Series VI Band 4 · No. 398.

Dialogue entre Poliandre et Theophile

[Mitte 1679 (?)]

French

 [Mitte 1679 (?)] Dialogue entre Poliandre et Theophile *auf Bl. 68 ro: Entretien de Poliandre et Theophile. ~~

~~Il y a quelques mois que je me rencontray dans le même coche, avec un missionnaire Apostolique et un fort honneste homme de la confession d'Augspourg qui avoit possedé des charges considerables à la cour, mais qui s'estoit retiré du monde pour vaquer à son salut. Le Missionaire s'appelloit Poliandre, il avoit vieilli dans la controverse, et il ne tardoit gueres de mettre les gens sur ce chapitre. Il s'attacha donc bien tost à Theophile (c'est le nom du gentilhomme) le voyant d'humeur à écouter paisiblement. Poliandre déploya toute sa rhetorique, et se servit des artifices ordinaires à ceux de sa sorte. Theophile se defendit avec une certaine modestie et simplicité, qui ne laissa pas de faire entrevoir un grand fonds de solidité, et une ame éclairée et tranquille.

La conference avoit duré déja tout une matinée, et on n'estoit pas plus avancé qu'auparavant, lors que Theophile prenant la parole pour faire changer un peu la conversation, commença ainsi:

Th. Je m'étonne, Poliandre, qu'on s'attache plus à ces disputes, qu'à la practique de~~ ~~la pieté. Vous demeurés d'accord, que ceux qui aiment Dieu sur toutes choses sont en estat d'estre sauvés. Que faut il davantage, et à quoy sert il de s'embarasser de tant de choses difficiles.

Po. Il ne suffit pas d'aimer Dieu, il faut obeïr à ses volontes, c'est à dire à l'Eglise~~ ~~qui en est l'interprete.

Th. Celuy qui aime Dieu veritablement sur toutes choses, ne manquera pas d'executer~~ ~~ce qu'il sçait estre conforme à ses ordres. C'est pourquoy il faut commencer par cet amour puisque la charité et la justice en sont des suites immanquables.

Po. Un Philosophe payen peut aimer Dieu sur toutes choses, puisque la raison luy~~ ~~peut apprendre que Dieu est un estre infiniment parfait et souverainement aimable. Mais il ne sera pas Chrestien pour cela, car peut estre n'aura-t-il pas entendu parler de Jesus Christ, sans lequel il n'y a point de salut. Donc l'amour de Dieu ne suffit pas.

Th. Cette question du salut des payens est trop haute pour moy; cependant je goûte~~ ~~fort la pensée de quelques sçavans et pieux Theologiens, qui croyent que Dieu éclairera tous ceux qui le cherchent sincerement, au moins à l'article de la mort, en leur revelant même interieurement ce qu'il faut sçavoir de Jesus Christ. Suivant cette regle incontestable: que Dieu ne refuse pas sa grace à ceux qui font ce qui depend d'eux.

Po. Je ne veux pas combattre des sentimens qui me paroissent tres propres à~~ ~~concilier la pieté avec la raison: et je veux bien vous accorder que l'amour de Dieu sur toutes choses suffit quand on prend la chose de ce biais: mais il faut qu'il soit veritable, serieux, sincere, ardent et actif. Car nous tachons d'apprendre les volontés de la personne que nous aimons, et de nous y conformer. Un veritable amant prendra garde aux moindres mouvemens de celuy qui fait son bien. Et cependant vous autres croyés de pouvoir vous dispenser d'apprendre les ordres que Dieu a asses publiés à fin que personne ne pretende cause d'ignorance. Y a-t-il rien de si éclatant et de si connu que son Eglise, qui se decouvre d'assés loin comme une ville située sur une montagne. Et cependant vous fermés les yeux pour ne la point voir.

Th. J'avoue qu'il faut apprendre la volonté de celuy qu'on aime et qu'on honnore, à~~ ~~fin de l'executer: mais comme il y a de l'ordre en toutes choses, et comme l'on ne sçauroit s'attacher également a des soins divers en même temps, je croy que nous devons commencer nostre obeïssance par la premiere de ses volontés, qui nous est assez connue; car la raison et l'écriture nous disent, qu'il faut aimer Dieu sur toutes choses, et nostre prochain autant que nous: il y a même de l'apparence que cet amour suffit au salut, et que tout le reste en est une suite, suivant ce que nous venons de dire.

Po. Je suppose qu'on aime Dieu veritablement: et je cherche maintenant, ce que~~ ~~celuy qui aime Dieu doit faire. Et je soûtiens que le premier soin que nous devons avoir après l'amour de Dieu doit estre la recherche de la vraye Eglise.

Th. Voilà qui va bien: mais la supposition que vous nous faites icy, est bien grande~~ ~~et bien rare icy bas. Quoy, Poliandre; vous supposés qu'on aime Dieu sur toutes choses. Et moy je soûtiens que peu de gens sçavent ce que c'est que l'amour de Dieu.

Po. Si je vous accordois cela, vous n'en pourriés pas tirer grande chose. Car il se~~ ~~peut que bien des gens aiment Dieu veritablement sans pouvoir s'expliquer sur la nature de l'amour divin et bien souvent sans sçavoir que ce qu'ils ont dans l'ame se doit appeller ainsi.

Th. Ce que vous dites là est veritable; je croy que Dieu fait cette grace à beaucoup~~ ~~de gens bien intentionnés; mais il est tousjours plus seur d'agir par choix et de pouvoir exciter cet amour en soy, et en d'autres sans attendre le hazard d'une heureuse rencontre. Outre qu'il est plus satisfaisant de sçavoir ce qu'on fait.

Po. Quoy, vous donnés quelque chose au hazard et aux foues humaines, en matiere~~ ~~de grace.

Th. J'avoue que toute action agreable à Dieu ne se fait que par sa grace, mais on est~~ ~~tousjours plus seur de l'obtenir, en la cherchant par les voies convenables, et par choix, qu'en attendant des rencontres. Ce qui est même contre le devoir[;] c'est pourquoy celuy qui est averti de cecy peche grievement; quand il detourne ses pensées du soin de rechercher les moyens de parvenir à cet amour, qui est la voye du salut.

Po. Peut-estre que l'amour de Dieu n'est pas si necessaire que vous pensés et qu'il~~ ~~suffit de le craindre. Car suivant ce qu'on enseigne chez nous l'attrition, c'est à dire la penitence qu'on fait par crainte de la punition, suffit avec le sacrement de l'absolution, quoyque on n'aime pas Dieu sur toutes choses, c'est à dire, quoyque la contrition n'y soit pas, car vous sçavés la difference qui est entre ces deux especes de penitence.

Th. Je m'étonne qu'une opinion aussi dangereuse que celle là a esté receue parmy~~ ~~des gens qui font profession du Christianisme. Les Jansenistes en font voir l'absurdité, les saints pères et même les anciens Scholastiques l'ignorent, et puisque Dieu nous a commandé de l'aimer sur toutes choses, il est bien clair, que celuy qui ne le fait point est en estat de péché mortel.

Po. Ne me parlés pas des Jansenistes, Theophile, ils passent pour heretiques à~~ ~~Rome: pour ce qui est des peres nous ne les étudions gueres, et en effect nous nous en passons bien après tant de beaux recueils des passages qu'on en a tirés et qui servent à vous combattre: c'est là tout l'usage que nous faisons des pères au reste; les anciens sont effacés par les belles subtilités et curieuses questions des modernes; en un mot puisque l'Eglise est infallible, tous les sentimens qui regnent aujourdhuy publiquement dans les chaires de theologie ne sçauroient estre que bons, aussi bien que toutes les practiques publiquement receues et approuvées par le torrent des docteurs. La doctrine de l'attrition est de ce nombre, et il n'en faut pas chercher d'autre preuve.

Th. Cependant il y a parmy vous des gens de pieté et de doctrine qui parlent de~~ ~~reforme, qui tachent de vous rappeller à la simplicité de la doctrine et à l'exactitude de la discipline qui paroissoit dans la primitive Eglise.

Po. Ces sont des visionnaires ou des ambitieux que ces gens là, et il ne sont gueres~~ ~~meilleurs que les heretiques, puisqu'ils ont la presomtion de reformer la Sainte Eglise. Quoy? des enfans reformer leur mere, y a-t-il rien de si insupportable. Neantmoins enfin si vous vous obstinez à vouloir des reformateurs, nous en avons bon nombre mais il se donnent bien de garde de chocquer les sentimens receus par les Docteurs.

Th. A ce que je voy vous ne voulés pas des reformateurs, à bien prendre la chose,~~ ~~car l'Eglise et ce qui s'y enseigne et approuve publiquement est selon vous irreformable: mais vous voulés des gens qui encherissent sur la mode, et vous les appellés reformateurs comme sont les fondateurs et renovateurs des ordres.

Po. Cela est vray si vous l'appellés Mode, ce que nous appellons la practique receue~~ ~~dans l'Eglise conforme au siecle où nous sommes, car l'Eglise estant infallible comme elle l'est, ne sçauroit choisir qu'une mode qui soit propre au temps. C'est pour quoy quand les hermites sont en vogue, il faut courir dans la Thebaide; quand la theologie scholastique regne, il faut ergoter tant qu'on peut, lors que les casuistes ont pris leur place, il y a du merite d'estre casuiste, car en diminuant le nombre des pechés, s'ils se trompoient mêmes, ils ne laisseroient pas d'estre utiles, car les hommes croyans que ce qu'ils font n'est pas peché, ne pecheront pas tant, que s'ils sçavoient qu'ils pechent. Mais si les casuistes diminuent le nombre des pechés qui sont contre les vertus morales en echange ils meuent les hommes aux vertus chrestiennes, c'est à dire ils les apprennent d'avoir egard aux ceremonies sacrées et toute sorte d'observations religieuses receues aujourdhuy car il faut pousser ces choses aussi loin qu'on peut. C'est pourquoy ceux qui introduisent certaines façons et modes de prier et d'honnorer Dieu comme des rosaires, des chapelets, des scapulaires, et mille autres inventions sacrées, sont des veritables reformateurs, qui apprennent aux gens de se conformer à la mode qui regne dans l'Eglise qui est interprete des volontés de Dieu.

Th. Mais vous ne me parles pas de la charité ny de la justice et je ne voy gueres de~~ ~~reformateurs qui entreprennent ces matieres et encor moins qui y reussissent dans les esprits des hommes du temps. Peut estre par ce que ce n'est pas la mode.

Po. Gardés vous bien de mêler ces reformes purement morales avec les reformes~~ ~~chrestiennes. La justice et la charité sont des choses qui nous peuvent estre communes avec les payens: il faut bien d'autres practiques pieuses pour plaire à Dieu. C'est à dire il faut les jeunes, les cilices, les disciplines, les grilles, les heures, les avemarias, et choses semblables car pour ce qui est du paternostre je n'y voy rien qu'un payen ne puisse dire aussi. C'est pourquoy nous faisons bien plus de cas de l'avemaria.

Th. Il faut bien Poliandre que je vous accorde tout ce que vous dites, si nous~~ ~~supposons l'infallibilité de la practique qui regne dans vostre Eglise. Mais il me semble que c'est pousser l'infallibilité un peu loin: et plusieurs habiles gens parmy vous autres ne connoissent point d'autre doctrine catholique infallible, que celle qui vient par la tradition. Ils donnent à l'eglise le droit de temoin et de depositaire, et non pas celuy d'arbitre. Cela estant il ne faut pas s'arrester à la practique qui regne aujourdhuy mais plustost à ce que l'Eglise d'aujourdhuy sçait avoir receu de Jesus Christ et des Apostres par la tradition de ceux qui l'ont precedée.

Po. Ce sont là les beaux principes de quelques Sorbonistes ou autres supposts du~~ ~~clergé de France, qui passe pour demy-heretique parmy nous. Car ainsi la porte est ouverte au premier venu qui ose s'opposer à ce qui se fait dans l'Eglise et qui méprise ses jugemens, lors qu'on ne luy peut pas soûtenir que l'antiquité ait esté du même sentiment. C'est pourquoy il accusera les superieurs de mauvais exemple, les inferieurs de dissolution, les religieux de déreglement; les frequentes communions de sacrilege; les Scholastiques de sophistique, et les Casuistes de licence. De sorte qu'il ne tient pas à ces gens là d'estre héretiques, ils font tout ce qu'il faut pour cela. Et si le Pape les osoit excommuniquer dans le temps où nous sommes, et s'ils trouvoient quelque appuy seculier, ils demeureroient dans le schisme comme Luther et Zwingle: à moins que de renoncer à ce mauvais principe qui reduit l'infallibilité à l'antiquité, et qui le separe de la practique moderne.

Th. Ce que vous dites icy est une Apologie de Luther et de Zwingle: c'est donc la~~ ~~faute du Pape qui a fait le schisme, et qui a appris à ses dépens d'estre un peu plus moderé.

Po. Ah [Theophile], le Pape n'attend qu'un temps favorable. Il y aura peut estre un~~ ~~jour quelque minorité en France, ou quelque Cardinal ministre, ou quelque Roy qui en voudra au clergé, et la cour de Rome qui est fine, et qui sçait dissimuler, et lever le masque quand il faut, fera quelque Nouveau Concordat avec le Roy, qui luy soûmettra ces esprits remuans, au dépens de leur bourse.

Th. Le Roy d'apresent n'a pas besoin de l'aveu de Rome pour se faire accorder des~~ ~~dons gratuits. Mais laissons là la cour de Rome, et toute son infallibilité, puisque vous ne me l'avés pas encor prouvé, et puisqu'il faut de grandes discussions pour en venir à bout, comme nous avons éprouvé ce matin. Revenons à ce qui est plus asseuré. C'est qu'il faut aimer Dieu sur toutes choses, et nostre prochain comme nous mêmes. C'est en quoy consiste la loy. C'est en quoy y adjoutant la doctrine de Jesus Christ consiste aussi la vraye foy active. Car Jesus Christ nous a enseigné ce grand secret il a esté non seulement Precepteur mais encor redemteur du genre humain pour expier nos pechés. La Divinité qui habitoit dans la nature humaine de Jesus Christ a fait la reunion de Dieu et des hommes. Il n'y aura point de salut qu'en Jesus Christ. Dieu éclairera en Jesus Christ tous ceux qui l'aiment, ne fûst ce qu'au moment de la mort. Mais il ne faut pas attendre si long temps, quand l'amour est veritable lors qu'on peut arriver plus tost à cette connoissance: et encor moins faut il differer la practique de cet amour, par le quel Dieu nous dispose a recevoir de luy tout ce qu'il faut pour estre sauvé. Vous vous appelles Missionaire Apostolique, et nous nous appellons Evangeliques: accordons nous avec l'Evangeliste et l'Apostre S. Jean, qui ne preche autre chose que cette charité pleine de foy et cet amour divin qui éclate par les bonnes actions: et nous aurons assés fait pour nous sauver et pour gagner les ames.

Po. Je n'ay point d'instruction de Rome pour cela: je goûte pourtant vos raisons en~~ ~~partie; et j'en auray un peu plus de soin à l'avenir, que je n'ay fait par le passé. Mais vous qui avés si bien medité sur l'amour divin: acquittés vous aussi de vostre promesse. Car vous estes tombé d'accord avec moy, que la premiere chose qui doit estre cherchée après cet amour est la vraye eglise. C'est là la veritable union de tous les membres vivans de Jesus Christ, et en un mot c'est la charité universelle.

Th. Si vous le prenés sur ce pied là je suis déjà des vostres. Mais il me semble que vous exigés quelque chose de plus, qu'on a de la peine à vous accorder. Vous voulés qu'on se persuade une infinité de choses nouvelles et peu asseurées; et qu'on condamne même absolument tous ceux qui en osent douter. Outre cela vous estes trop façonniers, et vous occupés les ames de tant de soins superflus, qu'ils se detournent de celuy qui doit estre le principal. Tout cela blesse ce me semble cette charité universelle. Mais voicy l'hauberge: et nous y parlerons plus à nostre aise, quand nous nous serons délassés un peu des fatigues du voyage. FIN