Series VI Band 4 · No. 393₁.
Lettre a un ami
Lettre à un amy
J'ay veu dépuis peu les lettres Polemiques de Mons. Stenon.
L'adversaire de Mons. Stenon avoit cité un passage de S. Chrysostome tiré de la 33
homilie sur les actes des Apostres dont voicy la teneur:
Venit
S. Chrysostome adjoute dans la suite, qu'il ne suffit pas de dire, il y a des dissensions
entre vous, et je n'en puis pas juger estant disciple et non pas docteur, donc je ne
dois pas suivre aucun de vous. Car on pourroit faire la mesme objection non seulement à
tous les philosophes, mais à la religion en general, et par consequent il n'en faudroit avoir
aucune. Par la mesme raison on ne pourroit pas étudier la medicine, ny aucune autre
science ou il y a des differentes opinions. Et il est impertinent d'excuser la negligence par
l'ignorance. Car Dieu nous à donné l'esprit et le jugement pour discerner les choses: il ne
faut pas s'arrester aux paroles ni aux promesses d'un chacun, ny se rebuter aussi de la
moindre difficulté; mais il faut passer outre, et entrer dans le détail: Si on vouloit se servir
de cette Methode sceptique dans la vie ordinaire, on n'entreprendroit jamais rien de tout
ce qui auroit besoin d'application, et on n'oseroit pas mesme acheter un habit de peur
d'estre trompé, par ce qu'on n'est ny tailleur ny tisseran; Mais comme ceux qui sont
obligés d'acheter quelque chose, qu'ils ne connoissent pas assez tachent de s'instruire de
mesme faut il, que ceux qui cherchent la vraye religion fassent les diligences necessaires
pour la trouver, estant asseurez que Dieu n'est pas acceptor personarum et qu'il ne leur
refusera pas sa grace.
Voicy la substance des raisonnemens de S. Chrysostome, autant qu'il peut estre allegué en faveur des protestans. Cependant S. Chrysostome adjoute encor une autre marque de la vraye religion, qui est la plus aisée et la plus capable d'estre remarquée par les plus grossiers, sçavoir le nom de la secte. Car ceux qui portent le nom de leur auteur, comme d'Arius, de Manichaeus semblent estre retranchez de l'Eglise: c'est pourquoy il faut mieux, en cas de doute, se ranger du côté de ceux qui ne portent autre nom que celuy de la foy Catholique.
Celuy qui auroit voulu donner ici les marques de cette ingenuité, dont il faut qu'un
homme, qui veut toucher les personnes raisonnables, fasse profession, auroit dit: que S.
Chrysostome approuve la methode des protestans, mais qu'il n'approuve pas moins celle
des catholiques: et qu'ainsi il faut renoncer à ce passage de part et d'autre: à moins que de
pouvoir prouver, que S. Chrysostome fait plus de fonds sur l'une des deux methodes que
sur l'autre, soit absolument, soit en certain cas. Un homme equitable et sans passion
auroit dit peut estre avec S. Chrysostome que la Methode des Catholiques est la plus
aisée, et qu'un homme qui ne veut pas juger des écritures à raison d'y avoir égard, mais il
auroit reconnu de bonne foy en mesme temps que le mesme S. Chrysostome avoue en
faveur des protestans qu'il est tres aisé de juger de la veritable foy par les écritures et
qu'on n'a pas raison de s'en excuser sur son ignorance: ainsi il auroit conclu, que quant à
ce passage de S. Chrysostome, la question demeure dans l'éstat où elle estoit auparavant,
et que les raisonnemens des S. Peres ne sont pas tousjours exempts de toutes les
difficultes et contradictions. Voila la maniere dont je croy qu'on en auroit dû user de
quelque religion qu'on auroit pû estre, mais voyons, de grace, ce que dit Mons. Stenon. S.
Chrysostome dit il approuve seulement le Principe des Catholiques et non pas celuy des
protestans. Voila les propres paroles de Mons. Stenon:
Haec (inquit) verba (Chrysostomi) non vestrum sed Catholicum principium confirmare,
*triplici via demonstrabo. Quod primum te convincendi modum spectat, ipsa
quae citas verba Chrysostomi manifeste testantur quis dubitanti proponebatur
legendi scripturam finis, scilicet non fidei sed Christiani investigatio, *non
verbi veritas sed verbum proponentis et exponentis cum verbo consensus. Quid enim
aliud illud est cujus judicium facile appellat, nisi quod expressum extat: Si quis illis
consentit, si quis contra illas pugnat?« Quomodo etiam hodie provocamus ad
scripturas ut Ecclesiae nostrae et doctrinae consensum cum scriptura agnoscat
dubitans, non ut ipse ex scriptura veritatem eruat per locorum in ea collationem.
Tuum hic candorem in adducendo minus mutilate D. Patris loco* *reticere nolo. Cum
vester van der Wayen eundem locum praecipua sui parte truncatum citaverit quo
facilius incautis lectoribus occasionem praeriperet veram sententiam ex ipsa citatione
investigandi; ita enim eum locum adducit: singuli inquit, dicunt ego verum
dico cui credam nescio, cum utrinque scripturas praetexunt responde illis: hoc
multum pro nobis. Nam si diceremus nos rationibus credere merito turbareris sed
cum scripturas accipimus ac illae sunt simplices ac verae facile tibi fuerit judicare.«
Unde licet non sequatur quod hoc probaturum se promittit (van der Wayen) posset
tamen quis isto praejudicio imbutus magna cum probabilitate* *inferre. Non autem
sequi vestrum principium ex hac citatione inde patet quod scripturae illi dantur non
ut inter se conferantur, sed ut porrigenti eas applicans videat cui credere debeat.*
*Ces sont jusqu'icy les paroles de Mons. Stenon qui sont assez embarassées: ce qui
n'est pas son défaut sans doute, mais celuy de sa réponse, qu'on a de la peine a entendre,
et quand on l'a bien comprise on a lieu de s'étonner que Mons. Stenon s'en a pû servir.
En voicy la substance: il y a deux moyens de s'asseurer de la foy par l'écriture,
l'une par la seule lecture, l'autre par l'enseignement d'un autre, dont on examine la
doctrine par l'ecriture. La premiere voye (dit Mons. Stenon) est celle des Protestans, qui
veulent qu'un homme soit Autodidacte c'est a dire que luy même sans aucun maistre
tire la foy de la seule ecriture, l'autre voye est celle des Catholiques approuvée par S.
Chrysostome car (dit Mons. Stenon) la fin de l'ecriture est non fidei sed Christiani
~~investigatio, non verbi veritas sed verbum proponentis et exponentis
cum verbo consensus.* Il avoue donc qu'on doit juger si ce qui est enseigné convient
avec l'écriture. Scripturae illi dantur non ut inter se conferantur (quoyque S.~~
~~Chrysostome ne nie pas cela) ~~sed ut porrigenti eas applicans videat cui
credere debeat.*
Et voila en quoy consiste la réponse de Mons. Stenon, expliquée un peu plus
clairement que luy mesme peut estre n'a jugé à propos de faire mais qui est ce qui ne
voye qu'elle ne touche pas le noeud de la question car premierement ceux qui sont
capables de juger par les écritures si ce qu'on leur enseigne s'y trouve, sont peut estre
capables aussi de l'entirer d'eux mesme (quoyque en plus long temps, et avec plus
d'application). En deuxième lieu je demande à Mons. Stenon où sont ces protestans
qui pretendent qu'on doit estre autodidacte, et qu'on doit apprendre la foy par la seule
écriture sans aucun precepteur. Il n'y a peut estre point de tel Autodidacte dans toute
l'Europe et nous ne sommes pas Dieu mercy dans une isle deserte où nous ne puissions
avoir recours qu'aux livres seuls comme les habitans de cette isle à la quelle l'écriture
seroit parvenue par le moyen d'un naufrage. Les protestans se contenteront volontiers de
l'explication que Mons. Stenon donne au passage de S. Chrysostome et ils diront que les
Chrestiens doivent écouter ce qu'on enseigne, mais qu'ils doivent juger aussi si cela
convient avec la parole de Dieu. Mais dans le fonds toute cette distinction est fort
éloignée et de S. Chrysostome, et de la dispute qui est avec les protestans. Car il s'agit
d'un Grec payen qui veut apprendre la foy, mais qui ne sçait pas s'il la doit d'apprendre
d'un Catholique ou d'un Arien. S. Chrysostome luy conseille de prendre l'écriture en
main et de voir le quel de deux a raison et a fin que le payen ne pretende cause
d'ignorance, il luy proteste, que l'écriture est simple et qu'un homme qui veut s'appliquer
tant soit peu, comme l'importance de la matiere le demande, viendra aisement a bout de
cette recherche. Il ne conseille pas en effect à ce Grec d'ecouter l'écriture toute seule,
mais il la recommande seule pour regle ou canon. Il ne dit pas (+ je l'avoue +) que ce
Proselite doit determiner luy seul dans son cabinet ce qu'il doit croire ou non, sans
consulter personne; mais aussi ne pouvoit il pas le luy conseiller sans impertinence. Car a
quoy bon de demander à ce Grec une chose tres difficile, et peu necessaire, puisque il y
avoit des moyens plus aisés de l'instruire dans la foy? Car il faut sans doute beaucoup
d'estude et d'application pour estre autodidacte ce qui est contraire à l'intention de S.
Chrysostome qui veut donner un moyen aisé de trouver ou plus tost de reconnoistre la
verité trouvée, ou pretendue trouvée, par les autres; en la confrontant avec les écritures.
Car pour estre autodidacte, il faudroit posseder l'écriture, estre docteur en theologie,
entendre les langues et l'antiquité faire un estude exprés ce qui n'est pas le fait de tout le
monde, mais pour confronter la doctrine avec l'écriture il faut seulement sçavoir lire et
avoir du bon sens et de la bonne volonté. Car tirer la foy de l'écriture et (pour ainsi dire)
la resusciter tout de nouveau, comme si elle s'estoit perdue c'est une chose qui demande
de l'invention, au lieu que l'examen des doctrines qu'on nous enseigne n'est qu'un effect
du jugement et il sera incomparablement plus aisé a un étudiant en droit de reconnoistre
si le systeme de jurisprudence que son maistre luy propose est conforme aux loix qui y
sont citées, que de se fabriquer un tel systeme de son chef par la seule lecture des loix
sans se servir d'autre guide. En effect on trouve que les payens ont esté capables de juger
des controverses de foy qui estoient entre les Chrestiens. Origene disputant avec Megethius
Marcionite se soumit à l'arbitrage d'un certain Eutropius philosophe; et Probus
payen mais homme considérable dans la Cour de l'Empereur Constant, fut commis par
luy pour juger de la dispute qui estoit entre S. Athanase et Arius, si nous donnons foy aux
actes de cette dispute qui se trouvent parmy les oeuvres de S. Athanase. Il ne fut pas
difficile à Probus de reconnoistre si les passages de la S. Ecriture que l'un ou l'autre
citoit, luy estoient favorables comme il témoigna en effect en jugeant pour S. Athanase,
mais il auroit esté incomparablement plus empeché, s'il avoit esté oblige luy même de
parcourir toute l'ecriture, de la posseder parfaitement et d'en former une creance, ce qui
ne se sçauroit faire qu'après une étude tres particuliere et après une longue meditation.
Voila pourquoy S. Chrysostome ne pouvoit pas conseiller à un payen d'estre autodidacte,
s'il avoit mêmes aprouvé les Autodidactes. Car la plus part des gens n'estant pas
d'humeur ny de loisir de l'estre, à quoy bon les rebuter par la proposition d'une voye
difficile puisque il y en a une autre qui est plus aisée sçavoir la voye de la confrontation,
ou de l'examen de ce qui nous est enseigné par nos maistres qui est celle que S.
Chrysostome recommande, et dont les protestans seront fort contents. On peut juger par
là que cette distinction de Mons. Stenon ne revient pas au passage de S. Chrysostome et
peut estre encor moins à la dispute qui est avec les protestans, d'autant qu'il ne s'agit pas
dans cette controverse de convertir un infidele, qui doit apprendre la religion tout de
nouveau; mais il s'agit de sçavoir si les protestans ou Catholiques ont raison; c'est
pourquoy ny les uns ny les autres n'ont besoin d'estre autodidactes puisqu'il suffit
d'examiner si ce qu'on leur à enseigné de part ou d'autre est bien fondé. Après celà je
vous laisse juger Monsieur si cette distinction de Mons. Stenon peut avoir lieu icy: quant
à moy je suis obligé de dire, qu'elle me semble si eloignée et de la pensée [de] S.
Chrysostome et de l'attente du lecteur, que je gagerois, que peu de gens mesme de son
party s'en aviseroient, si on leur proposoit ce même passage de S. Chrysostome: et il est
plaisant quand il accuse van der Wayen de mauvaise foy pour ce qu'il n'a rapporté qu'une
partie du passage de S. Chrysostome, à fin (dit Mons. Stenon) d'eviter, ou de dissimuler
cette distinction, à la quelle, je croy que ny van der Wayen ny aucun autre n'avoit garde
de songer d'autant, qu'elle accorde en effect tout ce que les protestans pretendent.
Voilà mon sentiment de la lettre de Mons. Stenon que je vous ay voulu mander, pour vous témoigner que je souhaitte qu'on traite les controverses avec ingenuité, sans chicane et sans partialité et qu'on reconnoisse de bonne foy les difficultez qui s'y rencontrent, sans les esquiver par des responses forcées. Un procede franc et sincere touchera les honnestes gens et fera plus de bien que de mal au party qu'on a entrepris de defendre. Je sçay que Mons. Stenon a des belles lumieres, et des sentiments d'une grande vertu, c'est pourquoy je croy que le zele qu'il a pour un party qu'il croit le meilleur, l'a fait dire des choses que luy même auroit repris severement dans une autre conjuncture.