Series VI Band 4 · No. 289.

De la philosophie Cartesienne

[Sommer 1683 bis Winter 1684/85]

French

 [Sommer 1683 bis Winter 1684/85]

Il est asseuré que l'abus de la philosophie nouvelle fait grand prejudice à la pieté, particulierement en quelques pays où ces dogmes nouveaux sont fort connus non seulement des doctes, mais generalement de tous ceux qui se piquent un peu d'esprit et de curiosité. Car comme ils donnent moyen aux personnes sans étude de parler hardiment de toute sorte de matieres, et de mépriser les maistres et les docteurs de profession, qui ont passé leur vie à mediter et à enseigner; on voit que quantité de personnes, et particulierement les jeunes gens ne manquent pas de donner là dedans. Ce qui ne seroit pas un fort grand mal, si cette liberté de philosopher qui rejette les abstractions et rapporte tout à la necessité de la matiere, et à ce qui frappe l'imagination, ne disposoit quelques fois au libertinage; outre qu'elle nuit au progrés des sciences en accoustumant les gens au babil qui n'aboutit à rien, au lieu d'une meditation utile.

Cependant ceux qui s'opposent au cours de ces opinions ne s'y prennent pas souvent de la bonne façon. Car ils confondent les bonnes découvertes des modernes, avec quelques visions entremélées, et par là ils se font tort, et rendent les gens opiniastres dans l'erreur, en combattant aussi bien ce qui est clair et convainquant, que ce qui est faux ou douteux.

Les fondateurs de la philosophie moderne sont Bacon, Galilei, Kepler, Gassendi et Descartes. Le Chancelier Bacon fait des belles reflexions sur toutes sortes de doctrines, et s'attache principalement à faciliter les experiences. Galilei a commencé la science du mouvement, et a embelli l'Astronomie particulierement dans l'Hypothese de Copernic; et on luy peut joindre Kepler, dont les suivans ont fort profité. Gassendi a ressuscité les sentimens de Democrite et d'Epicure; que Descartes a corrigés en y joignant quelques opinions d'Aristote touchant le plein et le continu, et la morale des Stoiciens.

On ne peut que louer le dessein de ces auteurs d'expliquer mecaniquement les phenomenes particuliers de la nature, et de s'y opposer c'est se faire tort aussi bien que de nier la pesanteur et le ressort de l'air, et plusieurs autres découvertes de nos temps. Mais on ne doit pas souffrir que nos modernes pour embellir la physique particuliere nous détruisent la metaphysique et nous renversent la morale et la Theologie, à quoy il semble que quelques unes de leur opinions pourroient porter.

Car en soûtenant que les verités eternelles de la Geometrie et de la morale, et par consequent aussi les regles de la justice bonté et beauté sont l'effect d'un choix libre ou arbitraire de la volonté de Dieu, il semble qu'on luy oste sa sagesse et sa justice, ou plustost l'entendement et la volonté, ne laissant qu'une certaine puissance démesurée dont tout emane, qui merite plus tost le nom de la nature que celuy de Dieu. Car comment est il possible que son entendement (dont l'objet sont les verites des idées enfermées dans son essence) puisse dependre de sa volonté? et comment peut il avoir une volonté, qui n'a pas l'idée du bien pour son objet, mais pour son effect?

Et en bannissant de la physique les causes finales (: outre qu'on se prive par là du moyen de deviner quelques belles verités, qu'on n'a trouvées que par les finales :) il semble que c'est en vain et par maniere d'acquit, qu'on a mis en avant une intelligence souveraine, si au lieu de l'employer on ne se sert que de la necessité de la matiere, et si au lieu de dire que les yeux ont esté faits pour voir, on soûtient, qu'on ne voit, que parce qu'il se trouve qu'on a des yeux, ce qui cache une profanité dangereuse. L'Effect doit estre expliqué par la connoissance de sa cause, la quelle estant intelligente, on doit joindre la consideration des fins qu'elle a eues, aux instrumens dont elle s'est servie, c'est de quoy on pourroit donner de beaux exemples.

Soutenir aussi que la matiere passe successivement par toutes les formes possibles c'est detruire indirectement la sagesse et la justice de Dieu, car si tout possible existe necessairement en son temps, Dieu ne fait aucun choix du bien et du mal, du juste et de l'injuste et parmy une infinité de mondes il y en aura qui seront tout a fait renversés, où les bons seront punis, et les mauvais recompensés.

Le conseil non seulement de revoquer tout en doute, mais même de rejetter comme faux, ce qui est douteux, quoyqu'il puisse recevoir une bonne explication, n'est pas necessaire à la découverte de la verité, et peut estre sujet à des grands abus.

Si l'essence de la matiere consiste dans l'étendue, il n'y a pas moyen d'expliquer la presence reelle dans l'Eucharistie; et quand on rejette les formes substantielles et accidentelles, et les accidens reels, qui peuvent exister sans sujet, on tombe dans des grands inconveniens, que les Theologiens ont evité sagement, en niant que les accidens du pain doivent estre attribués au corps de Jesus Christ, a fin de ne pas dire, qu'il est blanc, rond, mince, sujet à plusieurs imperfections etc. et à fin que ce ne soit pas une petite chose blanche et ronde, qui soit l'objet de l'adoration.

Il me semble aussi que de mettre la conciliation du libre arbitre et du concours de Dieu entre les choses inexplicables, c'est favoriser la necessité. Et cette morale Stoicienne qu'on resuscite, qui fait de necessité vertu, et qui met toute la felicité dans une certaine patience par force, n'est pas tout a fait la même avec la morale Chrestienne.

L'ambition de faire une secte a porté quelques fois des bons esprits à avancer des nouveautés choquantes et dangereuses. Mais par là ils entrent en guerre avec les autres, et font tort aux bonnes choses qu'ils disent, comme aussi aux verités anciennes dont ils ébranslent les fondemens dans l'opinion des hommes amateurs de nouveautés. Les hommes ayant la teste remplie de subtilités creuses et sans demonstration, et se battans par caprice et par passion, perdent miserablement le temps pretieux qu'ils pourroient employer à avancer les connoissances solides.

Pour couper le cours de cette maladie il seroit temps d'establir les verités anciennes aussi bien que les nouvelles découvertes, par des demonstrations si exactes, qu'elles ne puissent plus estre ébranslées. Car toute verité necessaire, dont on comprend la necessité, peut estre reduite en demonstration; et si elle n'est que vraisemblable, il est bon de demonstrer cela même, et d'estimer en quelque façon le degré de l'apparence.

Je croy de pouvoir donner quelques demonstrations evidentes pour rappeller postliminio l'ancienne philosophie; entre autres je puis faire voir, que la substance corporelle ne sçauroit consister dans l'étendue, et qu'il faut necessairement, qu'il y ait quelque chose qui réponde aux ames ou aux formes substantielles. Mais les Philosophes de l'école ont manqué en employant leur formes et leur qualités (dont la connoissance est importante pour la métaphysique, morale et theologie) à expliquer les phenomenes particuliers de la nature, où elles ne changent rien.

Cependant je puis monstrer aussi qu'il y a quelque qualité dans la nature des corps, qu'on peut appeller la force, qui est fort differente du mouvement; et qu'elle est reelle, au lieu que le mouvement ne l'est pas tout à fait; item que Dieu conserve tousjours dans la nature la même force, mais non pas la même quantité de mouvement, comme des Cartes et autres ont crû; dont je puis donner une demonstration fort evidente qui fait voir aussi pourquoy les loix du mouvement que les Cartesiens avancent, sont fausses pour la plus part.

Il faut avouer que M. des Cartes a esté un des plus grands esprits dont on ait connoissance, mais il a terni ces belles qualités par une ambition démésurée d'estre chef de secte; par un mépris intolerable et souvent mal fondé des autres, et par des artifices eloignés de la sincerité, dont il est aisé de voir des manques. Et les applaudissemens qu'on luy donna l'ayant enfin rendu trop hardi et presque temeraire, il est tombé dans des erreurs, et a crû d'avoir découvert des choses dont il estoit encor bien éloigné. Et comme sa philosophie malprise va faire grand tort à la religion si elle prend le dessus, car il semble qu'elle mene droit aux sentimens de Spinosa, qui a osé dire, ce que des Cartes a evité avec soin, on a sujet de s'y opposer.

C'est pourquoy je loue fort le zele des RR. PP. Jesuites, qui ont crû, que le plus seur est, de ne se pas eloigner sans necessité et sans demonstration, des dogmes receus, qui souvent interessent la religion. Mais il faut prendre garde de ne se point prostituer en combattant les verités pêle mêle avec les erreurs des modernes. C'est en quoy il semble que les Peres Bourdin, Cazré, et autres, et quelquesfois encor le P. Fabry, quoyque tres habile homme, ont manqué. Un des plus raisonnables sur ce sujet a esté le P. des Chales, et si le P. Pardies avoit vécu, il auroit fait quelque chose de consequence, car l'air de Paris avoit corrigé les premiers emportemens de Gascogne. Je ne sçay si le P. Berthet vit encor, mais je sçay bien qu'il a esté des plus propres à juger librement et solidement de ces matieres.

Si le R.me P. de la Chaise confesseur ordinaire du Roy (qu'on voit bien, par ce qu'en dirent déjà autres fois les RR. PP. Fabry et des Chales, avoir examiné les modernes avec beaucoup d'equité digne des lumieres universelles d'un si grand homme) avoit eu le loisir de s'y arrester assez, c'est de luy, qu'on auroit pû attendre un ouvrage parfait d'une philosophie demonstrative, capable d'effacer les novateurs.

Comme des Cartes passe pour un oracle parmy nos nouveaux philosophes au delà de l'autos epha de Pythagore, il est à propos de les desabuser. En effect il s'en faut beaucoup qu'il ait donné dans le but. Il n'avoit pas encor la veritable clef de l'art d'inventer, ou bien il ne l'a point découverte aux autres. Il ne sert rien de dire, qu'une connoissance claire et distincte est une marque de la verité, quand on ne donne point des marques d'une connoissance distincte. Car on peut monstrer que des Cartes luy même a crû de sçavoir distinctement ce qu'il ne sçavoit en aucune façon; et de se rapporter au témoignage interieur de son idée, c'est s'exposer aux illusions. Il ne sert de rien aussi de dire, que pour diminuer la difficulté il faut la diviser en parties. Car les difficultés ont de certaines jonctures ou articles, et quand on ne les sçait point on fait mal l'écuyer tranchant, et on les dechire au lieu de [les] diviser. Ce qui est augmenter les difficultés, bien loin de les diminuer.

Ceux qui sont assez entrés dans l'interieur de l'Analyse et de la Geometrie, sçavent que des Cartes n'a rien decouvert de consequence dans l'Algebre; la Specieuse en elle même estant de Viète; les resolutions des Equations cubiques et quarré-quarrées estant de Scipion du Fer, et de Louys de Ferrare; la genese des Equations, par la multiplication des Equations egales à rien, estant de Harriot; et la Methode de Maximis et Minimis ou des Tangentes, estant de M. Fermat. De sorte qu'il ne luy reste que d'avoir appliqué les Equations aux lignes de Geometrie des degrés superieurs, que Viete, prevenu par les anciens, qui ne les tenoient pas pour assez Geometriques, avoit negligés.

Il est constant que M. des Cartes a esté un des plus grands Geometres, mais on fait grand tort à Viete, à Snellius, au P. de S. Vincent et autres, si on les méprise auprés de luy, il s'est trouvé que Descartes suivant sa confiance trop ordinaire s'est precipité assez souvent, même en Geometrie, comme lors qu'il a crû qu'il estoit impossible de trouver la proportion des lignes courbes aux droites, qu'on a pourtant découverte en bien des rencontres après sa mort et lors qu'il a prononcé que tous les problemes de Geometrie se pouvoient reduire à des Equations de certains degrés, ce qui luy a fermé le passage à la Geometrie des Transcendentes. On voit aussi par ses lettres, qu'il a cherché en vain quelques problemes difficiles, dont la solution se donne par des methodes qu'on a trouvées depuis.

Willebrord Snellius avoit découvert le premier les loix de la refraction, et en avoit donné la demonstration dans un ouvrage Manuscrit qui subsiste encor. Il avoit enseigné assez publiquement cette regle à ses ecoliers, et il est difficile que Descartes, qui estoit assez curieux des bonnes choses, ne l'ait point apprise, dans le long sejour, qu'il a fait en Hollande. Il ne luy estoit pas difficile aussi de découvrir la proprieté de l'Hyperbole, après ce que Kepler en avoit dit, en y joignant la regle de Snellius. Car Kepler ne sçachant pas encor la regle precise des refractions, n'avoit garde de dire qu'elle estoit proprement la ligne dioptrique, qu'il sçavoit bien devoir estre hyperboliforme.

Il y a bien de choses à dire à l'egard de sa physique: on sçait assés, qu'une bonne partie de sa metereologie n'est point soûtenable, et entre autres defauts, il n'y a pas employé la pesanteur de l'air, qui y contribue tant, comme M. Guerike a monstré. Il a tout à fait ignoré la nature de toute sorte de sels, des mineraux et des metaux. M. Stenon fut desabusé du Cartesianisme, quand il decouvrit combien le veritable corps humain est different de l'homme de des Cartes. Les tourbillons sont bien pensés, cependant joignant les pensées de Leucippus, de Jordanus Brunus, de Copernic, de Gilbert et de Kepler, il ne pouvoit manquer d'y venir, en traduisant quelques fois les expressions de certains bons auteurs, qui parloient encor le langage des qualités en la langue des petits corps, sans faire grand changement dans les pensées. Car on sçait que M. des Cartes avoit assés lû, et bien plus, qu'il ne fait semblant d'avoir fait.

Le mal est que comme il donnoit autresfois un défy aux Peripateticiens (dans sa lettre au provincial des Jesuites) leur soûtenant qu'ils ne pourroient monstrer l'explication d'aucun phenomene par ce qui est propre à la philosophie peripateticienne; on pourroit aussi soûtenir que le Cartesianisme est fort sterile, et que jusqu'icy on n'a rien découvert du tout, qui puisse estre utile aux hommes par ce qui est propre à la philosophie Cartesienne, comme par exemple par le premier element, par les globes du second element, les parties cannelées, et semblables fictions, dont on n'apprendra pas si tost les doses, pour s'en servir dans la Medecine et dans les arts. Au lieu qu'on doit aux fondemens que Galilei a posés, les pendules, les experiences de l'air, et autres connoissances.

J'ay esté souvent surpris de voir, que l'invention Cartesienne est morte avec M. des Cartes, car on ne voit point que ses sectateurs fassent autre chose que de le paraphraser. Car de faire quelque joli discours ou quelque bonne reflexion, ce n'est pas ce qu'on appelle une découverte. Ordinairement les sectateurs ex professo sont peu capables d'estre inventeurs, et par je ne sçay quel malheur, je ne connois aucune invention memorable qui soit de ceux qu'on appelle proprement Cartesiens. Aussi les Societés ou Academies d'Angleterre, de France et d'Italie, témoignent beaucoup d'eloignement de cet esprit de secte, et font profession de demander des demonstrations ou experiences.

Je conclus, qu'il est important de desabuser les hommes des opinions dangereuses ou inutiles; de rétablir la reputation de la philosophie de S. Thomas, et de tant d'autres habiles gens, dont les meditations, que, les esprits populaires décrient aujourdhuy, ont plus de solidité qu'on ne pense; de faire cesser cette manie de sectes, qui tendent à renverser les dogmes bien fondés par quelques nouvelles expressions ou opinions avancées legerement; et d'establir enfin des Elemens demonstratifs, et tout à fait rigoureux à la façon des Geometres, qu'on puisse enseigner seurement dans les écoles, et employer utilement dans la vie humaine. Et à mon avis les RR. PP. Jesuites sont les plus capables de donner ce bien au genre humain.

Je croy qu'on y pourroit contribuer considerablement en monstrant une Methode dont on peut demonstrer tant par un raisonnement necessaire, que par l'experience effective de quelques essais, qu'elle y meneroit indubitablement. Mais pour venir à l'execution entiere d'un ouvrage de cette force, qui seroit plus tost grand que long; il faudroit que plusieurs personnes tres capables y pûssent concourir d'une maniere bien concertée et sous la direction de quelque autorité; ce qu'on peut attendre le mieux des membres d'une fleurissante compagnie.