ne sçaurait rien si on ne le sçavoit par les principes, qui sont toujours aisés. Un homme qui sçauroit par coeur les belles propositions des Geometres sans en sçavoir les demonstrations, auroit chargé sa mémoire, mais il n'auroit point perfectionné son esprit. C'est la même chose à l'egard de la science de Dieu, et de la veritable vie. On ne vous peut dire que des choses ordinaires, car il faut commencer par des principes aisés que vous accordés, mais si vous vous y appliqués, il se fera en vous un changement heureux dont vous serés bien surpris.
Le marquis de Pianese. Je doute fort que la raison puisse etablir quelque chose
de solide dans les questions de practique: car il n'y a que la coustume en morale, et la foy
en matiere de religion qu'on puisse suivre.
pianese. Je rends graces à Dieu de ce que je suis.
eremite. Un Musulman ne le fait-il pas.
P. Que voulés-vous qu'on fasse. Dieu donne sa gràce à qu'il veut.
E. Ouy sans doute, et à ceux qui la veuillent.
P. Le vouloir même est une grace de Dieu.
E. Mais le vouloir ne consistant que dans une forte resolution de s'appliquer à ce qui regarde son salut, il est inutile de chercher la source de la volonté. Car que peut on souhaitter d'avantage de Dieu et de la nature, ne suffit-il pas de n'avoir besoin que de volonté ou d'attention pour estre ou heureux ou inexcusable.
P. Cette application que vous recommandés seroit utile, s'il y avoit apparence de profiter des recherches; mais l'expérience fait voir qu'il n'y a rien de si inutile: et lors qu'on veut abandonner la coustume et pour mediter et pour suivre une certaine raison prétendue, on s'égare d'abord dans un labyrinthe de disputes. Car je voy que les hommes ne demeurent presque jamais d'accord, qu'il n'y a pas moyen de sortir des doutes, et que les méditations mêmes ne servent qu'à nous embarrasser d'avantage. Il me semble que la nature ne nous a pas fait pour jouir de la vérité, mais pour nous régler sur les apparences. C'est pourquoy il y a long temps que j'ay pris la resolution, de ne me plus piquer de ces connoissances prétendues; et je me contenteray de suivre un train de vie aisée et libre de toutes les reflexions qui entestent.
E. Prenés garde, Monsieur, que vous ne vous negligiés trop, et que vous n'offensiés Dieu, qui ne vous a pas donné cet esprit penetrant pour ne vous en servir qu'à regarder la superficie des choses. Je croy qu'il seroit plus à propos d'accuser nostre paresse, que la nature qui nous a fait sans doute pour une fin plus noble que les bestes qui se suivent aveuglement jusqu'à se precipiter les unes après les autres. Pour ce qui est de l'incertitude que vous croyés trouver par tout, je vous en pourrois découvrir et la cause et le remede, si vous l'agréés.
P. J'y prendray un tres grand plaisir. Car ce que vous avancés d'un remede contre l'incertitude me paroist paradoxe, et les paradoxes plaisent lors qu'une personne d'esprit comme vous estes, leur donne un certain jour d'une belle apparence.
E. Je suis bien éloigné de cette humeur que se plaist aux paradoxes: et je n'avance que des choses dont je suis penetré: ce ne sera pas sans doute aussi pour contribuer au plaisir que vous prenés à la nouveauté que je tacheray de vous satisfaire; mais je profiteray de vostre penchant, à fin de vous rendre plus attentif. Voicy donc la cause de l'incertitude et des disputes sans fruit: pour le remede nous en parlerons par après. Il y a des commodités et des incommodités, des biens et des maux dans toutes les choses du monde sacrées et profanes, c'est ce qui trouble les hommes, c'est ce qui fait naistre cette diversité d'opinions, chacun envisageant les objets d'un certain costé: il n'y en a que tres peu qui ayent la patience de faire le tour de la chose jusqu'à se mettre du costé de leur adversaire; c'est à dire qui veuillent avec une application égale, et avec un esprit de juge desintéressé examiner et le pour, et le contre afin de voir de quel costé doit pencher la balance. Car il faudroit bien du temps pour cela, et nos passions ou distractions ne nous en donnent gueres. Ordinairement nous sommes remplis d'un certain esprit de contradiction, et nous faisons gloire de ne rien écouter, où nous ne trouvions quelque chose à redire: nous nous estudions sur tout à nous opposer en apparence à ce que les hommes ordinaires ont coustume de juger et de souhaiter: par là nous rendons tout problématique, et puisque nous nous plaisons aux disputes, pourquoy sommes nous surpris si tout est disputable pour ceux qui s'arrestent à des considerations legeres. D'autant qu'ordinairement ce n'est pas pour profiter mais pour se divertir, qu'on raisonne. Vous avés dit vous même Monsieur, que vous voulés suivre la coustume, et cependant vous dites que vous vous plaisés aux paradoxes, ce n'est donc pas pour les suivre; les sentimens singuliers nous donnent une élevation imaginaire au dessus des autres, nous serions marris de parler comme le vulgaire, quoyque nous suivions le torrent de la corruption generale. C'est que nous ne cherchons qu'à bien parler et à paroistre, et rien de plus.
Quand nous avons trouvé quelque repartie adroite ou ingenieuse, qui peut rebuter ou déconcerter celuy qui nous avance quelque proposition, quoyqu'elle soit peut-estre utile et bien fondée; nous nous contentons de cette victoire, et nous passons à d'autres matieres, sans examiner qui a eu raison dans le fonds: au moins quand nostre interest visible n'y paroist point, car nous sommes bien aises d'avoir une defaite, qui flatte nostre paresse avec quelque apparence de raison. Tout cela vient de ce que nous ne traitons la pluspart des questions que par maniere de divertissement, ou pour la parade, et point du tout pour en former une conclusion qui puisse avoir quelque influence dans la practique de nostre vie, comme les ecoliers en philosophie disputent des vertus, des vices et des passions, sans que cela les touche en aucune façon.
P. Voulés vous qu'on aille se rompre la teste de mille choses peu necessaires? Ne suffit-il pas que chacun suive sa vocation, et le train de vie qu'il a pris après une meure deliberation? Le reste doit servir plustost à nous égayer qu'à nous peiner.
E. Il suffit sans doute que chacun suive sa vocation, mais il est de nostre vocation de songer à l'emendement de nostre vie et à la rectification de nostre jugement, dans les matieres importantes, et qui nous peuvent faire changer quelque chose dans nostre maniere d'agir. Croyés vous, que Constantin le Grand auroit jamais pris la resolution de se faire chrestien, ou que Caroloman, oncle de Charlemagne seroit descendu du throne, pour ne songer qu'à son salut, s'ils n'avoient fait que des reflexions legeres en passant? Vous me dirés que Constantin le Grand a vu un miracle, et que Caroloman a trop fait, vous vous mocquerés mêmes peut estre de la simplicité de son siecle. Je vous demeure d'accord que le zèle de piété et le soin de nos affaires ne sont pas incompatibles; ainsi l'action de Caroloman n'est pas tousjours un exemple à suivre. Mais pour ce qui est du miracle qui a obligé Constantin de se rendre chrestien, ce n'est pas une chose bien averée, et si elle l'estoit, je crois que la voix de Dieu, qui nous parle interieurement doit avoir autant de pouvoir sur les esprits bienfaits que la vue d'un prodige qui étonne le vulgaire. C'est pourquoy je souhaiterois que les hommes voulussent se resoudre quelquefois à une espece de retraite d'esprit, àfin de considerer à loisir leur estat present et à venir et afin de prendre quelque resolution vigoureuse, non pas tant pour quitter le monde, que pour se défaire de cette indifference dangereuse.
P. Croyés moy, qu'il y en a eu beaucoup, qui se sont laissé aller souvent à ces reflexions. Mais voyant que cela n'a rien produit, que des troubles d'esprit, qui ne servent qu'à empoisonner la douceur de ce peu de vie que la nature nous a accordé, ils en sont revenus, d'autant qu'ils ont veu que plus on y pense, plus on s'embarrasse. J'ay esté du nombre de ces réveurs; mais Montaigne et le Vayer m'ont gueri de cette espece de maladie.
E. Ah Monsieur que me dites vous? Ce sont là les vrays moyens, d'étouffer tout sentiment de christianisme, et de s'abysmer dans un Scepticisme malheureux. Pour moy je ne sçaurois lire ces deux auteurs sans avoir pitié et de leur aveuglement et des maux qu'ils causent dans les ames. Je rends graces à Dieu, non pas comme si j'avois receu de luy plus de talens que les autres, car je le cede volontiers, et j'avoue que c'est le malheur ordinaire que ceux qui ont le plus d'esprit et de sçavoir ont le moins de devotion; mais j'ay receu de Dieu une grace, que j'estime plus que toutes les autres, et que bien des gens n'accepteroient pas c'est que je suis penetré des saintes verités, et que j'entends retentir dans mes oreilles cette voix qui nous appelle au jugement. C'est pourquoy je ne songe à rien où je ne trouve quelque matière de me corriger, et il n'y a point d'entretien, qui ne me fournisse des occasions de rapporter tout à la gloire de ce Dieu que j'aime. Vous ne sçauriés croire, Monsieur, quelle douceur je trouve dans cette maniere de vivre, et si les hommes en avoient ordinairement quelque experience, bien des gens m'envieroient mon bonheur. Je suis persuadé que le Monde est une espece de Cité aussi bien ordonnée qu'il est possible, dont le Seigneur a en main et la sagesse et la puissance souveraine. Comment ne pourrois je donc pas aimer un tel maistre qui est la bonté même, et qui ne me laisse rien à souhaiter. Car si j'ay le bonheur de me conserver jusqu'à bout ces sentimens si aisés par sa grace et si raisonnables, je suis asseuré d'une felicité qui passe toute imagination et si je m'éloigne de Dieu tant soit peu je ne voy que de la misère dans la condition des hommes. C'est pourquoy je ne m'étonne point que ceux qui n'entrent pas assés là dedans, ne viennent pas volontiers à des reflexions serieuses, car elles leur representent leur estat malheureux sans leur faire voir aucun remede. Un esclave enchainé dans la galere fera des efforts pour detourner ses pensées de son malheur: et celuy qui attend le supplice au sortir de sa prison se plongera dans une espece de stupidité, pour ne pas sentir les tourmens par avance. Mais ces premiers chrestiens attendoient la couronne du martyre, trouvoient du plaisir dans leurs chaines, et quand ils consideroient qu'ils alloient entrer dans la gloire, en passant par quelques facheux momens; ils estoient bien eloignés du conseil de Montaigne, qui veut qu'on aille se plonger dans la mort teste baissée, et sans y songer que le moins qu'on peut.
Je croy que vous m'avoueres que celuy qui est dans ces sentimens genereux et qui est satisfait de l'avenir peut faire des reflexions compatibles avec la douceur de la vie et j'oserois dire, qu'on ne sçauroit là gouster tout de bon sans estre persuadé de ce que je viens d'expliquer; car ne sommes nous pas dans une prison qui nous donne mille chagrins, et au sortir de là n'attendons nous pas des supplices encor plus grands que les criminels ont coustume d'en souffrir: car ceux à qui on coupe la teste ne sentent presque rien en mourant, et la plus part de ceux qui meurent dans leur lit, sont sujets à des tourmens de l'agonie, qui passent souvent ce qu'on fait souffrir aux plus criminels. Mais il y a encor quelque chose à craindre au delà de la mort. Car quelque effort que nous fassions pour nous divertir de tous les soins de l'avenir, il n'est pas en nostre pouvoir d'empecher qu'il ne nous vienne quelques fois des pensées facheuses de travers, qui nous font songer malgré nous à ce que nous allons devenir, et qui servent d'admonition, à ceux qui sont corrigibles, et de chatiment aux mechans; car cette amertume est salutaire aux uns, et insupportable aux autres: mais ceux qui n'en sentent point se doivent estimer d'autant plus malheureux, que Dieu ne leur fait pas même encor la grace de les avertir. Il est pourtant vray que ceux qui n'écouteront point sa voix sont plus punissables qu'eux.
P. Vostre discours me peine, et m'embarrasse, et si j'avois preveu que vous y alliés aboutir je me serois bien gardé de vous en donner occasion.
E. Eh quoy Monsieur est ce vous embarasser, que de vous proposer un moyen de vivre avec une satisfaction sans égale, où vous puissies tout esperer, et ne rien craindre.
P. Vous me faites une terrible peinture de la vie et de la mort, et pour me remettre, vous me faites des contes en l'air. Car toutes ces belles promesses s'en vont en fumée quand on les examine sans prevention, et j'ay souvent ouy dire ces choses là à des hypocrites ou à des visionnaires. Cela fait que j'evite ces discussions inutiles, tant que je puis.
E. Et moy je soûtiens que c'est un des plus grands pechés, que de detourner l'esprit tout exprès de l'attention nécessaire, c'est éteindre le reste de la lumiere divine, c'est s'opposer à la grace naissante; c'est fort approcher du peché contre le Saint esprit.
P. Ces sont des grands mots, mais je n'ay pas coûtume de me laisser éblouir par leur éclat. Je croy qu'il est assés d'avoir une fois examiné les choses de près pour prendre une resolution, et quand on l'a fait il s'y faut tenir, sans s'embarrasser l'esprit d'avantage; autrement on sera tousjours en peine, flottant entre la crainte et l'espérance.
E. Je reponds par une comparaison d'une matiere qui vous est familière. Imaginés vous que vous vous estes logé sur un bastion pris sur les ennemis: on a des raisons d'apprehender qu'il n'y aie là dessous une mine cachée. Vous la cherchés en vain et las de chercher, vous estes obligé de vous reposer, enfin quoyqu'en puisse arriver. Vous ne laisserés pas de passer fort mal plusieurs momens dans cette inquietude, et le moindre bruit, vous donnera une apprehension mortelle si vous n'estes ou fort brutal, ou fort endurci ou doué d'un naturel tout à fait excellent, ou si vous n'estes accoustumé à surmonter les passions par la raison; car il est vray que la raison vous ordonnera de divertir l'esprit de ce soin inutile, qui ne remedie à rien et qui vous oste le repos; mais cette même raison ne veut pas que vous négligiés de songer à quelque nouveau moyen de vous asseurer: et vous feriés fort mal de rejetter les moindres ouvertures nouvelles dans une affaire de cette importance, sous pretexte que vous y avés assés songé, et qu'il ne faut plus s'en inquiéter. Il est vray que vous auriés droit de parler ainsi, si vous estiés seur d'avoir fait tout ce qu'un homme peut faire, et si vous aviés une methode qui vous asseurat de n'avoir rien laissé en arriere. Cela vous exemteroit de toutes les recherches futures, ce qui se peut en effect lorsqu'il s'agit de chercher cette mine; mais vous m'avouerés que vous estes trop sceptique pour croire qu'il se puisse trouver une telle méthode, à l'egard des questions plus eloignées des sens. Cependant n'est ce pas estrange que vous ne prétendés vous dispenser de tous les soins, que parce que le hazard n'a pas favorisé d'abord vos premieres peines, et parce que vous vous estes rebuté. Asseurement s'il s'agissoit de fouiller dans la terre pour chercher ce fourneau dangereux, vous ne seriés pas si negligeant, et vous songeriés que la poudre vous pourroit enlever bras et jambes, vous laissant traisner un reste de vie pire que la mort. Et cependant lors qu'il s'agit de la misere ou de la felicité supreme vous affectés une fausse tranquillité qui vous coustera cher un jour.
P. Mais il s'en suivra que je ne pourrois donc pas faire autre chose: s'il faut tousjours chercher ou s'il faut tousjours écouter tous ceux qui se mêleront de nous donner des leçons.
E. Vous donnés un nom odieux à mes avis salutaires. Mais ne craignés pas qu'il y ait trop de gens qui vous veuillent faire leur cour par là. Ils sçavent trop leur monde: vous ne serés pas inquiété de ce costé. Vos affaires ne doivent pas servir de pretexte, car cette heure que nous y allons employer si j'ay le bonheur de vous faire consentir, pourrat elle faire du tort à vos occupations quelques grandes qu'elles puissent estre?
P. Vous estes fort pressant, et il faut vous donner cette satisfaction car je vous considere assés pour ne pas vouloir passer auprès de vous pour un opiniastre: mais ce sera à condition, que vous ne m'en importuniés plus doresnavant de ces choses là.
E. Cette condition est inique. Car voulés vous que je trouve justement ce favorable moment, que Dieu vous a peut estre gardé. Sçachés qu'un coup n'abbat point l'arbre et songés que vous allés stipuler de moy une chose qui seroit directement contre vos interests, et qu'il ne depend pas de moy de promettre, ny de vous d'accepter.
P. Après avoir fait quelque violence à la resolution que j'avois prise de ne me plus engager en ces discussions, vous m'avés fait naistre quelque envie d'ecouter ce que vous dirés. Mais prenés garde de n'avancer que ce qui soit solide. Vous sçaves que je suis chrestien graces à Dieu. Mais je veux que vous remontiés jusqu'a la source, et que vous feigniés d'avoir à faire à un homme qui ne vous accorde rien, non pas même ce qu'il croit dans son ame. Car puisque vous m'avés traité en Scepticien, j'en prendray le personnage et les armes, pour vous en faire repentir.
E. Ce que vous dites Monsieur me donne du plaisir, bien loin de m'intimider: car il y en a peu de ceux qui se piquent d'estre du grand monde qui n'aient besoin quelque fois d'un confortatif de leur creance, et j'aime bien mieux que vous me contestiés même ce que vous croyés dans l'ame que de voir que vous m'accordiés quelque chose par maniere d'acquit pour vous tirer d'affaire.
P. Et bien donc, entrons en matiere.
E. J'ay tousjours reconnu que le Scepticisme est la source de l'incredulité et du peu d'attachement aux choses spirituelles, que je remarque dans les gens du monde. Car ils s'imaginent, que la pluspart des choses qui se debitent dans les chaires sont des reveries, ils ont souvent remarqué que ceux qui prechent parlent suivant leurs interests, et neantmoins ne sont pas les plus persuadés: ils ont veu qu'on mêle quantité d'absurdites et fables parmy les enseignemens de piété, ils ont découvert plusieurs faux dévots; et quand on vient à la contestation, la vivacité ordinaire aux gens qui ont tousjours paru dans les compagnies leur donne un avantage sur ceux qui tiennent le parti de la devotion, qui s'eloignent ou qu'on éloigne du siecle; et dont la simplicité humble est bientost démontée par cet air imperieux et méprisant des autres, qui ne souffrent qu'avec impatience, qu'on aille troubler leurs plaisirs ou affaires. S'ils vouloient pousser la recherche à bout, peutestre pourroient ils se reconnoistre à la fin. Mais leur legereté ou distraction ne leur permet pas de s'attacher; et ayant reconnu par une infinité d'exemples qu'il est aisé de disputer de tout ce qui ne tombe pas sous les sens, ils croyent qu'il n'y a rien d'asseuré: Et ils se persuadent aisément que les dogmes positifs ne sont que des effects de quelques hypocrites adroites ou de quelques esprits melancoliques, à qui la nature ou la fortune a osté ou défendu les plaisirs qu'ils censurent dans les autres.
J'ay donc reconnu par plusieurs conferences qu'on aura gagné beaucoup, quand on aura fait renaistre l'envie de chercher la verité, que le désespoir de la trouver avoit abolie.
P. Vous avés justement rencontré l'endroit où je suis le plus sensible; car je n'ay que trop reconnu, que nous sommes des ignorans tous tant que nous sommes, que tous nos raisonnemens ne sont fondés que sur des suppositions, que nous manquons de principes, pour juger des choses; qu'il n'y a point de regle de la verité, que chacun a son sens particulier, et qu'il n'y en a presque point de commun. Car d'où viendroient sans cela toutes les discussions, qui ont fait dire à un ancien, que les horloges s'accorderoient plustost que les philosophes. D'où viendroit que toutes les conférences n'aboutissent à rien, que nous ne voyons gueres qu'un habile homme cede à un autre, et que mêmes plusieurs personnes, que je croy chercher la verité sincèrement, ne se rencontrent presque jamais en chemin.
E. Peut estre qu'il n'est pas difficile de développer tout cecy. Car feignons par plaisir qu'on puisse trouver la verité, qu'on puisse établir des principes incontestables, et qu'il y ait moyen d'avoir une methode seure pour en tirer des consequences importantes; et que Dieu même nous envoye cette nouvelle Logique du ciel. Je suis neantmoins asseuré que les hommes ne laisseroient pas de se brouiller, de la façon qu'ils s'y prennent ordinairement.
P. Si vous me faisiés voir cela, ce seroit déjà quelque chose.
E. Cela est aisé à voir, Monsieur, et je vous demande si vous ne m'accordés pas qu'il y a moyen de s'asseurer des resolutions qui se donnent en Geometrie.
P. Je l'avoue.
E. Et non obstant cela, il y a des gens qui s'y brouillent estrangement; témoin ces pretendus quadrateurs du cercle ou duplicateurs du cube. De sorte que je m'asseure, que nous aurions une Geométrie aussi incertaine et aussi contestée que la metaphysique, s'il y avoit quantité d'écrivains semblables à un nommé Bertrand de la Coste, ou à un bon homme que j'ay veu à Paris, qui appelloit son livre Haec nova novis, qui ne promettoit pas moins que de donner la quadrature du cercle, la duplication du cube et le mouvement perpetuel tout à la fois.
P. Cela est vray, et je reconnois qu'il nous arrive quelques fois d'avoir de bons principes et de ne s'en pas servir. Mais par où connoistrons nous si ceux que nous avons sont bons, ou si nous nous en sommes bien servi. Car la Geometrie est assés verifiée par les sens et par l'evenement, dont le secours nous est inutile dans les matieres spirituelles, et qui regardent l'avenir.
E. La nature nous a esté plus liberale que nous ne croyons, et nous avons d'autres moyens de juger des choses. Si vous aviés eu loisir d'approfondir la geométrie, vous auriés veu que ces principes ne dépendent point de l'experience: mais de certaines propositions de la souveraine raison, qui ont mêmes encor lieu en d'autres matières; car par exemple, s'il y avoit une balance exactement ajustée de deux costés et chargée de part et d'autre de deux globes egaux et de même matiere; ne m'accorderés vous pas qu'elle demeureroit en equilibre, quand on l'y auroit mise une fois.
P. Je l'accorde.
E. Et par où le jugés vous, je vous en prie; vous faut il une experience pour vous en asseurer, ou plustost n'y a-t-il pas une lumiere intérieure qui vous oblige d'y donner les mains.
P. Il est vray que j'y engagerois hardiment tout ce que j'ay de vaillant et cependant je vous avoue que je ne me souviens pas, d'en avoir jamais fait l'experience.
E. Mais pensés y un peu, et dites moy pourquoy vous jugés ainsi.
P. C'est que je voy clairement qu'il n'est pas possible de trouver la raison de quelque diversité, lorsque tout est semblable de part et d'autre.
E. Voilà qui va bien, et je vous asseure qu'il y a quantité d'autres principes dont nous nous servons tous les jours dans le raisonnement, sans les avoir appris de l'expérience: et cependant le succès les vérifie; et il n'y a point d'homme de bon sens qui ne s'y rende, lorsqu'il ne s'agit pas d'une dispute vaine, mais d'une question de practique et d'interest. Qui est celuy qui ne soit fort persuadé, que les Romains ont esté les maistres d'une grande partie de l'univers, qu'il y a un Pape à Rome, qu'il y aura un hyver et un esté l'année qui vient, car quoyque tout cela ne se puisse pas demonstrer absolument, c'est neantmoins si asseuré que nous y hazarderions nostre vie, comme nous l'exposons tous les jours, en effect sur des principes encor moins seurs.
Nous tenons pour certain que ce qui est tousjours arrivé tant que nous nous souvenons, comme par exemple l'échange du jour et de la nuit arrivera encor; item qu'il n'y a pas d'apparence que ceux qui n'ont pu concerter leurs relations entre eux, puissent s'accorder dans un grand nombre de petites circomstances. C'est par là que nous jugeons qu'il y a une ville dans le monde qui s'appelle Constantinople. Ce principe de nostre religion est de la même nature: qu'on ne sçauroit faire un grand nombre de predictions justes et bien circomstanciées des revolutions qui arriveront après quelques siecles, à moins que d'estre un prophete envoyé de Dieu. Et il y a quantité d'autres axiomes semblables.
P. Toutes ces choses sont bien seures, mais il y en a quantité d'autres qui ne le sont pas, et pour lesquelles les hommes se battent. Considerés seulement les animosités des theologiens, les incertitudes du droit, les contradictions des medecins, la diversité des moeurs, et des maximes; et vous serés de mon sentiment. Peut estre avouerez vous même qu'il ne faut pas esperer d'en venir à bout.
E. Que me donneriés vous, Monsieur, si je vous faisois voir une methode, asseurée de les terminer tousjours, suivant les principes d'une prudence incontestable.
P. Je vous donnerois ma parole, de vous ecouter tousjours avec toute l'attention dont un homme est capable.
E. Cela ne se doit qu'à Dieu et si vous me l'accordez ce ne sera que pour vous rendre attentif à Dieu. N'est il pas vray que nous avons l'art de juger des consequences.
P. Cela est vray quand elles sont reduites en forme.
E. Mais n'est il pas tousjours facile de les y reduire.
P. Je croy qu'ouy, et cela ce practique dans les écoles, mais sans fruit.
E. Non, Monsieur, on ne l'y practique pas: on commence, ou plustost on fait semblant de le faire, mais on ne le pousse pas à bout, et on ne considere pas assés que la forme ne consiste pas dans cet ennuyeux quicunque, atqui, ergo.
P. Et en quoy donc?
E. C'est que tout raisonnement, exprimé en propositions precises, suffisantes, en sorte qu'il n'y a rien à suppléer, depouillées des paroles inutiles autant qu'on peut enfin ordonnées et liées d'une maniere à produire tousjours la conclusion par la forme et non pas par la matière, c'est à dire aussi bien en ce cas qu'en tout autre, cela, dis je, est un argument en forme, quoyqu'il n'observe pas l'ordre et la façon de l'école; car un enchainement ou Sorite, un dilemme ou enumeration de tous les cas; enfin toute demonstration Mathématique formée à la rigueur, mêmes un calcul d'algebre, une operation d'arithmetique, sont des argumens en forme, aussi bien que des syllogismes vulgaires à trois termes.
P. Cela me surprend; mais j'y trouve de la raison, et je commence à voir que si nous avions la patience ou le loisir de nous servir de cette rigueur, que nous pourrions examiner tout avec ordre et methode. Car enfin je voy bien que tout argument peut estre reduit en forme, c'est à dire rendu precis et simple et quand il l'est, on peut juger infailliblement et distinctement, s'il manque quelque chose à l'intégrité et à la connexion des suppositions: mais j'y vois encor un embaras, car quoyque toutes les suppositions soyent mises en forme; la difficulté demeure toute entiere du costé de la matiere, sçavoir si les propositions que nous avons employées sont vrayes ou fausses, et si elles ont besoin de preuve, ou si elles doivent passer pour des principes.
E. Je vous donneray un moyen seur pour achever la recherche, c'est de n'admettre rien qui est tant soit peu douteux sans qu'il soit prouvé dans la même forme.
P. Mais on se trompe ordinairement en prenant pour certain ou douteux ce qui ne l'est pas.
E. Voicy le remede: il faut dire à la rigueur que toute proposition a besoin de preuve, lorsqu'elle en est susceptible. Or il n'y a que deux sortes de propositions qu'il est impossible de prouver: les premières sont celles dont le contraire implique contradiction: car à quoy servira ma preuve, si la même conclusion peut estre vraye et fausse. Les autres sont celles, qui consistent dans une experience interieure, qui ne peut plus estre rectifiée par des indices ou témoins, puisqu'elle m'est immediatement presente et qu'il n'y a rien entre elle et moy, comme sont ces propositions: Je suis, je sens, je pense, je veux telle ou telle chose. Mais de dire: Ce que je sens subsiste hors de moy, ce que je pense est raisonnable, ce que je veux est juste: cela n'est pas si seur.
P. Si vous n'employés point d'autres principes que ceux que vous venés de dire, il n'y aura pas moyen d'en disconvenir. Mais j'ay de la peine à comprendre comment des principes qui me paroissent si bornés et si stériles nous puissent fournir tant de choses que nous pretendons de sçavoir.
E. Je vous reponds que ces principes ne sont pas si bornés qu'ils paroissent. Car par le principe de la contradiction se demonstrent tous les axiomes dont la verité paroist par la seule explication des termes, car autrement il y auroit contradiction dans les termes. Et les experiences interieures nous fournissent moyen de juger des choses qui subsistent hors de nous. Car lorsque les apparences que nous sentons en nous sont bien suivies, en sorte qu'on peut faire là dessus des predictions avec succès, c'est par là que nous distinguons les veilles de ce que nous appellons des songes: et sçachant d'ailleurs par les axiomes, que tout changement doit provenir de quelque cause, c'est par là que nous venons à la connoissance des choses qui subsistent hors de nous.
P. Vos réponses me donnent une satisfaction que je n'avois pas espérée. Or si les principaux axiomes estoient rangés et demonstrés à la maniere des geometres, c'est à dire en forme et avec rigueur et si les experiences estoient bien ordonnées et liées avec les axiomes, je croy qu'on en pourroit former des Elemens admirables de la connoissance humaine, et distinguer le vray, le probable et le douteux: je m'imagine mêmes que cette entreprise ne seroit pas au dessus des forces de quelques habiles gens; car je voy bien que dans les matieres où il n'est pas possible de passer la probabilité, il suffiroit de demonstrer le degré de la probabilité et de faire voir de quel costé la balance des apparences doit pancher nécessairement.
E. Cela seroit à souhaiter, mais pour venir à mon bout je ne demande pas tant à present; et puisque vous reconnoissés qu'il y a moyen de s'asseurer de ce qu'on doit juger des choses sur les apparences, contentons nous de nous servir de cette rigueur en ce qui regarde la question de la misere ou felicité supreme. Car puisque cela se peut comme nous avons reconnu, il s'en suit que tout homme de bon sens doit se servir de cette methode incontestable, non pas en toutes choses, car cela n'est pas possible, puisque le temps n'y suffiroit pas mais au moins dans les points les plus importans de la vie, et surtout lorsqu'il s'agit du souverain bonheur ou d'une misere sans bornes. N'est ce pas une chose deplorable de voir que les hommes ont déjà eu il y a longtemps en main un secours admirable pour se garder de mal raisonner: et qu'ils ne s'en sont pas servis parce que certains pedans avoient abusé ridiculement d'une si belle invention: faut il donc que le genre humain porte la peine de leur sottise, et faut il se priver d'un moyen qui nous peut donner le repos de la vie, pour complaire à ceux dont l'air cavalier ne sçauroit souffrir ny la logique ny même aucune autre application serieuse. Je sçay que plusieurs personnes de jugement seront surprises de ce que j'avance icy en faveur de la logique et des raisonnemens en forme et à la rigueur, et je croy même que plusieurs qui ne me connoistroient pas pourroient en prendre occasion d'avoir mechante opinion de moy. Mais je croy que je leur pourrois satisfaire, s'ils se donnoient la peine de me bien entendre. Je n'ignore pas qu'ils supposent communement que les erreurs viennent rarement de la forme négligée; et qu'ils en montrent quelques autres sources: dont je ne disconviens pas, mais je me fais fort de faire voir que ce ne sont que des écoulemens cachés de la forme négligée, et que sans donner d'autres préceptes pour s'en garder, il ne faudroit qu'assés d'exactitude et assés de patience pour observer la forme avec rigueur. Mais j'entends la forme un peu autrement que le vulgaire, comme je l'ay expliqué cy dessus. Euclide a raisonné en forme à mon avis, au moins ordinairement, pour quoy ne suivrons nous donc pas ailleurs cette même rigueur, c'est à dire cette simplicité de propositions depouillées, cet ordre ou enchainement des raisons, ce soin à ne rien obmettre sous pretexte d'enthymeme; et de mettre toutes les propositions qu'on employe, ou exprès ou par remission. C'est ce qui a rendu les geometres si exacts, et il n'y a rien en tout cela qui ne se puisse faire partout ailleurs. Considerons, je vous en prie, quelle a esté l'application d'un Euclide ou d'un Apollonius, quelle patience, quelle longue suite de raisons: et cependant le fruit de ces travaux immenses n'a esté que la solution d'un petit nombre de problemes, utiles à la verité, mais dont la Chine, ce Royaume si fleurissant s'est passé depuis tant de siecles. Et nous autres, qui nous vantons d'estre chrestiens, n'avons pas le courage d'entreprendre un travail bien plus aisé et plus court, qui nous asseureroit de la vraye religion, et nous donneroit le moyen de convaincre incontestablement les personnes raisonnables: le tout d'une satisfaction d'esprit, qui passeroit tout ce qu'il y a de souhaitable icy bas.
P. Il est vray que cette maniere de raisonner à la rigueur nous meneroit enfin jusqu'au bout, mais j'ay peur que nous ne nous en repentions. Car peutestre que nous trouverions tout le contraire de ce que nous pretendons. Souvenés vous que je parle en sceptique, qui a droit d'apprehender, que ce qu'on dit de la providence, et de la foy ne soient que des belles chimeres. J'ay peur que cette recherche trop exacte, ne nous en découvre l'absurdité, s'il se trouve peutestre au bout du conte, que tout est vain; et qu'il auroit mieux valu de se tromper heureusement en conservant une legere esperance, qui nous console quelques fois passablement que de rencontrer le desespoir en cherchant la certitude.
E. C'est icy le dernier effort de la sceptique mourante. Cette défiance ne vaut guères mieux que le desespoir; c'est en vain qu'on croit tromper sa conscience, et c'est un crime de n'employer pas toutes ses forces pour apprendre son devoir. S'il y a quelque provi dence croyés vous que Dieu se paye de cette raison: si la crainte d'offenser un grand Prince retient les plus emportés, oserons nous nous exposer à faire contre les loix du Monarque de l'univers, qui les sçaura maintenir sans doute d'une maniere capable de donner de la terreur à nous qui ne sommes que de petits vers de terre. Cette crainte est bien fondée, tandis que nous ne sommes pas bien seurs qu'il n'y a point de tel monarque: et le moindre soubçon d'un aussi grand mal que sa colere doit toucher une personne prudente. Mais il y a bien plus que des soubçons, puisque toutes les apparences sont pour la providence.
P. Il y a pourtant plus de difficultés que le vulgaire ne pense.
E. Ne demeurés vous pas d'accord de l'ordre admirable des choses.
P. Non pas tout à fait: J'admire la production des choses, mais je trouve à redire à leur destruction. Tout corps organique en luy même est admirablement bien fait, mais cette multitude de ces corps qui se choquent entre eux fait un étrange effect, y a-t-il rien de si dur que de voir que le plus fort l'emporte sur le foible, que la justice et la puissance ne se rencontrent guères; et qu'il domine partout un certain hazard qui se joue de la sagesse et de l'equité.
E. Je vous reponds que tout ce qui nous paroist extravagant sera recompensé d'une maniere qui nous est encor invisible: cela même est conforme à l'ordre de la providence, autrement il n'y auroit point de merite. Cependant la providence se conclut assés de ce que vous aves accordé, car puisqu'une partie des choses est bien réglée, en [sorte] qu'il est presque impossible de n'y pas reconnoistre une sagesse infinie, il est impossible de croire que sa providence ne s'étende pas à tout. Elle aura soin de former le moindre insecte avec un artifice tout divin, il y aura quatre vingt mille animaux visibles dans une seule goutte d'eau, et il n'y en aura pas un dont la structure ne passe toute l'adresse des inventions humaines: enfin le moindre atome sera plein de corps dynamiques et par consequent bien [formé] à merveille. Et comment sera-t-il donc possible que cette providence, qui a eu soin de la moindre partie, ait négligé le tout; et ce qui est le plus noble dans l'univers, sçavoir les esprits.
P. Je m'y rendrois aisément, si vous me pouvies delivrer de quelques scrupules importans, qui m'arrestent. Vous soûtenés que c'est la providence qui forme par exemple tout ce qui se trouve si heureusement uni dans la construction des animaux. Cela seroit raisonnable, s'il ne s'agissoit que de quelque cause particuliere, car lorsque nous voyons un poëme nous ne doutons pas qu'un homme l'ait composé: mais lorsqu'il s'agit de toute la nature, il faut raisonner autrement. Lucrece, après Epicure se servoit de quelques exceptions qui font grand tort à vostre argument pris de l'ordre des choses. Car dit il les pieds ne sont pas faits pour marcher, mais les hommes marchent parcequ'ils ont des pieds: et si vous demandés d'où vient que tout s'accorde si bien dans la machine de l'animal comme s'il estoit fait exprès, Lucrece vous dira que la necessité porte que les choses malfaites périssent, et que les bien faites se conservent et paroissent seules: ainsi, quoyqu'il y ait une infinité de mal faites, elles ne sçauroient se maintenir parmy les autres.
E. Ces gens se trompent visiblement, car enfin nous ne voyons rien fait à demy; comment les choses malfaites disparoistroient elles si tost, et comment échapperoient elles à nos yeux armés du microscope: au contraire; nous trouvons de quoy estre ravis d'étonnement, à mesure que nous penetrons de plus en plus dans l'intérieur de la nature. Outre qu'il y a des beautés qui ne servent point à ce qu'une espece se maintienne et paroisse plustost qu'une autre; par exemple la structure admirable des yeux ne donnera pas à une espece l'avantage d'exister plustost qu'une autre. D'où vient que tous les animaux qui ont des ailes y montrent une mecanique surprenante; d'où vient qu'il n'y a pas une espece d'oiseaux qui ayent des ébauches d'ailes mal executées ou dans lesquelles une aile soit bien, l'autre malfaite, car ceux qui sont bien ailés n'avoient rien qui favorisât plus tost leur formation que celle des autres, si nous n'avons pas recours à la providence. Voiés la difference qu'il y a entre un animal froissé par quelque accident et entre l'espece la plus imparfaite; et vous m'avouerés que la nature ne fait rien qui ne soit merveilleux.
P. Si je vous accordois mêmes que tout est bien fait dans ce monde où nous sommes, que diriés vous à cette réponse d'Epicure, qu'il y a et qu'il y a eu un nombre infini des mondes de toutes les façons, parmy lesquels il falloit necessairement qu'il y en eût aussi quelques-uns bien faits, ou qui se sont corrigés peu à peu; ce n'est donc pas grande merveille si nous nous trouvons justement dans un monde d'une beauté passable.
E. Je vous avoue que c'est là le dernier retranchement de l'Epicurisme rafiné, mais je vous feray voir clair comme le jour qu'il n'est pas soûtenable. Car il y a toutes les apparences du monde que les choses ne sont pas moins belles et moins concertées dans les autres regions de l'univers que dans cellecy.
Je demeure d'accord que cette fiction n'est pas impossible absolument parlant, c'est à dire qu'elle n'implique pas contradiction quand on ne considere que le raisonnement present pris de l'ordre des choses (quoyqu'il y en ait d'autres qui le detruisent absolument); mais elle est aussi peu croyable que de supposer qu'une bibliotheque entiere s'est formée un jour par un concours fortuit d'atomes. Car il y a tousjours plus d'apparence que la chose se soit faite par une voye ordinaire, que de supposer que nous soyons justement tombés dans ce monde heureux par hazard. Si je me trouvois transporté dans une nouvelle region de l'univers, où je voyois des horloges, des meubles, des livres, des bastimens, j'engagerois hardiment tout ce que j'ay que cela seroit l'ouvrage de quelque créature raisonnable, quoyqu'il soit possible absolument parlant, que cela ne soit pas, et qu'on puisse feindre qu'il y a peutestre un pays dans l'étendue infinie des choses, où les livres s'écrivent eux mêmes; ce seroit neantmoins un des plus grands hazards du monde, et il faudroit avoir perdu l'esprit pour croire que ce pays où je me rencontrerois est justement le pays possible où les livres s'écrivent par hazard et on ne sçauroit sans aveuglement suivre plustost une supposition si estrange, quoyque possible que ce qui se practique dans le cours ordinaire de la nature. Car l'apparence de l'un est aussi petite à l'égard de l'autre qu'un grain de sable l'est à l'égard d'un monde. Donc l'apparence de cette supposition est comme infiniment petite, c'est à dire moralement nulle; et par consequent il y a certitude morale, que c'est la providence qui gouverne les choses. Il y en a encore d'autres demonstrations qui sont absolument geometriques; mais elles ne peuvent pas entrer aisément dans un discours familier. Et ce que je viens de dire doit suffire et à mon dessein present et à vos souhaits.
P. Vous n'avés pas encor gagné et il reste une difficulté à vaincre qui me paroist assés grande. Je suis obligé de vous avouer, qu'il y a infiniment plus d'apparence pour une sagesse gubernatrice, que pour un hazard auteur de tant de beautés, et de tant de machines admirables. Mais comme nous ne connoissons pas le droit de l'univers, et les loix de ce grand Monarque, qui n'a point d'autre regle que sa volonté, comment en pourrons nous tirer pour nous des consequences plus avantageuses que les autres creatures. Ce grand Dieu s'abbaisserat-il jusqu'à renverser l'ordre des choses pour l'amour de nous qui ne sommes à son egard que comme la moindre poussiere dont le vent se joue? Nous voyons que tout se change, tout se détruit, comment en serons nous exemts?
E. Il y a deux extremités à éviter quand il s'agit des loix de l'univers: car les uns croyent que tout y va avec une nécessité machinale, comme dans une horloge; les autres se persuadent; que la souveraineté de Dieu consiste dans une liberté sans regle. Le juste milieu est de considerer Dieu non seulement comme le premier principe et non seulement comme un Agent libre; mais de reconnoistre encor que sa liberté se determine par sa sagesse et que l'esprit de l'homme est un petit modelle de Dieu, quoyqu'infiniment au dessous de sa perfection. Quand on a cette idée de Dieu, on peut l'aimer et l'honorer; mais quand on le conçoit en des termes trop metaphysiques, comme un principe d'emanation à qui l'entendement ne convient qu'equivoquement ou comme un je ne sçay quel estre qui est cause non seulement des choses, mais mêmes des raisons, et qui par consequent ne suit point de[s] raison[s] lors qu'il agit; on ne sçauroit avoir à son égard de l'amour et de la confiance. Car si rien n'est juste en luy même, ou si la volonté du plus puissant est la regle de la justice, il n'y auroit point de difference entre un tyran et entre un Roy: on le craindra, mais on ne l'aimera point. Car peut estre qu'il prend plaisir à nous rendre miserables, peut estre que ceux qui font le plus de maux icy bas, luy sont les plus agreables, et que les gens de bien, ne passent chés luy que pour des chetives creatures sans vigueur. Si cela est, je vous avoue que la providence ne vous serviroit de rien; ce seroit en effect un demon qui gouverneroit le monde. Mais cela ne se peut. La sagesse et la justice ont leurs theorèmes eternels, aussi bien que l'arithmetique et la géometrie: Dieu ne les établit point par sa volonté, mais il les renferme dans son essence, et il les suit. Car il faudroit encor une autre sagesse, pour les bien établir, ou il faudroit avouer que c'est par un pur hazard qu'il les établiroit plustost ainsi qu'autrement: si cela estoit, la fortune ne seroit pas moins dispensatrice des graces de Dieu, qu'elle l'a esté de celles de l'Empereur Sigismond qui pour recompenser un vieux serviteur luy donna à choisir entre deux boettes fermées dont l'une estoit remplie d'or, l'autre de plomb.
P. Mais si quelcun ne trouvoit pas cela aussi absurd que vous le pensés estre.
E. Il y auroit moyen de le convaincre car ces theoremes de la justice, de la sagesse et de la beauté souveraine, sont demonstrables d'une maniere geometrique et se reduisent au principe de la contradiction, en sorte que le contraire s'implique dans les termes: Or nous pouvons bien juger par ces inventions admirables de mecanique, dont Dieu a sceu user, qu'il sçait trouver les constructions les plus simples à la façon des grands geometres, c'est à dire les moyens qui font le plus d'effect, avec le moins d'embarras: et c'est là le principe unique de la sagesse; d'où depend même la justice, et sur lequel se fonde nostre felicité.
P. Je ne voy pas bien cette connexion, et je ne m'apperçois pas comment vous passés de l'ordre qui est dans les choses physiques à celuy que nous souhaitons dans les morales.
E. Quoy Monsieur, vous voyés, que le plus petit nerf a son usage dans le corps, aussi bien que la moindre corde dans un grand vaisseau; et vous sçavés qu'un habile geometre ne tire point de ligne qui ne serve à sa demonstration, et vous douterés, si l'ame de l'homme est dans l'ordre? cette ame, qui est une espece de petit Dieu, qui gouverne un monde à part, et qui redouble en quelque façon et represente en elle ce grand monde. On dit quelquesfois d'un defunct: c'estoit un habile homme, mais à quoy cela luy a-t-il servi, il est mort, et tout cet amas prodigieux de belles sciences est peri en un moment comme s'il n'avoit jamais esté. Nostre ignorance nous fait parler ainsi. Si nous entendions les ressorts de la providence, nous verrions que rien ne se perd, que tout s'employe de la plus belle maniere possible; qu'il est incompatible avec l'ordre des choses, que nos ames périssent, et même qu'il s'en perde aucune perfection acquise en cette vie. Jésus Christ dit admirablement, à son ordinaire, que tous les cheveux de nostre teste sont comptés, et qu'un gobelet d'eau fraiche, dont nous avons soulagé la soif d'un misérable sera recompensé. Jugés si les autres vertus et perfections seront oubliées si nous n'avons pas sujet de nous estimer heureux et si nous ne devons pas nous appliquer à connoistre et à aimer ce bienfaicteur souverainement aimable. Car Dieu s'il est, ce qu'il ne peut pas manquer d'estre, a sans doute eu égard principalement à cette sorte de creatures, capables de le connoistre et de l'aimer lorsqu'il a formé les autres, et puisqu'il est luy même un esprit, et que tout n'est fait que pour les esprits, je suis asseuré que les esprits ont esté bien ordonnés preferablement à toutes les autres choses, qu'ils passent infiniment en noblesse, puisqu'ils expriment la perfection de leur createur d'une toute autre maniere que le reste des creatures incapables de cette elevation. Cela estant il est donc impossible que les choses soyent faites d'une maniere dont un esprit se puisse plaindre avec raison. Autrement Dieu n'auroit pas esté ou assez parfait pour s'apercevoir de ce défaut, ou asses puissant pour y remedier. De là je conclus ce que j'avois avancé au commencement, que le monde est une cité composée de tous les esprits sousmis au grand Monarque de l'univers, que cette cité est formée dans la derniere perfection possible, qu'il n'y a rien d'avantage à souhaiter pour ceux qui l'aiment, et qu'eux mêmes, si Dieu leur donneroit le choix d'inventer quelque chose pour leur satisfaction, ne pourroient jamais s'élever par leur imaginations et desirs à ce bonheur qui leur est preparé.
P. Je suis tout emeu de ces belles choses que vous dites: car enfin je n'y trouve rien à repliquer, vous l'emportés sur tous mes scrupules, et je sens un contentement d'autant plus grand qu'il estoit moins attendu. Il me semble maintenant que je suis une des plus heureuses creatures, moy qui condamnois auparavant ma misere, et qui ne tachois [de me] divertir de la recherche de la verité, que pour n'y pas penser.
E. Il est vray que nous sommes heureux si nous voulons. Car quoyque nous ne puissions vouloir le bien sans que Dieu nous aide, il est tousjours vray que nostre felicité depend de nostre volonté, de quelque cause que cette volonté vienne, et c'est là tout ce qu'on peut souhaiter dans la nature: à moins que nous ne voulions estre heureux par nécessité, ce qui sans doute n'est pas possible dans l'ordre des choses, autrement Dieu l'auroit fait. Mais n'allons pas nous engager icy dans des questions plus curieuses que necessaires qui en peuvent naistre, sur lesquelles j'ay satisfait autresfois à un amy dans une conference, dont j'ay mis quelque chose par écrit et que je vous pourrois faire voir un jour. Mais à present je veux aller plus avant; car je ne suis pas entré en cette matiere pour vous donner seulement cette joye interieure dont je voy les marques, mais pour vous pousser au bien qui la fera durer. Vous avés senti le miserable estat des hommes qui ne sont pas penétrés de ces verités: vous sçaves qu'une amertume cachée infecte tous les plaisirs par lesquels ils s'efforcent de tromper leur chagrin; la seule pensée de la mort leur paroist effroyable, et ceux qui se sont le plus precautionnés n'ont point d'autre remede que la patience, et point d'autre consolation que la necessité, à laquelle ils voyent bien que c'est une folie de s'opposer. Mais un des anciens disoit bien que ce soldat ne vaut rien, qui execute tristement les ordres de son capitaine: il faut le suivre avec joye: et pour estre content, il ne faut pas seulement souffrir, mais il faut même approuver ce qui se passe. Voyés donc ce que vous devés à Dieu, et faites connoistre, sinon aux autres au moins à vostre conscience que vous estes maintenant un autre homme. Vous estiés un esclave de la necessité, vous estes devenu un ministre de Dieu, d'un Dieu qui vous aime et que vous aimeś, d'un Dieu qui vous tient lieu de tout, qui fait tout ce que vous pouvois souhaiter avec prudence, et qui ne vous abandonnera jamais, si vous n'estes le premier à le négliger. Vostre bonheur est une des maximes fondamentales de son état, gravées sur des tables de diamant: mais il faut que vostre attachement soit sincere, car on ne sçauroit tromper ce Dieu, qui perce les replis les plus cachés du coeur.
P. Je vous avoue que je sens une certaine ardeur qui m'a esté auparavant inconnue: et que l'estat où je me trouve à present me paroist avoir quelque chose d'elevé au dessus de l'humain. Mais vous sçavés que les hommes sont sujets à l'impression des sens, que leur memoire est foible, et que les Saints mêmes ont senti quelquefois leur foy refroidie: adjoutés donc à l'obligation infinie que je vous ay le moyen de m'asseurer ma félicité présente.
E. Il y a deux moyens qu'il faut joindre, la priere et la practique. Je comprends sous la prière toute elevation de l'ame à Dieu: c'est à dire une recherche perpetuelle des raisons solides de ce qui vous fait paroistre Dieu grand et aimable. Car les méditations qui ne sont pas appuyées de raisons ne sont que des imaginations arbitraires, qui s'evanouissent à la moindre sensation. Accoustumés vous donc à trouver partout quelque sujet d'exciter un acte de culte et d'amour: car il n'y a rien dans la nature qui ne vous fournisse de quoy luy faire un hymne. Loués son nom en tout ce qui arrive: lorsque vous voyés des mechans qui fleurissent, songés que Dieu les garde, ou pour estre des objets de sa misericorde ou pour estre des victimes de sa justice, qu'il n'y a point de mal, qui ne doive servir à un plus grand bien. Quand les choses reussissent tout autrement que vous aviés voulu, croyés que Dieu vous donne matiere d'exercer vostre vertu: et que vous vous estes trompé. Car on se peut tromper en suivant les regles de la prudence, puisqu'on ne sçauroit songer, à tout ny estre informé de tout. C'est pourquoy protestés tousjours en vous mêmes, que vous ne voulés rien que par provision et jusqu'à ce que Dieu s'explique là dessus. Accoustumés vous surtout, à remarquer qu'il y a des ordres, des liaisons et des belles progressions en toutes choses: et comme nous n'en sçaurions encor avoir assés d'expérience en cette vie dans les matieres de morale et de politique, et de theologie. Car Dieu exerce nostre foy dans les brouilleries apparentes qu'il sçaura bien mettre d'accord par un heureux avenir: nous ferons bien en attendant de nous exciter et raffermir quelquesfois par ces experiences sensibles de la grandeur et de la sagesse de Dieu, qui se trouvent dans ces harmonies merveilleuses de la mathematique et dans ces machines inimitables de l'invention de Dieu, qui paroissent à nos yeux dans la nature car elle conspire excellemment avec la grace, et les merveilles physiques sont un aliment propre à entretenir sans interruption ce feu divin qui échauffe les ames heureuses, car c'est là où l'on voit Dieu par les sens, ailleurs on ne le voit que par l'entendement. J'ay souvent remarqué que ceux qui ne sont pas touchés de ces beautés ne sont gueres sensibles à ce qui se doit veritablement appeler appeller amour de Dieu. Car je sçay bien, que plusieurs n'en ont pas une veritable idée. Mais si vous medités sur ce que je viens de dire, vous ne vous y sçauriés tromper.
Il reste de parler de la practique exterieure, qui est une suite infallible d'un interieur sincere. Comment est il possible d'estre penetré de ces grandes verités, et de demeurer en même temps dans une langueur qui tient de l'incredulité. Jamais homme de bon sens ne s'est jetté en bas lorsqu'il a crû voir un precipice: qui est ce qui ne tache pas d'eviter un lion qui vient tout en furie: où est ce courtisan sage, qui ne respecte pas les yeux d'un maistre severe: où qui ne tache de se rendre agreable à un Prince capable de faire sa fortune. Il n'est donc pas possible de trouver un homme qui aime Dieu véritablement et qui ne fasse point quelque effort pour luy plaire.
P. Ce que vous dites est vray: mais je croy que souvent ceux qui ont bonne volonté demeurent comme en suspens faute de bien sçavoir la volonté de Dieu.
E. Commençons par ces commandemens qui ne sont pas sujets à aucunes disputes:
et tachons aussi peu à peu de nous éclairer sur les autres. Or il n'y a personne qui ne mette
en doute que la charité ne nous soit recommandée plus que tout le reste: attachons nous y
donc, et croyons en nostre seigneur qui a renfermé dans ce precepte et la loix et les
prophetes. Mais souvenons nous que la vraye charité comprend tous les hommes, jusqu'à
nos ennemis, non pas seulement lorsqu'ils sont abbatus, mais au plus fort de leur insulte.
Considerons les comme des furieux dont nous avons pitié lorsqu'ils font tous les efforts
pour nous nuire, et que nous repoussons sans haine. Tous les mechans sont misérables en
effect, et ne meritent pas d'estre haïs. Ils sont des hommes, ils sont faits à l'image de
Dieu, il y a eu quelque malheur dans leur éducation ou dans leur train de vie, qui les a
rendus comme desesperés, ils sont tous susceptibles de la plus haute perfection, si nous
avions tousjours les occasions de les regagner: travaillons y donc tant que nous pouvons
et considerons que la plus grande conqueste est celle d'une ame, puisqu'il n'y a rien de
plus noble dans la nature. Et comme c'est ordinairement l'oppression et la misere qui
rend les hommes fort mechans et malfaisans, et qui leur donne une dureté d'ame, tachons
de prevenir le desespoir de tant de malheureux qui gemissent: ne cherchons point de
gloire dans ces exploits, qui ne sont grands que comme les tremblemens de terre, les
ravages des eaux, et les autres malheurs publics. Considerons qu'il ne servira de rien de
paroistre avantageusement dans l'histoire, et d'estre malheureux en personne. Car ne
nous y trompons pas: le Seigneur est un juste juge: nous ressentirons les maux que nous
avons faits, et nous les ressentirons à pleine mesure. Rien n'echappe à sa memoire.
L'ordre des choses, l'harmonie universelle, et cette espece de necessité qui veut que tout
soit redressé, demande vengeance à Dieu, non seulement des ames perdues et du sang
versé, mais encor du moindre forfait. De l'autre costé rejouissons nous si Dieu a fait
quelque bien par nous, surtout aux ames. Il nous tiendra bon compte, non seulement de
l'evenement, mais encor d'une bonne volonté sans effect si elle a esté sincere et ardente:
neantmoins je tiens que le bonheur de ceux à qui Dieu a donné et la volonté et le succés,
éclatera d'avantage un jour dans cet heureux pays de recompense: Qui ad justitiam
erudierunt multos fulgebunt quasi stellae: mais surtout je tiens qu'il n'y a point de
creature plus heureuse qu'un homme d'estat qui a bien usé de son pouvoir, et qui a fait
quelque chose de grand pour la gloire de Dieu et pour le bien public. Cela vous regarde,
Monsieur, car vous ne sçauries disconvenir du grand pouvoir que vous avés. Songés y
bien et souvenés vous tousjours que vous deviés un grand compte à Dieu. Car si vous
laissés échapper quelque occasion de faire du bien Dieu la demandera de vos mains,
vostre paresse, vostre froideur, et vos scrupulosités affectées à la mode du siecle ne le
payeront pas. Surtout prenés garde de ne pas vous abstenir de quelques entreprises
louables, par la crainte qu'on ne se mocque de vous. C'est desavouer son Dieu en quelque
façon, et s'exposer à un autre desaveu bien terrible, à ce grand jour. Il faut mieux luy faire
un sacrifice de nostre gloire et travaillant pour son honneur, prendre sur nous la honte
d'un mauvais succès, après avoir suivi les lumieres que Dieu nous avoit données:
asseurons nous qu'il ne nous donnera pas lieu de nous en repentir. C'est pourquoy
lorsqu'il y a quelque apparence de bien faire, mettons nous en campagne, sans attendre
toutes les marques d'un succès infallible, qui ne se rencontreront peut estre jamais; tout
ce qui est beau est difficile. Toutes les fois qu'il s'est fait quelque grande chose, il n'y
avoit guères d'apparence au commencement, mais quelque puissant genie, que Dieu avoit
armé de courage a percé à travers de toutes les difficultés et son merite a esté d'autant
plus entier. Vous me dirés à quoy bon cette exhortation, car je ne voy pas lieu à present de
faire quelque chose de grand pour la gloire de Dieu. Pour moy je n'en sçay rien, je n'entre
pas dans vos affaires d'estat: mais je suis persuadé que nous trouverions souvent matiere
de signaler nostre zele, si nous voulions veiller sur les conjonctures pour en profiter: mais
nous voulons servir Dieu à nostre aise, et Dieu ne daignera
P. J'approuve fort ce conseil, et je trouve qu'il faut quelque chose de sensible qui nous excite journalierement: je consens déjà à tout ce que vous trouverés bon et je vous accorde toute l'autorité de Legislateur.
E. Je n'accepte que le pouvoir de vous communiquer mon projet.
Premièrement je croy que tout homme zelé pour son salut, doit chercher un
compagnon d'étude. J'entends de cette étude salutaire. Il faut pour cela un amy fidele,
desintéressé, d'une intention droite et qui aie plus d'attachement à vostre personne, qu'à
vostre condition, qui aie quelque sympathie avec vous, surtout du costé de l'esprit, enfin
où vous puissiez trouver du soulagement et du profit tout à la fois.
En deuxième lieu il faut se faire un projet par écrit qui serve de regle pour le
reste de nostre vie qui y sera tout reduite à quelques grandes maximes qu'il faudra
tousjours avoir en veue. Ce projet sera semblable aux instructions qu'on a coustûme de
donner aux ministres publics. Car une instruction doit venir au détail, et contenir des
résolutions sur les rencontres les plus importantes et les plus ordinaires qui se peuvent
presenter; on ne doit jamais violer ces resolutions que par une grande raison et lorsqu'il
arrive quelque chose de bien extraordinaire. Mais aussi n'y faut il rien resoudre que pour
cause. J'ay vu plusieurs conseils que des pères ont donné à leurs enfans en forme de
testament et j'en ay vu bien peu qui ayent mieux aimé de donner des leçons à eux mêmes,
qu'aux autres.
Troisièmement, il faut s'examiner tous les jours sur le pied de son projet, pour
voir à quoy on a manqué; et en quoy on a reussi. Il faut faire en sorte qu'on remarque tous
les jours un amendement visible. Et pour y arriver, il faut se faire quelques fois de
nouveaux reglemens; et se dicter des peines irremissibles.
Quatrièmement il faut partager son temps sans trop de contrainte. Il faut des
jours de depeches, des jours de visites, des jours libres (c'est à dire qui serviront à
expedier quantité d'incidens vagues), des jours de relache, des jours de retraite. Il faut
donner une partie de chaque jour à Dieu et à la meditation, et à cet examen dont je viens
de parler.
Cinquièmement il faut tenir registre de tout ce qui peut servir, jusqu'aux pensées
utiles; il faut un livre journal pour les choses passées, un livre mémorial pour les futures
ou à faire: des papiers volans pour y mettre à la hâte ce qui se presente de memorable
dans la lecture, dans la conversation, dans le travail ou dans la meditation: et on pourra
ranger tout cela par après suivant les matieres dans un recueil. Il seroit même à propos
d'avoir un Enchiridion ou livre manuel, dans lequel les plus importantes connoissances
dont nous avons besoin soyent marquées à fin de soulager nostre memoire dans les
rencontres. (Et il seroit à propos de l'ecrire en chiffres.) Et comme il y a des choses qu'il
faut sçavoir par coeur, on pourroit s'en asseurer par le moyen des vers: à quoy les
burlesques seroient admirablement propres. Mais il n'est pas lieu icy de s'étendre là
dessus.
Sixièmement il faut chercher toutes les adresses imaginables pour moderer les
passions, qui peuvent troubler l'usage de la raison. C'est pourquoy il faut s'accoustumer
à ne se piquer de rien, à ne se mettre point en colere: à eviter toute la tristesse ce qui est
possible quand on est bien persuadé de nos grandes verités. Pour ce qui est de la joye il ne
la faut que moderée et égale. Car un grand epanchement des esprits est suivy d'une
tristesse naturelle et fait grand tort à la santé. Après une joye moderée il n'y a point de
passion plus belle et plus utile que l'esperance, ou plus tost cette joye égale et durable ne
consiste que dans une esperance bien fondée, parceque les autres joyes sont passageres et
celle de l'esperance est continuelle. J'ay remarqué qu'il n'y a que l'esperance qui
soutienne et le courage et la curiosité: aussi tost qu'elle est abbatue par des chagrins, par
la vieillesse, par des maladies, par des reflexions importunes sur la misere et sur la vanité
prétendue des choses humaines; adieu les entreprises nobles, à Dieu les belles recherches.
Mais je vous ay donné une recette infallible pour vous conserver ce grand bien, qui fait le
repos de cette vie et qui donne un avantgoust d'une meilleure.
En septième lieu il faut exercer une veritable charité à l'égard des autres. Voilà
en quoy cela consiste à mon avis. Il faut non seulement ne haïr personne, quelques
défauts qu'il puisse avoir, mais il faut même aimer un chacun à proportion des bonnes
qualités qui luy restent, car il n'y a point d'homme qui n'en aye beaucoup: nous ne
sçavons pas quel jugement Dieu fait de luy, peut estre tout autre que nous qui sommes
trompés par les apparences. Néantmoins il vous est permis de pencher du costé du
soubçon et d'avoir fort mechante opinion de tous les autres, autant qu'il s'agit de vous
precautionner, surtout en quelque matiere d'importance, où il ne se faut fier que le moins
qu'on peut; mais, en échange il faut avoir bonne opinion de tous autant que la raison le
peut permettre, lorsqu'il s'agit de leur bien et de leur soulagement; voilà l'accord du
serpent et de la colombe. Au reste n'ayés pas la vanité de croire que Dieu vous considere
plus que quelque autre: ne cherchés pas vos aises fierement au dépens du prochain,
mettés vous à la place des malheureux et songés à ce que vous diriés si vous y estiés.
Travaillés à contenter tout le monde, et s'il est possible, faites en sorte qu'on ne vous
quitte point triste ny mal satisfait. Allés plus avant, et tachés de faire du bien lors même
qu'on ne le reconnoistra point ou mal, et lorsqu'on ne sçaura pas même qu'il vient de
vous. Car vous devés bien faire par un pur plaisir d'avoir bien fait; et si vous n'estes pas
de cette humeur vous n'aimés pas encore Dieu comme il faut, car la marque de l'amour
de Dieu est quand on se porte au bien general avec une ardeur supreme, et par un pur
mouvement du plaisir qu'on y trouve sans autre interest; comme vous vous plairés à voir
un beau visage, à ouyr [un] concert bien formé, à voir un mechant insolent rebuté, et un
miserable innocent relevé, quoyque vous n'y ayés point d'interest. Voilà le véritable
esprit de charite tel qu'il suit d'un amour sincère qu'on porte à Dieu source de toutes les
beautés. Sonǵes que Dieu vous a mis dans un jardin que vous devés cultiver, quoyque
vous sçachiés vostre foiblesse vous devés néantmoins agir suivant les lumieres et les
forces qu'il vous a prestées. Et s'il y a quelque manquement du costé de vostre volonté
asseurés vous d'un ressentiment. Car Dieu ne vous demande que le coeur, puisqu'il s'est
reservé l'evenement. Ne rebutés vous donc jamais, quand les bons conseils ne reussis
sent: ne laissés pas de recommencer avec le même zele, quoyque avec cette prudence qui
s'accommode à temps. Dieu est le maistre, mais il est un bon maistre, pas un de vos soins
ne sera perdu, lorsque vous les avés consacrés à son service: quoyqu'il fasse semblant de
ne les pas agreer. C'est pourquoy vous aurés soin de faire un memoire de tout ce qu'on
pourroit souhaiter pour le bien public: et si vous estes dans un poste à y mettre la main, ne
vous laissés pas arrester par les considerations de vostre interest ou de vostre reputation.
Car vous ne devés considerer vos biens et vostre gloire que comme des moyens que Dieu
vous a mis en main pour le servir avec plus de vigueur. Vous ne les prostituerés pas mal à
propos, car ce seroit rendre les graces de Dieu inutiles: mais aussi vous ne les menagerés
point lorsqu'il y va de son service. Mettés dans ce memoire que je viens de dire non
seulement vos souhaits, mais aussi ceux des autres, quand vous y voyés de la raison.
Ecoutés attentivement les motifs qu'ils peuvent avoir et pesés les bien; car ayant plusieurs
choses à faire par vostre liste, vous prefererés les plus certaines, les plus seures, les
plus necessaires et les plus utiles. Mais lorsqu'une proposition a quelques uns de ces
avantages et non pas les autres: c'est alors que vous avés besoin de cette logique qui
discerne les degrés des apparences des biens et des maux pour choisir les plus faisables et
les plus dignes d'estre faits. Mais une mediocre apparence d'un grand bien sans danger,
vous doit suffire. Et comme vous avés des affaires d'estat en main et que vous avés du
credit auprès d'un grand Prince, qui est en reputation de sagesse servés vous en bien et ne
vous rebutés jamais lorsque vostre bonne volonté et vos propositions ne sont pas acceptées.
Le prince est une image de Dieu d'une maniere plus particuliere que les autres
hommes, or je vous ay recommandé cy dessus de ne vous pas relacher lorsqu'il semble
que Dieu ne favorise pas vos travaux. Il en est de même à proportion à l'egard d'un
prince, il a des reflexions auxquelles vous ne pensés point. Conservés luy vostre zele tout
entier, et travaillés pour son service et meme pour sa satisfaction, non seulement avec
fidelité, mais encor avec joye. Cette sousmission et cet attachement produira peutestre
enfin quelque bon effect. Dieu a le coeur des princes en sa main: peutestre qu'il vous fera
trouver un moment favorable, et une situation d'esprit où vous ferés plus par un mot dit à
la volée, que vous n'aviés pû auparavant par des raisonnemens exquis. Dieu donne aux
hommes l'attention, et l'attention fait tout. Une si grande esperance vous doit consoler
cependant de tous les rebuts que vous pourriés rencontrer. Un prince revestu de cette
grande autorité que Dieu luy a mise en main, ne doit pas estre consideré comme un
homme, mais comme une puissante creature semblable à une montagne ou à l'ocean, dont
les mouvemens extraordinaires peuvent faire d'estranges effects dans le changement de
l'ordre des choses. Ne voyés vous pas qu'il peut faire remuer des armées et des peuples
au moindre clin d'oeil; qu'on perce des montagnes et qu'on detourne des rivieres, quand
il signe quelque billet avec un peu de liqueur noire. Et vous avés l'injustice de pretendre
qu'un si puissant Estre doit ceder à vos moindres efforts. S'il estoit si aisé à gouverner, on
s'en trouveroit fort mal. C'est pourquoy, lorsque vous estes convaincu de l'importance de
ce que vous avés à luy proposer, vous ne devés pas vous impatienter, quand il n'entre pas
dans vos raisons. Les choses ont tant de faces: il les regarde peutestre d'un autre costé, et
vous ne pouvés et ne devés pas pretendre qu'il les examine tousjours à fonds. Cependant
prenés vous y de plusieurs biais avec adresse et avec sousmission, et si vous rencontriés
un jour chés vostre maistre un moment aussi favorable, que j'en ay trouvé aujourdhuy à
vostre egard, bon Dieu quel bien ne procureriés vous pas au monde?
Lors qu'un grand Prince exemt des foiblesses et legeretes ordinaires s'applique fortement au bien public et lorsqu'il est touché des reflexions semblables aux nostres, dont les ames relevées s'accommodent aisément, c'est alors qu'il faut croire que Dieu même s'en mêle, et qu'il y a lieu d'esperer des grands effects. Vous vous souviendrés que j'ay dit cy dessus qu'il n'y a point de perfection acquise qui se perde, même par la mort: plus on est puissant et sage, et plus on en sentira un jour les effects. Cela est vray même à l'égard de la puissance des princes; car ils ont déjà icy bas des grands avantages même pour l'autre monde, si leur coeur est tourné vers Dieu et s'ils se servent de leur pouvoir pour le servir. Mais s'ils demeurent dans l'indifference, ou même s'ils tournent leurs forces au mal, ils seront d'aussi grands objets de la colere de Dieu qu'ils l'ont esté de sa bonté. Mais laissons là les princes, quoyque je n'aye pû ny dû m'en abstenir: car comme vous avés presque autant d'accès auprès du prince, que j'en ay maintenant auprès de vous, il estoit de mon devoir de vous encourager à de si beaux desseins. Et je puis dire que cette consideration a esté une des plus puissantes, pour m'engager à vous persécuter, jusqu'à ce que Dieu m'a donné un succès au delà de mon attente.
P. Je vous jure mon cher, que vos remonstrances m'ont touché le coeur d'une maniere qui m'etoit inconnue jusqu'icy. Je dois ce changement à la bonté de Dieu, que je connois à présent mieux que jamais: s'il me donne la vie et le succès, j'exécuterais vos conseils et vous m'y verrés travailler dès demain. Vous me recommandés avec raison un compagnon des etudes saintes; en pourrois je choisir un autre que vous? Nous dresserons ensemble ce grand projet, qui doit mettre mes affaires en ordre, et mon esprit en repos. Nous travaillerons aussi à regler mon temps, à faire ces autres memoires qui me feront tousjours songer à ce que je pourray faire pour Dieu et pour le bien public. Je sens un plaisir incroyable quand je me represente les choses que vous venés d'expliquer, et quand je considere comment vous m'avés convaincu de cet heureux paradoxe de la félicité et de la grandeur humaine. Car je vous avoue que je haïssois auparavant la nature que je considerois comme auteur de notre misere; persuadé que j'estois que tous nos soins n'estoient que des vanités cela me donnoit une aversion indicible contre toutes les reflexions serieuses. Et je m'étonne encor comment vous avés fait pour la surmonter. Quoyqu'il en soit je rends grace à mon Dieu qui m'a retiré d'un precipice, dont je voy maintenant l'abysme effroyable: et lorsque je considere l'heureux estat où je me trouve, je suis tout transporté d'amour envers l'auteur de tous les biens.
Mon Dieu, ouvrés les yeux à tous les hommes et faites leur voir les mêmes choses que je voy; il leur seroit impossible de ne pas vous aimer; mais vous avés vos raisons pour ne pas faire la même grace à tous et je les adore. Car je suis seur qu'on ne peut rien changer dans l'ordre que vous avés establi, sans en détruire la beauté souveraine: c'est pour quoy j'approuve tout ce que vous avés fait: mais comme vous ne vous estes pas encor declaré sur l'avenir à mon égard, je feray ce que je jugeray le plus conforme à vostre volonté. Je publieray vostre gloire à tous momens, je m'attacheray à considerer et à faire considerer aux autres les raisons de la sagesse eternelle, que les oeuvres de vos mains font reflechir sur ceux qui sont assés heureux pour trouver du plaisir dans la contemplation de la nature des choses. D'ailleurs l'accroissement de la vraye religion, l'unité de vostre eglise, le soulagement des miseres publiques seront les objects de mes voeux. Je feray travailler incessamment à ces demonstrations incontestables de la vraye religion, car je voy les moyens d'en donner, et nous y tacherons de mesler le fort avec le touchant.
Il ne me reste qu'une chose à souhaiter, qui est que vous m'accordies la grace, mon Dieu, de transporter à beaucoup d'autres ces mouvemens que je sens en moy: et surtout à ceux qui ont le plus de pouvoir pour bien faire. Pour vous, mon cher amy, puisque ces saintes pensées se sont tournées en habitude chés vous, ayés soin de m'enflammer de plus en plus et de jour en jour pendant le temps que mes employs me permettront de demeurer auprès de vous, à dessein de travailler aux effects de nos projets et pour regler tout avant mon depart. Je souhaiterois de vous arracher d'icy, mais si cela ne se peut, je ne manqueray pas de vous retrouver. Cependant vos lettres me tiendront lieu de vostre personne, que je cheriray tousjours comme l'instrument dont Dieu s'est servi pour me rappeler à la vie. FIN