Series VI Band 4 · No. 268.
Du Franc Arbitre
[Sommer 1678 bis Winter 1680/81 (?)]
[Sommer 1678 bis Winter 1680/81 (?)]
Du Franc Arbitre
La Question si nous avons un franc arbitre, et quelle est son étendue est une des plus anciennes et des plus agitées dans le monde. Des nations entieres, et des sectes aussi bien des anciens philosophes, que des chrestiens modernes ont pris parti là dessus. Elle est de grande importance pour la conduite de la vie; on se condamne pour ce sujet; et après cela, il paroistroit temeraire de dire qu'elle est aisée à resoudre. J'avoue qu'on ne la vuidera jamais, tandis que les hommes se plaisent dans les doutes et cherchent à les entretenir plus tost par des discours en l'air mais agréables, qu'à les finir par des raisonnemens plus solides, mais plus severes.
La cause de la pluspart des disputes sans fin, vient en partie, de ce qu'on veut avoir la liberté de jouer des notions, et qu'on croit que ce seroit une espece d'esclavage de s'obliger à des pensées fermes, et à des idées fixes et bien arrestées. Quoyqu'il en soit tachons de découvrir, la vraye notion du franc arbitre, et puis nous verrons si c'est quelque chose dont les hommes sont capables.
Je suppose premierement que les hommes prennent le franc arbitre pour une
perfection, car ils l'attribuent à Dieu, et aux anges, et le refusent aux bestes.
Secondement je suppose que le franc arbitre est contraire à la contrainte, c'est
pourquoy si quelcun est tiré par force dans une maison, on ne dira pas qu'il y est allé
librement. Mais quand ceux qui se trouvent sur mer dans une tempeste, jettent leur
marchandises pour rendre le vaisseau plus leger, et pour se sauver; on peut douter s'ils
agissent librement. Et je réponds qu'ouy, car on ne les force pas de se sauver s'ils ne le
veuillent.
Je suppose en troisieme lieu que le franc arbitre est contraire non seulement à la
contrainte mais encor à l'ignorance ou erreur par exemple lors que les Curateurs ne
veuillent pas donner à un jeune homme la connoissance de ses affaires, il peut dire qu'on
luy refuse l'administration libre de ses biens quoyqu'on les luy ait mis entre les mains.
De là je tire ces conclusions: plus un homme est puissant, pour n'estre
~~pas entraisné aisement par quelque force exterieure d'autant plus est il
libre*. Si quelque homme pouvoit estre assez puissant pour s'arrester dans l'air au milieu*
de la cheute sans aucun soûtien, non obstant la pesanteur qui porte les corps vers la terre,
*il seroit sans doute plus libre, que les hommes ordinaires. C'est pourquoy quant à ce point
les oiseaux sont plus libres que les hommes, ou au moins les hommes seroient plus libres,
qu'il[s] ne sont s'ils avoient encor les avantages des oiseaux.
Plus un homme a de connoissance d'autant plus est il libre, car~~
~~l'erreur et la contrainte sont egalement contraires à la liberté de l'action; par les suppositions
susdites.
La Volonté est un effort qu'on fait pour agir, parce qu'on l'a trouvé bon. D'où il~~
~~s'en suit, ~~qu'on ne manque jamais d'agir, lorsqu'on veut et lors qu'on
peut à la fois.* Car quand on fait effort l'action s'en suit necessairement quand il n'y a
point d'empechement c'est à dire quand on peut. C'est donc un axiome des plus constans
et des plus asseurés, que de la volonté et de la faculté l'action ne manque pas de suivre.
D'où il s'en suit que nous sommes les maistres de nos actions, c'est à
dire que nous faisons tout ce que nous voulons, pourveu que cela ne surpasse point nos
forces. Et par consequent nous avons une liberté tout entiere en ces matieres, d'agir
comme bon nous semble.
C'est pourquoy il n'y auroit pas lieu de douter de nostre liberté à
~~proportion de nos forces et de nos connoissances; si nous nous conten
tions de ce qui est raisonnable*, en considerant que Dieu nous a donné la raison*
*pour examiner le bien et le mal, et pour en faire le choix, et ensuite le pouvoir d'agir
suivant ce choix.
Mais nous demandons quelque chose au delà; nous ne nous contentons pas de la liberté d'agir, mais nous pretendons encor une liberté de vouloir ce que nous voudrions vouloir; qui est une chose contradictoire et qui seroit nuisible, si elle estoit possible. Il sera aisé demonstrer l'un et l'autre.
Je dis donc que ~~la liberté de vouloir tout ce qu'on voudroit est une chose impossible.* Car si elle estoit possible cela iroit à l'infini; par exemple si on me disoit pourquoy je veux, et si je repondois parceque je veux vouloir; on auroit le même droit de me demander la raison de cette seconde volonté; et si je recourois tousjours à une nouvelle volonté de vouloir; la chose n'auroit point de fin, et il faudroit des volontés de vouloir infinies en nombre precedentes à la volonté d'agir ou bien il faudroit venir enfin à une raison de vouloir, qui ne soit pas prise de la volonté mais de l'entendement; car nous ne voulons pas parce que nous voulons vouloir, mais parceque nostre naturel est de vouloir ce que nous croyons le meilleur. Et cette croyance ne vient pas de nostre volonté, mais de la nature des choses ou de l'assiette de nostre esprit. Tout ce que nous pouvons faire là dessus, c'est de nous servir de tous les moyens convenables pour bien penser, afin que les choses nous paroissent suivant leur nature plustost que suivant nos prejugés.
Il n'y a donc point de liberté d'indifference, comme on l'appelle
~~dans les écoles.* Car la liberté de vouloir, que plusieurs pretendent, et qu'il[s] disent*
*consister dans l'indifference; en sorte qu'on puisse suspendre l'action et la volonté sans
aucune raison qui nous y meuve, est une chose non seulement impossible, car tout estre
creé a quelque cause, mais encor inutile et qui seroit même nuisible; de sorte que nous
n'aurions pas sujet de remercier la nature si elle nous avoit donné une faculté si déraisonnable.
Elle est encor contraire aux suppositions faites au commencement, et conformes au
bon sens, car la liberté doit estre une perfection, cependant cette indifference, ou cette
faculté de rejetter le meilleur sans aucune raison vraye ou apparente, est plustost marque
d'une grande imperfection; et ne se trouve ny dans Dieu ny dans les anges confirmés dans
le bien, ~~donc vraye liberté de l'esprit consiste à reconnoistre et à choisir
le meilleur*; et comme nous avons établi cy dessus, qu'on est plus libre, à mesure
qu'on a plus de connoissance, c'est tout le contraire à l'egard de l'indifference, qui est
plus tost une suite de l'ignorance, car plus on est instruit, moins sera-t-on indifferent ou
embarrassé
Ainsi je conclus, que la vraye liberté consiste dans le pouvoir que nous avons de
raisonner meurement sur les choses et d'agir suivant ce que nous aurons jugé le meilleur.
Et autant que nous nous servons de la raison dans les choses qui ne sont
~~pas au dessus de nos forces*, autant avons nous de franc arbitre, mais
comme nos raisonnemens ont de la connexion avec les mouvemens du corps, qui se
changent suivant les impressions exterieures; il arrive souvent que des rencontres subites,
des grandes passions, des prejugés et coutumes inveterées et tracées dans le cerveau, et
enfin les maladies, nous font vouloir et agir, avant que nous ayons raisonné. Et par
consequent nostre libre arbitre est méslé de quelque servitude. Mais plus un homme se
sera accoustumé à ne se pas precipiter dans les occasions ce qui est appellé la fermeté de
l'esprit d'autant plus sera-t-il libre.