Series VI Band 4 · No. 400₁.
Dialogue entre un habile politique et un ecclesiastique d'un pieté reconnue.« Ausgetauschter Anfang
*Politique. Toutes les fois que je jette les yeux sur l'histoire de l'onzième et
douzième siecle, je suis surpris de cette manie (car je ne le sçaurois appeler autrement)
qui obligea plus de six millions d'hommes de quitter leur pays pour aller crever en
Palestine, ou en chemin. Certes il faut que l'esprit aye ses maladies epidemiques et
contagieuses aussi bien que le corps, et cellecy n'a pas moins ravagé l'Europe qu'une
peste pourroit faire. Quand je considere par après que c'est un Pape
Ecclesiastique. Il est vray que ces croisades ont esté aussi mal concertees que malheureuses: mais Monsieur voudries vous pour cela mépriser ces sortes d'entreprises en general, où la gloire de Jesus Christ est intéressée? N'y a-t-il pas moyen de trouver un juste milieu, et faut il que la pieté soit assés malheureuse pour ne se rencontrer jamais avec la sagesse, ny avec la puissance? Si le zèle de ces siecles a esté emporté, je croy que la froideur de ce temps-cy le peut assés tenir en balance; et vous me pardonnerés, Monsieur, si je vous dis, qu'aujourdhuy on pretend de passer pour un esprit fort et politique lorsqu'on se mocque des exploits zelés de ce temps-là. Il est vray que vos lumieres et vostre merite vous mettent au dessus de ce reproche; neantmoins ces manieres de raisonner s'emparent des esprits les plus esclairés, par ce qu'elles flattent insensiblement l'orgueil des hommes, et cette inclination naturelle que nous avons au libertinage.
P. Vous le prenes là d'un air de prédicateur: et nous y sommes si accoûtumés, que cela ne me surprend plus: mais dites moy au moins, si tout ce que j'ay dit contre les croisades de ce temps-là n'est pas incontestable.
E. Ce que vous avés raconté n'est que trop vray; mais il y a des verités auxquelles il faut opposer d'autres verités pour se former une juste idée des choses.
P. Je n'entends pas bien cette subtilité.
E. Vous en allés voir un exemple. Si je vous faisois un recueil de tous les défauts de quelques Papes, et de tous les abus qui se sont glissés dans l'eglise; sans dire mot des graces que Dieu a faites à son épouse, de la pureté de sa doctrine, ny de la sainteté de tant de grands hommes qui ont rendu témoignage à cette communion, vous me prendries pour un lutherien, et cependant je ne dirois que des verités, mais je ne les dirois pas toutes qu'il falloit dire ny de la maniere qu'il falloit.
Tout de même ceux qui étalent les maux qui ont suivis les croisades mal concertées,
et qui ne font point de reflexion sur les biens qui pourroient revenir à la religion et à
l'Estat, des entreprises Saintes et bien conduites; favorisent l'impiété lors même qu'ils
disent la vérité.
Il y a des commodités et incommodités, des bien[s ] et des maux dans toutes les choses du monde, sacrées et profanes: c'est ce qui trouble les hommes, c'est ce qui fait naistre cette diversité d'opinions, chacun envisageant les objects d'un certain costé: il n'y en a que tres peu qui ayent la patience de faire la tour de la chose, et de se mettre même du costé de leur adversaire; c'est à dire qui veuillent avec une application egale et avec un esprit de juge desinteressé examiner et le pour et [le] contre. Car il faudroit bien du temps pour cela et nos passions ou distractions ne nous en donnent gueres. Ordinairement nous nous piquons d'un certain esprit de contradiction, nous faisons gloire de ne rien écouter ou nous ne trouvions quelque chose à redire. Nous nous étudions sur tout de nous opposer à ce que les hommes ordinaires ont coustume de juger et de souhaiter: cela nous donne une elevation imaginaire au dessus les autres: et quand nous avons trouvé quelque repartie adroite et ingenieuse, qui peut déconcerter ou rebuter celuy qui nous avance quelque proposition quoyqu'elle soit peut estre utile nous nous contentons de cette victoire; et passant à d'autres matieres sans examiner qui a raison dans le fonds; au moins quand nostre interest present n'y paroit pas visiblement. Cela vient de ce que nous ne traitons la pluspart de[s] questions que par maniere de divertissement, ou pour la parade et point du tout pour en former une conclusion qui puisse avoir quelque influence dans la practique de nostre vie. Comme les ecoliers en philosophie disputent des vertus, des vices et des passions, sans que cela les touche en aucune façon.
P. Voulés vous qu'on aille se rompre la teste sur mille choses peu necessaires: ne suffit il pas que chacun suive sa vocation et le train de vie qu'il a pris après une meure deliberation: le reste doit servir plustost à nous égayer, qu'à nous peiner. Comme je voy que les hommes ne demeurent presque jamais d'accord, qu'il n'y a pas moyen de sortir des doutes, et que les meditations mêmes ne servent qu'à nous embarasser d'avantage il me semble que la nature ne nous a pas fait pour jouir de la verité; mais pour nous regler sur les apparences: c'est pourquoy je ne me veux plus piquer de ces choses; je suivray un train de vie aisée et libre de toutes ces reflexions, qui entestent.
E. Prenes garde que vous n'abandonniés trop le soin que vous devons à la recherche de la verité.