Series VI Band 4 · No. 374.
Remarques sur la doctrine Cartesienne
[Frühjahr 1689 bis Herbst 1689 (?)]
[Frühjahr 1689 bis Herbst 1689 (?)]
J'estime infiniment Monsieur des Cartes, et je connois la grandeur de son merite, mais je ne conviens pas des exaggerations de certaines gens, et je ne sçaurois approuver le Cartesianisme. L'Esprit de secte, et l'ambition de celuy qui pretend de s'eriger en chef de parti fait grand tort à la verité et aux progres des Sciences. Un auteur qui a cette vanité en teste tache de rendre les autres meprisables, il cherche à faire paroistre leur defauts, il supprime ce qu'ils ont dit de bon et tache de se l'attribuer sous un habit deguisé. Et il ne songe pas qu'en payant d'ingratitude ses predecesseurs, il laisse un mauvais exemple à la posterité, et pourra estre traité de même. Il leve la gloire à ceux qui la meritent, et rebute d'autres qui pourroient estre animés par leur exemples à bien faire. Il fait naistre des jalousies et des contestations avec perte du temps pretieux et du repos necessaire pour les découvertes de conséquence.
Les sectateurs d'un tel auteur n'étudient ordinairement que les écrits du maistre au lieu du grand livre de la nature; ils s'accoustument, au babil, à des faux fuyans et à la paresse, ils ignorent ce qu'il y a de bon chez les autres, et se privent des avantages qu'ils en pourroient recevoir; car estant tousjours determinés à penser la même chose d'une même façon, ils ne trouvent jamais des routes nouvelles, et cet esprit servil qui les tient enchainés les rend d'ordinaire incapables de s'elever à des inventions et de faire des progrés de consequence.
Tout cecy est arrivé à des Cartes et à beaucoup de Cartesiens. Ce philosophe chercha d'abord de faire mépriser tous les autres. Il parle d'une étrange maniere dans ses lettres des plus habiles hommes de son temps, et il paroist une vanité estrange dans ses expressions accompagnée de quelques finesses peu louables. Il cherchoit avec passion d'entrer en lice avec les Jesuites, et il prenoit pour un mepris la reserve qu'ils firent paroistre à luy repondre. ll cite rarement les autres, et il ne loue presque jamais. Cependant une grande partie de ses meilleures pensées estoit prise d'ailleurs, à quoy personne ne trouveroit à redire, s'il l'avoit reconnu de bonne foy.
Aristote a fort bien expliqué le plein et la division du continu contre les Atomistes. Democrite avoit monstré, que tous les phenomenes de la physique peuvent estre expliqués mecaniquement, et M. des Cartes le voulant rendre meprisable pour luy paroistre moins redevable, a tort de luy imputer l'erreur d'Epicure, qui s'imaginoit que les atomes avoient une pesanteur. Leucippe avoit enseigné les tourbillons. L'explication de la lumiere par la comparaison d'un baston qui touche ce qui est éloigné estoit déjà des anciens rapportés par Simplicius, philosophe grec. Platon a expliqué divinement bien les substances incorporelles distinctes de la matiere, et les idées indépendentes des sens. Il faut mêmes avouer que les raisonnemens des Academiciens, et les objections des Sceptiques contre les sens et contre les choses sensibles sont de grande importance pour faire reconnoistre ces verités. La morale de des Cartes est sans doute celle des Stoiciens. Et quant aux Mathematiques où il avoit acquis le plus d'autorité, il s'en faut beaucoup que les eloges excessives de ses sectateurs ayent lieu. ll avoue luy même dans ses lettres qu'il n'a pas entrepris de donner la Mathematique Universelle, parce qu'il trouvoit bien de la difficulté dans les problemes des nombres, tels que M. Fermat et M. Frenicle proposoient. Et dans la Geometrie même, il se trouva pris lorsque M. de Beaune luy proposa les problemes de la converse des tangentes. Il se trompa fort quand il crût qu'on ne trouveroit jamais la proportion d'une courbe à une droite. Et ayant reconnu que les anciens avoient eu tort de donner des bornes à la Geometrie, en excluant les lignes des plus hauts degrés, il tomba dans le même defaut ou voulut bien y tomber en excluant de la geometrie les lignes qui ne se peuvent expliquer par une equation d'un degré determiné, parce qu'il ne pouvoit pas les assujetir à sa methode, par laquelle il pretendoit de pouvoir resoudre tous les problemes de Geometrie, il commence la sienne par une rodomontade qui est bien eloignée de la verité comme s'il avoit donné moyen de reduire tous les problèmes à des equations d'un certain degré; et par consequent le moyen de les construire par des lignes courbes convenables.
Mons. Fermat avoit déja donné les lieux plans et solides et les fondemens de presque tout ce qui est contenu dans le premier livre de la Geometrie de des Cartes, aussi n'estoit ce qu'une resuscitation de la methode des anciens. Et le même M. Fermat a monstré depuis que M. des Cartes s'est fort trompé dans l'assignation des lignes propres à une resolution des problemes, ayant monstré que 30 moyennes proportionelles se peuvent trouver par une ligne du 6me degré, au lieu que suivant des Cartes il en faudroit une du 15me pour le moins. Et il l'avoit prevenu encor dans la Methode de Maximis et Minimis et des Touchantes; car celle de des Cartes qui est plus bornée, et bien plus embarassée et eclaire moins l'esprit est venue après coup et peut passer pour un deguisement de l'autre, d'autant que lorsqu'une chose est trouvée, il est souvent facile d'y arriver par une autre route; de sorte qu'on peut dire, qu'encor le deuxieme livre de la Geometrie de des Cartes n'est pas tout à fait nouveau; et quant au 3me, les Anglois ont decouvert que l'ouvrage posthume de Thomas Harriot, imprimé l'an 1631, contient déjà presque tout ce qu'il y a de meilleur; et principalement l'adresse de poser une equation egale à rien et de la produire par la multiplication des racines, qui est le fondement de tout ce livre 3me. Il a joué aussi d'adresse pour s'approprier la belle invention de la reduction des equations quarré-quarrées aux cubiques. L'auteur en estoit Ludovicus Ferrarius, dont Cardan, qui estoit son maistre et son ami nous a laissé la vie. Bombelli nous en explique l'origine de methode, et Viete s'en sert. Mais des Cartes a prit expres un autre tour moins naturel pour donner la meme chose. Mais sur tout il devoit nommer Viete, quand il seroit vray meme qu'il ne l'eût jamais lû auparavant, comme il nous veut persuader dans une de ses lettres avec peu de vraisemblance.
Quant à la dioptrique, il avoue dans ses lettres, que Kepler a esté son maistre dans cette science, et celuy de tous les hommes qui en avoit sçû le plus, cependant il n'avoit garde de le nommer dans ses ouvrages. Et bien moins Snellius dont il paroist avoir appris la veritable regle des refractions comme M. Isaac Vossius a decouvert. Il se donne bien de garde aussi de nommer Maurolycus et de Dominis, qui avoient ouvert le chemin à la decouverte des raisons de l'arc en ciel. C'est Kepler aussi qui avoit trouvé que la ligne dioptrique approchoit de l'Hyperbole, et un aussi habile Geometre que des Cartes, après avoir appris la regle de Snellius, pouvoit trouver aisement que c'estoit l'Hyperbole même. Kepler aussi a remarqué la rejection des mobiles par la tangente de la circulation, et le moyen d'expliquer la gravité par la similitude d'un tourbillon d'eau, dont l'agitation dans un vaisseau fait aller vers le centre les petites raclures de bois et autres particules, qui sont moins solides que l'eau même; ce qui est le fondement de ce qu'il y a presque de meilleur dans la physique de des Cartes.
Après cela on ne s'etonnera point qu'il n'a pas nommé Gilbert, auteur de la Philosophie magnetique, dont les pensées sans doute luy ont donné des ouvertures considerables. Et encor moins le Chancelier Bacon, et Galilei qu'il consideroit comme des rivaux de la gloire de la restauration de la philosophie. Il dit malignement de Bacon que les voyes qu'il propose pour la connoissance de la nature demanderoient les revenues de trois grands Rois, mais les illustres Societés fondées par des grands princes, ont bien fait voir qu'on peut reussir à meilleur marché en suivant les avis de cet illustre Chancelier, qui n'avoit garde de donner dans le visionnaire. Il est bien vray que les experiences demandent des frais que les particuliers le plus souvent ne sont pas en estat de fournir, mais il est vray aussi que c'est une temerité d'esperer la connoissance du detail des corps naturels sans faire, ou sçavoir beaucoup d'experiences.
La censure de Galilei n'a gueres plus de justice, il meprise ses pensées du mouvement, particulierement de celuy des corps pesans comme si elles estoient inutiles ou mal fondées. Cependant l'experience en a fait connoistre le grand usage. Et il parle des telescopes comme trouvés par hazard, à la honte des sciences pour donner en passant une atteinte à Galilei qui les avoit trouvés à force de raisonner sur le seul bruit de la decouverte de Hollande. Aussi Kepler a remarqué que Porta en avoit donné quelques lumieres qui estoient fondées plustost sur la raison que sur l'expérience et qui ont peutestre servi à l'inventeur Hollandois. Et Kepler luy même par la force de son genie, a decouvert les Telescopes dont tous les verres sont convexes, et qui sont bien plus excellens que les autres.
Enfin des Cartes vouloit faire croire qu'il avoit peu leu, et qu'il avoit plustost employé son temps aux voyages et à la guerre, c'est à quoy tendent les contes qu'il fait dans sa Methode, mais on sçait qu'il avoit fait son cours dans le college, le style fait connoistre sa lecture; la guerre ne l'avoit gueres occupé qu'autant qu'il falloit pour n'y estre pas entierement ignorant. Et les voyages luy donnoient la commodité d'estudier et de voir les bons auteurs et les habiles gens.
Ces defauts de ce philosophe, qui n'estoient que les effects d'une vanité trop ordinaire aux gens de lettres, ne nous doivent pas empecher d'honnorer son grand merite. Il avoit un talent merveilleux de se bien expliquer. Il a eu l'esprit d'amasser les meilleurs sentimens des anciens et modernes, quoyqu'il ne soit pas venu à bout des demonstrations qu'il promettoit touchant Dieu et l'ame, on luy est redevable d'avoir resuscité les contemplations de Platon et des Academiciens, et d'en avoir fait voir l'importance. Il faut avouer que ce qu'il dit de l'etendue, comme elle faisoit l'essence du corps, ne sçauroit estre soutenu même en philosophie, pour ne rien dire de la religion, il est vray neantmoins qu'il n'y a jamais d'etendue sans corps, et que le vuide ne se trouve point. Et quoyqu'il se trompe dans sa physique en posant pour fondement la conservation de la même quantité de mouvement, il a donné occasion par là à la decouverte de la verité, qui est la conservation de la même quantité de force, qu'on sçait estre différente du mouvement. On ne peut pas luy accorder que la lumiere consiste dans un simple commencement ou dans une action in instanti, ny qu'il ait donné la vraye raison des loix de la refraction. Car s'il est vray que l'air à cause de sa flexibilité fait perdre une partie de la force comme le tapis celle du globule qui court là dessus, cette force perdue ne sera point rendue lorsque le rayon sort de l'air et retourne dans l'eau, cependant nous voyons que le rayon y reprend la premiere inclination. Son premier element et ses globules ne sçauroient subsister, mais les tourbillons en general sont une chose fort belle, et il a poussé plus avant ce que d'autres avoient commencé. Car chaque systeme ou corps particulier ne se maintient que par le mouvement de ses parties qui repoussent celles des corps voisins. Quoyqu'il y ait encor beaucoup de difficulté dans son explication du flux et reflux à cause de celles qui se trouvent dans le mouvement de la lune, il a pourtant dit ce qu'il y a de plus plausible. Aussi quoyqu'il y ait encor un grand scrupule sur son explication de l'aimant, parce qu'on n'en sçauroit tirer cette declinaison, et qui n'est pas si irregulière qu'on auroit cru en son temps, neantmoins il paroist avoir approché le plus de la vérité. Et tout son systeme du monde et de l'homme quelque imaginaire qu'il soit, est pourtant si beau qu'il peut servir de modelle à ceux qui chercheront les causes véritables. Il manquoit d'expérience. Il n'avoit pas assez de connoissance de la chymie, et ce qu'il dit des sels, des mineraux et autres corps sensiblement homogenes est trop sec. Mais son genie y suppleoit autant qu'il estoit possible. C'est grand dommage qu'il n'a pas vecu autant que M. Hobbes et M. Roberval, le genre humain luy auroit des grandes obligations, et il se seroit peutestre corrigé en bien d'endroits. Jouissons de ce qu'il a de bon sans nous entester de son système et de l'esprit de secte, mais surtout tachons de l'imiter en faisant des decouvertes. C'est là la véritable maniere de suivre les grands hommes et de prendre part à leur gloire sans leur rien derobber.