Series VI Band 4 · No. 263.
Sentiments de Socrate opposés aux nouveaux Stoiciens et Epicureens
[1678 bis 1680 (?)]
[1678 bis 1680 (?)]
Il y a deux sectes de Naturalistes qui sont en vogue aujourdhuy, et qui ont leur source dans l'antiquité, les uns ayant renouvellé les sentimens d'Epicure, les autres estant en effect Stoiciens. Les premiers croyent que toute la substance jusqu'à l'ame, et jusqu'à Dieu même, est corporelle, c'est à dire d'une matiere ou masse étendue. D'où il s'ensuit qu'il n'y sçauroit avoir un Dieu tout puissant et sçachant tout, car comment un corps pourroit il agir sur tout; sans patir de tout et sans se corrompre? Ce qu'un nommé Vorstius a bien reconnu, qui refusoit à son Dieu tous ces grands attributs que les autres hommes donnent ordinairement au leur: quelques uns ont crû que le soleil, qui à juger par les sens est sans contredit la plus puissante de toutes les choses visibles, estoit Dieu: mais ils ne sçavoient point que toutes les étoiles fixes sont autant de soleils; et que par consequent un seul ne sçauroit tout voir ny tout faire. Tout corps est lourd et donne beaucoup de prise s'il est grand, et il est foible s'il est petit: ou s'il est d'une grande vertu non obstant sa petitesse (comme la poudre à canon), il se detruit en agissant. C'est pourquoy un corps ne sçauroit estre Dieu. Aussi Epicure du temps passé, et Hobbes aujourdhuy, qui veuillent que toutes choses sont corporelles, ont assés témoigné qu'il n'y a point de providence selon eux.
La secte des nouveaux Stoiciens croit qu'il y a des substances incorporelles, que les ames humaines ne sont pas des corps, que Dieu est l'ame ou si vous voulés la premiere puissance du monde, qu'il est cause de la matiere même si vous voulés, mais que c'est une necessité aveugle qui le determine à agir: c'est pourquoy il sera dans le monde ce que le ressort ou le poids est dans l'horloge. Qu'il y a une necessité machinale dans les choses, que c'est bien par le pouvoir, mais non pas par un choix raisonnable de cette Divinité que les choses agissent, puisqu'à proprement parler Dieu n'a ny entendement ny volonté, qui sont des attributs des hommes. Que toutes les choses possibles arrivent l'une après l'autre suivant toutes les varietés dont la matiere est capable. Qu'il ne faut pas chercher des causes finales: qu'on n'est pas seur ny de l'immortalité de l'ame, ny de la vie future. Qu'il n'y a point de justice ny de bonté à l'egard de Dieu, que c'est sa determination qui fait la bonté et la justice et que par consequent il n'auroit point fait contre la justice en rendant les innocens tousjours miserables. C'est pourquoy ces Messieurs n'admettent la providence que de nom seulement; et pour ce qui est de l'effect et de la conduite de nostre vie tout revient au sentiment des Epicuréens, c'est à dire qu'il n'y a point d'autre felicité que la tranquillité d'une vie contente icy bas telle qu'elle se trouve, puisque c'est une folie de s'opposer au torrent des choses et de n'estre pas content de ce qui est immuable. S'ils sçavoient que toutes les choses sont ordonnées pour le bien general et pour le bonheur particulier de ceux qui sçavent s'en servir, ils ne mettroient pas la felicité dans la simple patience. Je sçay que leur phrases sont bien differentes de quelques unes de celles que je viens de representer; mais quand on aura penetré dans le fonds de leur sentimens on demeurera d'accord de ce que je viens de dire. Ce sont en effect les sentimens de Spinoza, et il y a beaucoup de gens à qui des Cartes paroist de cette même opinion. Certainement il s'est rendu fort suspect en rejettant la recherche des causes finales, en soûtenant qu'il n'y a point de justice ny bonté, ny même de verité que parce que Dieu l'a determinée ainsi d'une maniere absolue: et enfin en se laissant échapper (quoyqu'en passant) que toutes les varietés possibles de la matiere arrivent successivement les unes après les autres.
Si ces deux sectes des Epicuréens et Stoiciens sont dangereuses à la pieté, celle de Socrate et de Platon, qui (à ce que je croy) vient en partie de Pythagore, luy est d'autant plus convenable. Il ne faut que lire l'admirable Dialogue de Platon de l'immortalité de l'ame: pour y remarquer des sentimens qui sont tout opposés à ceux de nos nouveaux Stoiciens. Socrate y parle le jour propre de sa mort, un peu avant que de recevoir la coupe fatale. Il bannit la tristesse des esprits de ses amis, en y faisant succeder l'admiration par des raisonnemens merveilleux, et il semble qu'il ne quitte cette vie que pour aller jouir dans une autre du bonheur preparé aux belles ames. Je croy, dit il, qu'en m'en allant je trouveray des hommes meilleurs que ceux d'icy; mais pour le moins, je suis asseuré d'aller trouver les Dieux. Il soûtient que les causes finales sont les principales en physique et qu'il faut les chercher pour rendre raison des choses. Et il semble qu'il raille nos nouveaux physiciens, lorsqu'il raille Anaxagore. Ce qu'il en dit merite d'estre écouté.
J'entendis un jour, dit il, quelcun lire dans un livre d'Anaxagore, où il y avoit ces
paroles qu'un estre intelligent estoit cause de toutes choses, et qu'il les avoit
~~disposées* et ornées. Cela me plût extremement, car je croyois que, si le monde
estoit l'effect d'une intelligence, tout seroit fait de la maniere la plus parfaite qui eût esté
possible. C'est pourquoy je croyois que celuy qui voudroit rendre raison pour quoy les
choses s'engendrent ou perissent, ou subsistent, devroit chercher ce qui seroit convenable
à la perfection de chaque chose. Ainsi l'homme n'auroit à considerer en soy ou en
quelque autre chose que ce qui seroit le meilleur et le plus parfait. Car celuy qui
connoistroit le plus parfait, jugeroit aisement par là de ce qui seroit imparfait, parce qu'il
n'y a qu'une même science de l'un et de l'autre.
Considerant tout cecy, je me rejouissois d'avoir trouvé un maistre qui pourroit enseigner les raisons des choses: par exemple si la terre estoit plustost ronde que platte, et pourquoy il ait esté mieux qu'elle fût ainsi qu'autrement. De plus je m'attendois qu'en disant que la terre est au milieu de l'univers, ou non, il m'expliqueroit pour quoy cela ait esté le plus convenable. Et qu'il m'en diroit autant du soleil de la lune, des étoiles et de leur mouvemens. Et qu'enfin après avoir monstré ce qui seroit convenable à chaque chose en particulier, il me monstreroit ce qui seroit le meilleur en general. Plein de cette esperance je pris et je parcourus les livres d'Anaxagore avec grand empressement, mais je me trouvay bien éloigné de mon compte car je fus surpris de voir qu'il ne se servoit point de cette Intelligence gouvernatrice qu'il avoit mise en avant, qu'il ne parloit plus de l'ornement ny de la perfection des choses, et qu'il introduisoit certaines matieres etheriennes peu vraisemblables. En quoy il faisoit comme celuy qui ayant dit que Socrate fait les choses avec intelligence, et venant par après à expliquer en particulier les causes de ses actions, diroit qu'il est assis icy, parce qu'il a un corps composé d'os, de chair, et de nerfs, que les os sont solides, mais qu'ils ont des intervalles ou junctures, que les nerfs peuvent estre tendus et relachés, que c'est par là que le corps est flexible et enfin que je suis assis. Ou si voulant rendre raison de ce present discours, il auroit recours à l'air, aux organes de voix et d'ouie et semblables choses, oubliant cependant les veritables causes, sçavoir que les Atheniens ont crû qu'il seroit mieux fait de me condamner que de m'absoudre, et que j'ay crû moy mieux faire de demeurer assis icy que de m'enfuir. Car ma foy sans cela il y a long temps que ces nerfs et ces os seroient auprès des Boeotiens et Megariens, si je n'avois trouvé qu'il est plus juste et plus honneste à moy de souffrir la peine que la patrie me veut imposer, que de vivre ailleurs vagabond et exilé. C'est pourquoy il est déraisonnable d'appeller ces os et ces nerfs et leur mouvemens des causes. Il est vray que celuy qui diroit que je ne sçaurois faire tout cecy sans os et sans nerfs, auroit raison. Mais autre chose est ce qui est la veritable cause et ce qui n'est qu'une condition sans la quelle la cause ne sçauroit estre cause. Ces gens qui disent seulement par exemple que le mouvement des corps à l'entour soûtient la terre là où elle est, oublient que la puissance divine dispose tout de la plus belle maniere, et ne comprennent pas que c'est le bien et le beau qui joint, qui forme et qui maintient le monde. Jusqu'icy Socrate, car ce qui s'ensuit chez Platon des idées ou formes, n'est pas moins excellent, mais il est un peu plus difficile.