Series VI Band 4 · No. 204.
Discours touchant la Méthode de la Certitude, et l'Art d'Inventer pour finir les disputes, et pour faire en peu de temps des grands progrés
[August 1688 bis Oktober 1690 (?)]
[August 1688 bis Oktober 1690 (?)]
*Ce petit discours traite une des plus grandes matieres, où la felicité des hommes est extremement interessée, car on peut dire hardiment que les connoissances solides et utiles sont le plus grand tresor du genre humain et le veritable heritage que nos ancestres nous ont laissé que nous devons faire profiter et augmenter, non seulement pour le transmettre à nos successeurs en meilleur estat, que nous ne l'avons receu, mais bien plus pour en jouir nous mêmes autant qu'il est possible pour la perfection de l'esprit, pour la santé du corps, et pour les commodités de la vie.
Il faut avouer, en reconnoissant la bonté divine à nostre égard, qu'autant que l'on
peut juger par l'histoire, jamais siecle a esté plus propre à ce grand ouvrage,
l'avancement des connoissances humaines et à l'accroissement de nos perfections que le
nostre, qui semble faire la recolte pour tous les autres. L'imprimerie nous a donné moyen
d'avoir aisement les meditations et les observations les plus choisies des plus grands
hommes tant de l'antiquité que de nos temps. La boussole nous a ouvert tous les recoins
de la surface de la terre; les lunettes à longue vüe nous apprennent jusqu'aux secrets des
cieux, et donnent à connoistre le systeme merveilleux de l'univers visible. Les micro
scopes nous font voir dans le moindre atome, un monde nouveau de creatures innumerables,
qui servent sur tout à connoistre la structure des corps dont nous avons besoin. La
Chymie armée de tous les elemens travaille avec un succés surprenant à tourner les corps
naturels en mille formes, que la nature ne leur auroit jamais données ou bien tard.
De sorte qu'il semble maintenant qu'il ne tient qu'à nous de finir avec asseurance et par demonstration, quantité de disputes qui embarassoient nos devanciers, de prevenir et surmonter plusieurs maux qui nous menacent, et sur tout d'establir dans les ames la pieté et la charité, tant par l'education que par des raisons incontestables et de conserver et rétablir la santé des corps bien plus qu'on ne pouvoit faire autresfois, puisque nous avons asseurement des remedes qui effacent tous ceux des anciens, et que la connoissance qu'ils avoient du corps humain, ne sçauroit entrer en comparaison avec la nostre.
Quant aux Mathematiques nous connoissons l'analyse des Anciens, et nous en sçavons plus qu'eux et on va bien au delà. Les adresses secretes, d'Archimede, que les Geometres anciens mêmes ne connoissoient point (tant il les avoit cachées), sont toutes découvertes. Pour ce qui est des belles lettres, l'histoire sacrée et profane est si éclaircie, que nous sommes souvent capables de decouvrir les fautes des auteurs, qui écrivoient des choses de leur temps. On ne sçauroit considerer sans admiration cet amas prodigieux des restes de l'antiquité, ces suites des Medailles, cette quantité des inscriptions, ce grand nombre de Manuscrits, tant Europeens qu'Orientaux, outre les lumieres qu'on a pû avoir des vieux papiers, chroniques, fondations et titres, qu'on a tirées de la poussiere, qui nous font connoistre mille particularités importantes sur les origines et changemens des familles illustres, peuples, estats, loix, langues et coustumes. Ce qui sert non seulement pour la satisfaction des curieux, mais bien plus pour la conservation et redressement de l'histoire, dont les exemples sont des leçons vives et des instructions agreables, mais surtout pour établir cette importante Critique, necessaire à discerner le supposé du veritable et la fable de l'histoire; et dont le secours est admirable pour les preuves de la religion. Je ne diray rien de l'eloquence, de la poësie, de la peinture, et des autres arts d'embellissement, ny de la science militaire et de toutes celles qui apprennent aux hommes à se faire du mal, qui avancent avec tant de succés, qu'il seroit à souhaiter que les sciences du reel, et du salutaire pussent suivre celles du fard et du nuisible. J'adjouteray seulement, que la decouverte de la poudre à canon me paroist estre plustost un present de la bonté du ciel, dont nostre siecle même luy doit encor des remercimens qu'une marque de sa colere, car c'est apparemment cette poudre à canon, qui a le plus contribué à arrester le torrent des Ottomans, qui alloient inonder nostre Europe; et encor presentement c'est par là qu'il y a de l'apparence qu'on se pourra quelque jour delivrer entierement de leur voisinage, ou peut estre qu'on pourra retirer une partie de leur peuples des tenebres et de la barbarie pour les faire jouir avec nous des douceurs d'une vie honneste, et de la connoissance du souverain bien; en rendant à la Grece, mere des sciences, et à l'Asie, mere de la religion, ces biens dont nous leur sommes redevables.
Enfin je compte pour un des plus grands avantages de nostre siecle, qu'il y a un Monarque, qui par un concert rare et surprenant, de merite et de fortune, après avoir triomphé de tous costés et retabli le répos et l'abondance dans son royaume; s'est mis dans un estat non seulement à ne rien craindre, mais encor à pouvoir executer chez luy tout ce qu'il voudra pour le bonheur des peuples. Ce qui est un don du ciel bien rare et bien pretieux. Car on voit qu'ordinairement les grands Princes, et surtout les conquerans ont esté dans des agitations continuelles et peu en estat de songer aux biens de la paix, et souvent quelqu'autre puissance les tenoit en echec. Pour ce qui est des princes mediocres, ils ne sont presque jamais à eux mêmes, et suivent malgré eux les mouvemens des plus grands. J'en ay connu moy même assez particulierement, dont le merite estoit asseurément fort extraordinaire, qui rouloient dans l'esprit des grands et beaux desseins pour le soulagement de leur peuples, et même pour l'avancement des belles connoissances, mais ils ne pouvoient aller au delà des projets et des souhaits, quelque bonne volonté et quelque intelligence qu'ils eussent; parce que les troubles qu'ils voyoient naistre à l'entour d'eux les obligeoient de ramasser tout leur esprit et toutes leur forces pour s'en garantir, et encor ne le pouvoient ils faire, qu'avec peine. Mais ce grand Monarque qu'on reconnoist aisement à ce peu, que je viens d'en dire estant arbitre de son sort et de celuy de ces voisins, et ayant déjà executé des choses qu'on tenoit impossibles et qu'on a de la peine à croire après le coup, que ne feroit il point faire dans un siecle si éclairé, dans un royaume si plein d'esprits excellens, avec toute cette grande disposition qu'il y a presentement dans le monde pour les decouvertes, que ne feroit il point, dis-je, si quelque jour il prenoit la resolution de faire quelque puissant effort pour les sciences, je suis asseuré que la seule volonté d'un tel Monarque feroit plus d'effect que toutes nos Methodes et tout nostre sçavoir pour abreger le temps, et pour nous faire obtenir en peu d'années ce qui ne seroit autrement qu'un fruit de plusieurs siecles.
Ce qu'Alexandre fit faire par Aristote n'entreroit point en comparaison et déjà les Memoires de l'Academie, et les productions de l'observatoire le passent infiniment. Mais ce seroit bien autre chose, si ce grand Prince faisoit faire pour les decouvertes utiles tout ce qui se peut, et tout ce qui est dans le pouvoir des hommes, c'est à dire dans le sien, qui renferme comme en raccourci presque toute la puissance humaine à cet egard; d'autant qu'il n'y a gueres d'exemples d'une seule personne qui ait pû faire plus que luy. Sa bonne volonté ne cede point à son pouvoir, et le seul motif de la charité sans appeller la gloire à son secours luy suffisoit a s'abbaisser jusqu'au detail de quelques remedes particuliers, mais éprouvés pour le soulagement des hommes, ce que le monde n'a appris que bien tard, et cependant je le tiens aussi glorieux que des conquestes. J'oseray dire qu'il est en estat de faire plus des decouvertes que tous les Mathematiciens et plus des cures que tous les Medecins feroient sans luy, parce qu'il peut donner des ordres, et faire des reglemens à mettre les sciences dans un train, d'avancer en peu de temps d'une maniere surprenante, qui rendroit son regne et son siecle aussi remarquable de ce costé, que de tous les autres, dont il auroit aussi principalement toute la gloire et dont la posterité luy demeureroit redevable à jamais. Outre que les autres grandes choses qu'il fait, de quelque éclat et de quelque etendue qu'elles soyent, n'appartiennent point à tous les hommes; les seules decouvertes utiles qui servent à demonstrer des verités importantes pour la pieté et pour la tranquillité de l'esprit; à diminuer nos maux et à augmenter la puissance des hommes sur la nature, sont des toutes les nations et de tous les aages. Il ne reste donc que d'informer ce grand Prince, de tout ce qu'il peut; ce soin appartient aux illustres qui l'approchent de plus pres, mais comme ils sont tous chargés de grandes occupations, il est du devoir des autres de leur fournir des memoires, et si ce petit papier y pouvoit servir parmy d'autres, il auroit esté assez bien employé.
Cependant il me semble, que nous ne profitons pas encor assez des graces du ciel ny
des lumieres et dispositions avantageuses de nostre siecle, et du penchant que les plus
grands Princes témoignent à proteger et faire fleurir les sciences. Je suis obligé quelques
fois de comparer nos connoissances à une grande boutique ou magazin ou comptoir
sans ordre et sans inventaire; car nous ne sçavons pas nous même ce que nous possedons
déjà et ne pouvons pas nous en servir au besoin. Il y a une infinité de belles pensées et
observations utiles, qui se trouvent dans les auteurs, mais il y en a encor bien plus qui se
trouvent dispersées parmy les hommes dans la practique de chaque profession. Et si le
plus exquis et le plus essentiel de tout cela se voyoit recueilli et rangé par ordre, avec
plusieurs indices propres à trouver et à employer chaque chose là où elle peut servir, nous
admirerions peut estre nous mêmes nos richesses, et plaindrions nostre aveuglement, d'en
avoir si peu profité. Et comme ceux qui ont déjà beaucoup, sont bien plus capables de
gagner que les autres, au lieu que ceux qui ont peu bien loin de gagner à proportion,
perdent plustost quelques fois ce peu qu'ils ont, qui ne leur suffit pas à faire aucune
entreprise, et les oblige à se consumer à petit feu, de même tandis que nous sommes
pauvres au milieu de l'abondance et ne jouissons pas de nos avantages et même ne les
connoissons point, bien loin d'avancer, nous reculons, et par un désespoir de faire
quelque bon effect, nous negligeons tout et nous laissons deperir inutilement, ce qui est
déjà entre nos mains. Aussi voit on que plus de personnes travaillent, par coustume, par
maniere d'acquit, par un interest mercenaire, par divertissement, et par vanité que
dans l'esperance et dans le dessein d'avancer les sciences.
Afin donc de parler distinctement de ce qu'il y a à faire on peut partager les verités
utiles en deux sortes, sçavoir en celles qui sont déjà connues aux hommes de nostre
temps, et au moins de nostre Europe, et à celles qui restent encor à connoistre. Les
premieres sont écrites ou non ecrites. Celles qui sont écrites dans les livres imprimés ou
Manuscrits anciens ou Modernes, occidentaux ou orientaux, se trouvent dans leur place,
ou hors de leur place. Ceux qui se trouvent dans leur place ou à peu prés, sont ceux que
les auteurs des systemes ou traités particuliers ont marqués l'à où la matiere le demandoit.
Mais ce qui se dit en passant, ou bien tout ce qui est mis dans un lieu où on auroit de la
peine à le trouver, est hors de sa place. Pour obvier à ce desordre, il faudroit des Renvois
et des Arrangemens. Quand aux Renvois, il faudroit faire faire des catalogues accomplis
de ce qui se trouve de livres dignes de remarque en adjoutant quelques fois le lieu où ils
se trouvent, particulierement s'ils sont Manuscrits ou fort rares, item leur grandeur et
rareté, mais bien plus leur qualité, leur contenu et leur usage, au moins à l'egard des
meilleurs, en suivant le beau dessein que Photius qui tenoit le Patriarchat de Constantinople
entreprit le premier, et que les journaux des Modernes imitent en quelque
façon. Mais il faudroit s'attacher bien plus aux choses, que Photius qui s'amuse trop à
raisonner de leur stile. Il faudroit aussi des Repertoires universels tant Alphabetiques que
Systematiques, pour y indiquer sur chaque matiere les endroits des auteurs dont on peut
profiter le plus. Cela se practique déjà assez en matiere de droit, mais c'est justement là
où il est moins necessaire, puisque la raison et les loix suffiroient quand il n'y auroit point
d'autre auteur; et quand nous serions les premiers à y écrire; mais dans la Medecine on ne
sçauroit avoir trop de livres de practique, ny en trop profiter, tout y roule sur les
observations, et comme un seul ne peut observer que peu, c'est là où l'on a le plus de
besoin de l'experience et des lumieres d'autruy, et meme de plusieurs témoins d'une
observation importante, puisqu'une grande partie de cette doctrine est encor empirique.
Cependant c'est là où on manque le plus de repertoires, au lieu que les jurisconsultes en
fourmillent. C'est aussi dans la Medicine, qu'il seroit fort necessaire de faire et tirer des
auteurs des Regles
Or les repertoires sont de deux sortes, les uns ne marquent que les termes simples en disant qu'un tel a traité une telle matiere, les autres descendant dans le detail, marquent ceux qui ont traité quelque question ou avancé, remarqué et soutenu ou bien refuté quelque opinion these ou observation considerable et ce sont là les meilleurs. Je croy que le premier genre de Répertoires pourroit estre Alphabetique, mais le second sera plustost systematique; en fournissant la matiere prochaine de l'arrangement d'un Systeme accompli, qui outre les assertions, en contiendra encor les raisons ou preuves. On sera le plus embarassé sur l'ordre des systemes, où il y a ordinairement autant de sentimens que de testes, mais il y en aura un provisionnel, qui suffira quand il ne seroit pas dans la derniere perfection, et le systeme luy même aura beaucoup de renvois d'un endroit à l'autre, la pluspart de choses pouvant estre regardées de plusieurs faces et de plus l'index servira de supplement. L'ordre scientifique parfait est celuy où les propositions sont rangées suivant leur demonstrations les plus simples, et de la maniere qu'elles naissent les unes des autres, mais cet ordre n'est pas connu d'abord, et il se decouvre de plus en plus à mesure que la science se perfectionne. On peut même dire que les sciences s'abregent en s'augmentant, qui est un paradoxe tres veritable car plus on decouvre des verités et plus on est en estat d'y remarquer une suite reglée et de se faire des propositions tousjours plus universelles dont les autres ne sont que des exemples ou corollaires, de sorte qu'il se pourra faire qu'un grand volume de ceux qui nous ont precedé se reduira avec le temps à deux ou trois theses generales. Aussi plus une science est perfectionnée, et moins a-t-elle besoin de gros volumes; car selon que ses Elemens sont suffisamment establis, on y peut tout trouver par le secours de la science generale, ou de l'art d'inventer. Cependant lors même qu'on peut arriver à ces Elemens accomplis, les systemes plus etendus ne sont pas à negliger, car en nous donnant un catalogue des meilleurs theoremes déjà trouvés, non seulement ils nous epargnent la peine de les chercher au besoin, et nous fournissent le même usage que les Tables de nombres déjà calculés; mais ils donnent encor occasion des nouvelles pensées et applications. Outre que la belle harmonie des verités qu'on envisage tout d'un coup, dans un systeme reglé, satisfait l'esprit bien plus que la plus agreable Musique et sert sur tout à admirer l'auteur de tous les Estres, qui est la fontaine de la verité, en quoy consiste le principal usage des sciences.
Pour ce qui est des connoissances non-ecrites qui se trouvent dispersées parmy les hommes de differentes professions, je suis persuadé qu'ils passent de beaucoup tant à l'egard de la multitude que de l'importance, tout ce qui se trouve marqué dans les livres, et que la meilleure partie de nostre tresor n'est pas encor enregistrée; il y en a même tousjours qui sont particulieres à certaines personnes et se perdent avec elles. Il n'y a point d'art mecanique si petit et si meprisable, qui ne puisse fournir quelques observations ou considerations remarquables, et toutes les professions ou vocations, ont certaines adresses ingenieuses, dont il n'est pas aisé de s'aviser; et qui neantmoins peuvent servir à des consequences bien plus relevées. On peut adjouter que la matiere importante des manufactures et du commerce ne sçauroit estre bien reglée, que par une exacte description de ce qui appartient à toute sorte d'arts, et que les affaires de milice et finances, et de marine dependent beaucoup des mathematiques et de la physique particuliere. Et c'est là le principal defaut de beaucoup de sçavans qu'ils ne s'amusent qu'à des discours vagues, et rebattus, pendant qu'il y a un si beau champ à exercer leur esprit dans des objets solides et reels à l'avantage du public. Les chasseurs, les pecheurs, les mariniers, les marchands, les voyageurs et meme les jeux tant d'adresse que de hazard fournissent de quoy augmenter considerablement les sciences utiles. Il y a jusque dans les exercices des enfans ce qui pourroit arrester le plus grand Mathematicien; apparemment nous devons l'aiguille aimantée à leur amusemens, car qui se seroit avisé d'aller regarder comment elle se tourne, et il est constant que nous leur devons l'arquebuse à vent, qu'ils practiquoient avec un simple tuyau de plume qu'ils bouchoient par les deux bouts en perçant tantost avec l'un bout et tantost avec l'autre la tranche d'une pomme, forcant par après un bouchon d'approcher de l'autre et de le chasser à force de l'air pressé entre deux long temps avant qu'un habile ouvrier Normand s'avisa de les imiter en grand. Enfin sans negliger aucune observation extraordinaire il nous faut un veritable Theatre de la vie humaine tiré de la practique des hommes bien different de celuy que quelques sçavans hommes nous ont laissé, dans lequel tout grand qu'il est, il n'y a gueres que ce qui peut servir à des harangues et à des sermons.
Pour concevoir ce qu'il nous faudroit choisir pour ces descriptions reelles et propres à la practique, on n'a qu'à se figurer de combien de lumieres on auroit besoin pour se pouvoir faire à soy meme dans une isle deserte, ou faire faire par des peuples barbares, si on s'y trouvoit transporté par un coup du vent, tout ce qui nous peut fournir d'utile et de commode l'abondance d'une grande ville toute pleine des meilleurs ouvriers, et des plus habiles gens de toutes sortes de conditions où bien il faut s'imaginer qu'un art fut perdu et qu'il le faudroit retrouver; à quoy souvent toutes nos Bibliotheques ne pourroient suppléer, car bien que je ne disconvienne pas qu'il y a en revanche beaucoup de belles choses dans les livres, que les gens de profession ignorent encor eux mêmes, et dont ils pourroient profiter, il est constant neantmoins, que les plus considerables observations et tous d'adresse, en toute sorte de mestiers et de professions, sont encor non-ecrits. Ce qu'on trouve par experience lorsqu'en passant de la theorie à la practique, on veut executer quelque chose. Ce n'est pas que cette practique ne se puisse écrire aussi, puisqu'elle n'est dans le fonds qu'une autre Theorie, plus composée et plus particuliere que la commune; mais les ouvriers pour la pluspart outre qu'ils ne sont pas d'humeur à enseigner autres que leurs apprentis, ne sont pas des gens à s'expliquer intelligiblement par écrit, et nos auteurs sautent par dessus ces particularités lesquelles bien qu'essentielles ne passent chez eux que pour des minuties, dont ils ne daignent pas de s'informer, outre la peine qu'il y a de les bien décrire.
Mais mon dessein n'est pas à present d'expliquer en detail tout ce qu'il faudroit pour faire l'Inventaire General de toutes les connoissances qui se trouvent déjà parmy les hommes. Ce projet, quelque important qu'il soit pour nostre bonheur, demande trop de concourans, pour qu'on le puisse esperer bien tost sans quelque ordre superieur: outre qu'il va principalement aux observations et verités historiques ou faits de l'histoire sacrée, civile ou naturelle, car ce sont les faits qui ont le plus de besoin des collections, autorités, et inventaires, et la meilleure Methode qu'il y a c'est d'y faire le plus de comparaisons qu'on peut, et des indices les plus exacts, les plus particularisés, et le plus diversifiés qu'il est possible. Ce n'est pas cette Methode de bien enregistrer les faits dont je me sois proposé de parler icy principalement, mais plustost la Methode de diriger la raison pour profiter tant des faits donnés par les sens ou rapport d'autruy, que de la lumiere naturelle, à fin de trouver ou establir des Verités importantes qui ne sont pas encor assés connues, ou asseurées, ou au moins qui ne sont pas mises en oeuvre comme il faut pour éclairer la raison.
Car les verités qui ont encor besoin d'estre bien establies, sont de deux sortes, les unes ne sont connues que confusement et imparfaitement, et les autres ne sont point connues du tout, pour les premieres il faut employer la Methode de la certitude ou l'art de demonstrer; les autres ont besoin de l'art d'inventer quoyque ces deux arts ne different pas tant qu'on croit, comme il paroistra dans la suite. Or il est manifeste, que les hommes se servent en raisonnant de plusieurs maximes qui ne sont pas encor asses seures, on voit aussi tous les jours qu'ils agitent avec ardeur plusieurs questions philosophiques, qui sont de consequence dans la religion, dans la morale, et dans la science naturelle, sans chercher les vrais moyens de finir la dispute. Mais on voit sur tout, que l'art d'inventer est peu connu hors des Mathematiques, car les Topiques ne servent ordinairement que de lieux memoriaux pour ranger passablement nos pensées, et ne contenant qu'un catalogue des Termes vagues, et des maximes apparentes communement receues. J'avoue que leur usage est tres grand dans la rhétorique, et dans les questions qu'on traite populairement, mais lorsqu'il s'agit de venir à la certitude, et de trouver des verités cachées dans la theorie et par consequent des avantages nouveaux pour la practique, il faut bien d'autres artifices. Et une longue experience de reflexions sur toute sorte de matieres accompagnée d'un succes considerable dans les inventions et dans les decouvertes m'a fait connoistre qu'il y a des secrets dans l'Art de penser, comme dans les autres Arts. Et c'est là l'objet de la Science Generale que j'entreprends de traiter.