Series VI Band 4 · No. 393₂.

Autre lettre au mesme

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Autre lettre au mesme

Depuis que je vous ay écrit, j'ay lû à loisir la derniere lettre de Mons. Stenon, de *vera philosophia ad novae philosophiae reformatorem. * J'apprends qu'elle est addressée à feu Monsieur Spinosa, qui a quitte cette vie il y a quelques semaines. Spinosa estoit homme d'une profonde meditation et il avoit le talent de s'expliquer nettement. On me mande qu'il a laissé quelques écrits pleins de sentiments assez extraordinaires: à juger de ce qui reste par ce que nous avons de luy, je ne doute pas, qu'il n'y ait plusieurs pensées excellentes parmy un grand nombre d'assertions peu receuvables et tres fausses. [Au commencement] il avoit esté attaché aux opinions de l'illustre des Cartes de la maniere que ses disciples ont coustume d'estre, c'est à dire sans reserve. Mais ayant medité de son chef il commença à s'appercevoir qu'il avoit encor bien à dire. Je sçay qu'il est assez difficile aux Cartesiens de se dépouiller du prejugé de l'infallibilité de leur maistre au moins pour ce qui est des assertions principales. Ils ne donnent point d'audience la dessus; et je ne voy pas d'autre moyen de les détromper que celuy de les obliger de reduire les discours de cet auteur, en forme de demonstration rigoureuse. Je croy que c'est par ce moyen que M. Spinosa a commencé d'estre desabusé, lors qu'il a travaillé de prouver les Principes de Mons. des Cartes par des demonstrations. Je ne sçay si les siennes seront meilleures, car dans le livre que nous avons de luy intitulé: Renati des *Cartes principiorum philosophiae pars I et II more Geometrico demonstratae per Benedictum Spinosam* et dans l'appendix qu'il appelle Cogitata Metaphysica je remarque ~~des raisonnemens* ~~ou je croy qu'il est allé trop viste, faute d'observer* la rigueur des demonstrations. C'est pourquoy nous aurons jamais les veritables principes bien asseurez que lors que nous nous resoudrons à la derniere rigueur dans la forme du raisonnement. Car les Geometres mêmes s'en éloignent quelques fois; par ce qu'ils voyent, que c'est sans danger, à cause des figures qui suppléent à ce defaut des paroles, mais lors que l'objet du raisonnement est immateriel, on ne sçauroit estre trop exact.

Je dis cecy en passant, et je reviens à la lettre de Mons. Steno qui est toute parenetique, contenant des exhortations pour reveiller l'attention de Spinosa et à fin de l'obliger à l'examen de la vraye eglise: question dont il jugeoit bien que Spinosa ne se soucieroit gueres, sans estre touché par quelque chose de fort. Spinosa n'a pas esté fort touché par l'exhortation de M. Stenon, à cause de la grande difference de leur sentimens. Et en effect il me semble que Mons. Stenon suppose trop de choses pour persuader un homme qui en croyoit si peu.

Il luy fait valoir les avantages de l'Eglise Catholique qui donne un moyen si aisé à tous les hommes d'estre eternellement heureux, sans distinction des habiles et des idiotes, ce que la philosophie ne sçauroit faire. Spinosa dira sans doute, que les promesses sont belles, mais qu'il a fait un voeu de ne rien croire sans preuve. Mons. Steno s'en charge, il luy dit qu'il a esté luy même assez éloigné du vray chemin et qu'il a esté ramené de son égarement par les merveilles qu'il a trouvées dans l'Eglise, 1) qu'il a parlé à des personnes dont le zele tout ardent l'a touché, 2) que leur vie l'a encor edifié d'avantage; 3) que la conversion d'un libertin inveteré, tel qu'il dit avoir connu, faite en un moment passe dans son esprit pour un miracle Am Rande von l: Bonacorsi chevalier de Malthe estant dans les billetines (maisons de plaisir) apprit par le recit d'un autre debauché ce sermon du P. Brescian françois qui avoit esté entre les mains des Hiroquois. Il en fut touché et deslors fit confession generale, et se resolut a des oeuvres de charité. Ce pere estoit un homme Apostolique et parloit d'une maniere touchante. Il avoit les mains à demy mangées par les Hiroquois. Un homme qui avoit vécu sa vie durant dans des delices se resolut tout d'un coup de se rendre Capucin etc. et 4) que les sublimes pensées d'un idiote, In l über sublimes pensées d'un idiote: une Dame de Luque qui eleve son esprit à dire des choses toutes divines, ne sont gueres moins admirables. 5) Que le gouvernement Monarchique est fort propre à la conservation de l'union 6) qu'il n'y a point des gens dont la vie soit plus sainte, et qui s'etudient d'avantage à la perfection que ceux qui sont dans l'eglise Romaine. Après cela il vient à la philosophie de M. Spinosa ou de quelqu'autre; 7) il en fait voir l'imperfection en ce, qu'elle ne sçauroit expliquer en quoy consiste l'union de l'ame et du corps, ny comment l'ame s'appercoit des actions ou passions de la matiere; et choses semblables: 8) qu'il ne faut pas rejetter la parole de Dieu à cause qu'elle est contraire à des demonstrations fondées sur des Hypotheses telles que celles des Philosophes modernes; 9) que c'est en vain qu'on espere des meilleures connoissances de la nature de Dieu, de l'ame, et du corps que celles que tant des saints hommes ont eues. 10) Et que la foy Catholique enfin est la veritable Philosophie.

Voila la substance de la lettre de M. Stenon en peu de mots. Je ne sçay ce que M. Spinosa luy auroit repondu, pour moy je vous diray ingenuement ce que je repondrois s'il estoit à moy de le faire: je dirois donc (pour repondre par ordre) 1) que ceux qui parlent d'une maniere touchante, sont ordinairement passionnés, et par consequent, moins éclairés; 2) que bien souvent l'hypocrisie et l'ambition contrefont la sainteté; que les payens n'ont pas manqué des gens dont la vie a esté austere et irreprochable; qu'il y a dans toutes les sectes des gens qui vivent bien autant qu'on peut juger par l'exterieur: 3) que Xenocrate philosophe convertit sur le champ un libertin qui estoit venu chez luy pour le tourner en ridicule, 4) que Jaques Behm dit des choses assez surprenantes pour un cordonnier, sans estre pour cela de l'Eglise Romaine. 5) Die Ziffern der Zählung in L bis hier ergänzt. Que le Gouvernement monarchique n'est pas toujours le meilleur, quoy qu'il soit plus capable de perfection qu'aucun autre, 6) que la vraye perfection ne consiste pas en ce que bien des gens s'imaginent, mais dans la perfection de l'entendement et dans l'empire sur les passions; choses aussi rares dans l'Eglise Romaine qu'ailleurs car ordinairement les hommes chassent une passion par une autre passion: sans parler de ceux qui agissent par ambition, je me contenteray de dire que la plus part de ceux qui ont vecu d'une maniere qu'on appelle sainte, ont esté poussés par la crainte de l'enfer. Il y a peu des gens qui sçachent ce que c'est que l'amour de Dieu sur toutes choses qui est pourtant le principe de la vraye religion. Cet amour est plus grand à mêsure qu'on est plus éclairé. Ceux qui l'ont par demonstration l'ont plus fermement et plus parfaitement; pourveu que la practique soit conforme à la theorie; ce qu'on obtiendra par l'exercice. Pour ce qui est 7) de l'imperfection de la Philosophie on ne s'en met pas en peine, car il n'est pas necessaire de sçavoir tout 8) et si l'on n'explique pas comment l'ame est unie avec le corps, on n'est pas moins capable pour cela de trouver plusieurs autres propositions importantes: quoyque peut estre ce probleme soit plus aisé à resoudre qu'on ne pense: qu'à la verité les demonstrations fondées sur des hypotheses qui ne sont pas asseurées sont incertaines, mais les demonstrations de Geometrie et de Metaphysique ne doiuvent pas estre de cette nature; et ce qui contreviendroit à ces demonstrations ne seroit pas asseurement la parole de Dieu. 9) Enfin je ne voy pas pourquoy on ne puisse trouver des nouvelles lumieres sur la nature de Dieu du corps et de l'ame quoyque les plus Saints ne les Anstreichung von les bis dire. ayent pas eues. Car les Saints sont ceux qui aimant Dieu sur toutes choses ont acquis un empire sur leur passions et sont prests de tout faire pour luy. Or pour aimer Dieu il faut le connoistre; c'est à dire il faut avoir quelque notion de ce qu'on appelle Dieu et cette notion doit estre capable de donner de l'amour. Mais comme ceux qui ont une notion suffisante de la nature du cercle n'en sçavent pas pour cela les plus belles proprietez de même peut il arriver à l'égard de la nature de Dieu, car une connoissance mediocre mais reelle et solide, jointe à une grande practique est ce qui fait la sainteté et je ne voy pas pourquoy un homme qui n'est pas saint, ne puisse mieux connoistre quelques fois la nature du corps et de l'esprit que les saints mêmes. 10) Enfin je demeure d'accord que la vraye religion est la meilleure partie de la vraye philosophie: qui nous apprend à aimer le plus parfait de tous les estres dans la connoissance du quel consiste la vie eternelle.

Voila ce que j'ay a dire en peu de mots aux raisons de Mons. Stenon. Je vous en laisse juger et je finiray après avoir faite une protestation qui me semble necessaire. C'est que je vous asseure que bien loin de blamer M. Stenon je puis dire que je l'estime et s'il m'est permis de le dire, que je l'aime. Car je croy de reconnoistre en luy un zele animé d'une veritable charité. Je ne m'étonne pas qu'il est dégoûté de la philosophie, par ce qu'il n'a pas encor éprouvé la force des demonstrations metaphysiques. Pour moy je dis avec sincerité que je suis fort content de celles que j'ay trouvées, puisqu'elles m'ont appris des veritez les plus satisfaisantes du monde qui s'accordent merveilleusement avec la religion Chrestienne et qui peuvent donner icy bas l'avantgoust d'une eternelle vie. Je souhaite le même bonheur à tout le monde; mais surtout à des personnes qui meritent autant que Mons. Stenon qu'on prenne part à leur conversion. Je suis Monsieur