Series VI Band 4 · No. 393₁.

Lettre a un ami

French

Lettre à un amy

J'ay veu dépuis peu les lettres Polemiques de Mons. Stenon. Auf Bl. 22 vo wohl bezogen auf diese Briefe: Stenonis J'ai tousjours eu beaucoup d'estime pour luy à cause des belles observations dont il a enrichi l'Anatomie: et je ne doute pas qu'il ne puisse donner encor bien des choses tres importantes pour l'avancement de la medecine s'il continue de s'y appliquer, ce qui n'est pas seulement mon souhait, mais encor celuy des ses amis que j'ay connus à Paris. Car la Medecine du corps est après celle des ames la plus necessaire et la plus difficile des sciences. Je dis apres celle des ames, qui est incomparablement plus noble, puisque elle contient la religion et la morale; je voy que Mons. Stenon est aussi de ce sentiment, et qu'il s'applique aux controverses pour exercer publiquement une charité que nous deuvons non seulement a nos amis, mais encor generalement à tous les hommes: son zele et sa piete meritent des louanges mais je suis obligé d'avouer qu'une de ses lettres m'a presque scandalisé: car voulant decliner la force d'un passage de S. Chrysostome, il se sert d'une defaite si embarassée et il cherche des faux fugans si étranges que j'ay presque doute de sa sincerité: car je n'ay pas pû comprendre comment le même Mons. Stenon qui a dit autresfois de si belles choses, en peut dire maintenant de si éloignées de ce qu'on attendoit de luy. Mais comme le zele est du nombre des passions j'ay mieux aimé de croire que cette passion l'a empeché de se reconnoistre, que de le soubçonner d'un procede peu excusable.

L'adversaire de Mons. Stenon avoit cité un passage de S. Chrysostome tiré de la 33 homilie sur les actes des Apostres dont voicy la teneur: Venit Am Rande von l1: Venit, inquit, Gentilis et dicit vellem fieri Christianus, sed nescio, cui adhaeream, multae inter vos sunt pugnae. Daß ubrige muß ausgeschrieben werden. inquit Gentilis et dicit vellem fieri Christianus, sed nescio, cui adhaeream, *multae inter vos sunt pugnae, seditiones et tumultus; nescio quod dogma eligam, quod praeferam, singuli dicunt, ego verum dico, cui credam nescio, quum scripturarum sim ignarus et illi utrinque id praetexunt; sane (inquit Chrysostomus), hoc multum pro nobis nam si quidem diceremus, nos credere rationibus merito turbareris; sed cum scripturas accipimus, et illae simplices sunt et verae, facile tibi fuerit judicare: si quis illis consentit, Christianus est. Si quis contra illas pugnat, procul est ab hoc canone.*

S. Chrysostome adjoute dans la suite, qu'il ne suffit pas de dire, il y a des dissensions entre vous, et je n'en puis pas juger estant disciple et non pas docteur, donc je ne dois pas suivre aucun de vous. Car on pourroit faire la mesme objection non seulement à tous les philosophes, mais à la religion en general, et par consequent il n'en faudroit avoir aucune. Par la mesme raison on ne pourroit pas étudier la medicine, ny aucune autre science ou il y a des differentes opinions. Et il est impertinent d'excuser la negligence par l'ignorance. Car Dieu nous à donné l'esprit et le jugement pour discerner les choses: il ne faut pas s'arrester aux paroles ni aux promesses d'un chacun, ny se rebuter aussi de la moindre difficulté; mais il faut passer outre, et entrer dans le détail: Si on vouloit se servir de cette Methode sceptique dans la vie ordinaire, on n'entreprendroit jamais rien de tout ce qui auroit besoin d'application, et on n'oseroit pas mesme acheter un habit de peur d'estre trompé, par ce qu'on n'est ny tailleur ny tisseran; Mais comme ceux qui sont obligés d'acheter quelque chose, qu'ils ne connoissent pas assez tachent de s'instruire de mesme faut il, que ceux qui cherchent la vraye religion fassent les diligences necessaires pour la trouver, estant asseurez que Dieu n'est pas acceptor personarum et qu'il ne leur refusera pas sa grace. Am Rande zum Absatz: Tout cela est de S. Chrysostome

Voicy la substance des raisonnemens de S. Chrysostome, autant qu'il peut estre allegué en faveur des protestans. Cependant S. Chrysostome adjoute encor une autre marque de la vraye religion, qui est la plus aisée et la plus capable d'estre remarquée par les plus grossiers, sçavoir le nom de la secte. Car ceux qui portent le nom de leur auteur, comme d'Arius, de Manichaeus semblent estre retranchez de l'Eglise: c'est pourquoy il faut mieux, en cas de doute, se ranger du côté de ceux qui ne portent autre nom que celuy de la foy Catholique.

Celuy qui auroit voulu donner ici les marques de cette ingenuité, dont il faut qu'un homme, qui veut toucher les personnes raisonnables, fasse profession, auroit dit: que S. Chrysostome approuve la methode des protestans, mais qu'il n'approuve pas moins celle des catholiques: et qu'ainsi il faut renoncer à ce passage de part et d'autre: à moins que de pouvoir prouver, que S. Chrysostome fait plus de fonds sur l'une des deux methodes que sur l'autre, soit absolument, soit en certain cas. Un homme equitable et sans passion auroit dit peut estre avec S. Chrysostome que la Methode des Catholiques est la plus aisée, et qu'un homme qui ne veut pas juger des écritures à raison d'y avoir égard, mais il auroit reconnu de bonne foy en mesme temps que le mesme S. Chrysostome avoue en faveur des protestans qu'il est tres aisé de juger de la veritable foy par les écritures et qu'on n'a pas raison de s'en excuser sur son ignorance: ainsi il auroit conclu, que quant à ce passage de S. Chrysostome, la question demeure dans l'éstat où elle estoit auparavant, et que les raisonnemens des S. Peres ne sont pas tousjours exempts de toutes les difficultes et contradictions. Voila la maniere dont je croy qu'on en auroit dû user de quelque religion qu'on auroit pû estre, mais voyons, de grace, ce que dit Mons. Stenon. S. Chrysostome dit il approuve seulement le Principe des Catholiques et non pas celuy des protestans. Voila les propres paroles de Mons. Stenon: Haec (inquit) verba (Chrysostomi) non vestrum sed Catholicum principium confirmare, *triplici via demonstrabo. Quod primum te convincendi modum spectat, ipsa quae citas verba Chrysostomi manifeste testantur quis dubitanti proponebatur legendi scripturam finis, scilicet non fidei sed Christiani investigatio, *non verbi veritas sed verbum proponentis et exponentis cum verbo consensus. Quid enim aliud illud est cujus judicium facile appellat, nisi quod expressum extat: Si quis illis consentit, si quis contra illas pugnat?« Quomodo etiam hodie provocamus ad scripturas ut Ecclesiae nostrae et doctrinae consensum cum scriptura agnoscat dubitans, non ut ipse ex scriptura veritatem eruat per locorum in ea collationem. Tuum hic candorem in adducendo minus mutilate D. Patris loco* *reticere nolo. Cum vester van der Wayen eundem locum praecipua sui parte truncatum citaverit quo facilius incautis lectoribus occasionem praeriperet veram sententiam ex ipsa citatione investigandi; ita enim eum locum adducit: singuli inquit, dicunt ego verum dico cui credam nescio, cum utrinque scripturas praetexunt responde illis: hoc multum pro nobis. Nam si diceremus nos rationibus credere merito turbareris sed cum scripturas accipimus ac illae sunt simplices ac verae facile tibi fuerit judicare.« Unde licet non sequatur quod hoc probaturum se promittit (van der Wayen) posset tamen quis isto praejudicio imbutus magna cum probabilitate* *inferre. Non autem sequi vestrum principium ex hac citatione inde patet quod scripturae illi dantur non ut inter se conferantur, sed ut porrigenti eas applicans videat cui credere debeat.*

*Ces sont jusqu'icy les paroles de Mons. Stenon qui sont assez embarassées: ce qui n'est pas son défaut sans doute, mais celuy de sa réponse, qu'on a de la peine a entendre, et quand on l'a bien comprise on a lieu de s'étonner que Mons. Stenon s'en a pû servir. En voicy la substance: il y a deux moyens de s'asseurer de la foy par l'écriture, l'une par la seule lecture, l'autre par l'enseignement d'un autre, dont on examine la doctrine par l'ecriture. La premiere voye (dit Mons. Stenon) est celle des Protestans, qui veulent qu'un homme soit Autodidacte c'est a dire que luy même sans aucun maistre tire la foy de la seule ecriture, l'autre voye est celle des Catholiques approuvée par S. Chrysostome car (dit Mons. Stenon) la fin de l'ecriture est non fidei sed Christiani ~~investigatio, non verbi veritas sed verbum proponentis et exponentis cum verbo consensus.* Il avoue donc qu'on doit juger si ce qui est enseigné convient avec l'écriture. Scripturae illi dantur non ut inter se conferantur (quoyque S.~~ ~~Chrysostome ne nie pas cela) ~~sed ut porrigenti eas applicans videat cui credere debeat.*

Et voila en quoy consiste la réponse de Mons. Stenon, expliquée un peu plus clairement que luy mesme peut estre n'a jugé à propos de faire mais qui est ce qui ne voye qu'elle ne touche pas le noeud de la question car premierement ceux qui sont capables de juger par les écritures si ce qu'on leur enseigne s'y trouve, sont peut estre capables aussi de l'entirer d'eux mesme (quoyque en plus long temps, et avec plus d'application). En deuxième lieu je demande à Mons. Stenon où sont ces protestans qui pretendent qu'on doit estre autodidacte, et qu'on doit apprendre la foy par la seule écriture sans aucun precepteur. Il n'y a peut estre point de tel Autodidacte dans toute l'Europe et nous ne sommes pas Dieu mercy dans une isle deserte où nous ne puissions avoir recours qu'aux livres seuls comme les habitans de cette isle à la quelle l'écriture seroit parvenue par le moyen d'un naufrage. Les protestans se contenteront volontiers de l'explication que Mons. Stenon donne au passage de S. Chrysostome et ils diront que les Chrestiens doivent écouter ce qu'on enseigne, mais qu'ils doivent juger aussi si cela convient avec la parole de Dieu. Mais dans le fonds toute cette distinction est fort éloignée et de S. Chrysostome, et de la dispute qui est avec les protestans. Car il s'agit d'un Grec payen qui veut apprendre la foy, mais qui ne sçait pas s'il la doit d'apprendre d'un Catholique ou d'un Arien. S. Chrysostome luy conseille de prendre l'écriture en main et de voir le quel de deux a raison et a fin que le payen ne pretende cause d'ignorance, il luy proteste, que l'écriture est simple et qu'un homme qui veut s'appliquer tant soit peu, comme l'importance de la matiere le demande, viendra aisement a bout de cette recherche. Il ne conseille pas en effect à ce Grec d'ecouter l'écriture toute seule, mais il la recommande seule pour regle ou canon. Il ne dit pas (+ je l'avoue +) que ce Proselite doit determiner luy seul dans son cabinet ce qu'il doit croire ou non, sans consulter personne; mais aussi ne pouvoit il pas le luy conseiller sans impertinence. Car a quoy bon de demander à ce Grec une chose tres difficile, et peu necessaire, puisque il y avoit des moyens plus aisés de l'instruire dans la foy? Car il faut sans doute beaucoup d'estude et d'application pour estre autodidacte ce qui est contraire à l'intention de S. Chrysostome qui veut donner un moyen aisé de trouver ou plus tost de reconnoistre la verité trouvée, ou pretendue trouvée, par les autres; en la confrontant avec les écritures. Car pour estre autodidacte, il faudroit posseder l'écriture, estre docteur en theologie, entendre les langues et l'antiquité faire un estude exprés ce qui n'est pas le fait de tout le monde, mais pour confronter la doctrine avec l'écriture il faut seulement sçavoir lire et avoir du bon sens et de la bonne volonté. Car tirer la foy de l'écriture et (pour ainsi dire) la resusciter tout de nouveau, comme si elle s'estoit perdue c'est une chose qui demande de l'invention, au lieu que l'examen des doctrines qu'on nous enseigne n'est qu'un effect du jugement et il sera incomparablement plus aisé a un étudiant en droit de reconnoistre si le systeme de jurisprudence que son maistre luy propose est conforme aux loix qui y sont citées, que de se fabriquer un tel systeme de son chef par la seule lecture des loix sans se servir d'autre guide. En effect on trouve que les payens ont esté capables de juger des controverses de foy qui estoient entre les Chrestiens. Origene disputant avec Megethius Marcionite se soumit à l'arbitrage d'un certain Eutropius philosophe; et Probus payen mais homme considérable dans la Cour de l'Empereur Constant, fut commis par luy pour juger de la dispute qui estoit entre S. Athanase et Arius, si nous donnons foy aux actes de cette dispute qui se trouvent parmy les oeuvres de S. Athanase. Il ne fut pas difficile à Probus de reconnoistre si les passages de la S. Ecriture que l'un ou l'autre citoit, luy estoient favorables comme il témoigna en effect en jugeant pour S. Athanase, mais il auroit esté incomparablement plus empeché, s'il avoit esté oblige luy même de parcourir toute l'ecriture, de la posseder parfaitement et d'en former une creance, ce qui ne se sçauroit faire qu'après une étude tres particuliere et après une longue meditation. Voila pourquoy S. Chrysostome ne pouvoit pas conseiller à un payen d'estre autodidacte, s'il avoit mêmes aprouvé les Autodidactes. Car la plus part des gens n'estant pas d'humeur ny de loisir de l'estre, à quoy bon les rebuter par la proposition d'une voye difficile puisque il y en a une autre qui est plus aisée sçavoir la voye de la confrontation, ou de l'examen de ce qui nous est enseigné par nos maistres qui est celle que S. Chrysostome recommande, et dont les protestans seront fort contents. On peut juger par là que cette distinction de Mons. Stenon ne revient pas au passage de S. Chrysostome et peut estre encor moins à la dispute qui est avec les protestans, d'autant qu'il ne s'agit pas dans cette controverse de convertir un infidele, qui doit apprendre la religion tout de nouveau; mais il s'agit de sçavoir si les protestans ou Catholiques ont raison; c'est pourquoy ny les uns ny les autres n'ont besoin d'estre autodidactes puisqu'il suffit d'examiner si ce qu'on leur à enseigné de part ou d'autre est bien fondé. Après celà je vous laisse juger Monsieur si cette distinction de Mons. Stenon peut avoir lieu icy: quant à moy je suis obligé de dire, qu'elle me semble si eloignée et de la pensée [de] S. Chrysostome et de l'attente du lecteur, que je gagerois, que peu de gens mesme de son party s'en aviseroient, si on leur proposoit ce même passage de S. Chrysostome: et il est plaisant quand il accuse van der Wayen de mauvaise foy pour ce qu'il n'a rapporté qu'une partie du passage de S. Chrysostome, à fin (dit Mons. Stenon) d'eviter, ou de dissimuler cette distinction, à la quelle, je croy que ny van der Wayen ny aucun autre n'avoit garde de songer d'autant, qu'elle accorde en effect tout ce que les protestans pretendent.

Voilà mon sentiment de la lettre de Mons. Stenon que je vous ay voulu mander, pour vous témoigner que je souhaitte qu'on traite les controverses avec ingenuité, sans chicane et sans partialité et qu'on reconnoisse de bonne foy les difficultez qui s'y rencontrent, sans les esquiver par des responses forcées. Un procede franc et sincere touchera les honnestes gens et fera plus de bien que de mal au party qu'on a entrepris de defendre. Je sçay que Mons. Stenon a des belles lumieres, et des sentiments d'une grande vertu, c'est pourquoy je croy que le zele qu'il a pour un party qu'il croit le meilleur, l'a fait dire des choses que luy même auroit repris severement dans une autre conjuncture.