Series VI Band 4 · No. 203.

Essais sur un Nouveau plan d'une science certaine sur le quel on demande les avis des plus intelligens

[August 1688 bis Oktober 1690 (?)]

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 [August 1688 bis Oktober 1690 (?)] Essais sur un ~~Nouveau plan d'une science certaine sur le quel on demande les avis des plus intelligens.*

De toutes les pertes que nous faisons, celle du temps et des occasions est la plus inestimable. Cependant nous ne nous en appercevons gueres que lors qu'il n'est plus temps, et que les regrets sont superflus. On peut dire que les connoissances solides et utiles, sont le plus grand tresor du genre humain, et si jamais le siècle a esté propre à l'accroistre et à le faire profiter c'est le nostre, cependant je ne vois pas, que nous nous mettions en devoir de jouir comme il faut de cette grace du ciel, et du penchant glorieux des plus grands Princes pour faire fleurir les Sciences et les Arts.

Toute nostre felicité consiste principalement en deux points principaux, dont le premier est la satisfaction de l'esprit (qu'on sçait estre l'effect de la vraye pieté et de la bonne morale) et le second est la santé du corps, qui est sans doute ce qu'il y a de plus pretieux de tous les biens terrestres. Mais l'un et l'autre point est egalement negligé et il n'y a pas de quoy s'étonner que la consideration de la vie future dont nous ne connoissons l'estat, que par la foy, fait si peu d'impression sur les esprits, puisque les exemples de ceux qui s'attirent des miseres presentes et visibles par leur desordres, et par le peu de soin qu'ils ont de leur santé ne sçauroient convertir aucun de ceux qui prennent le même chemin.

Cela fait connoistre que souvent les plus eclairés n'ont que des pensées superficielles sur tout ce qui ne flatte point d'abord les sens, ou la vanité, ou l'avarice, non pas faute de penetration, mais faute d'attention; et il semble qu'on ne songe jamais serieusement qu'à ce qui le merite le moins.

Je croy qu'une des plus grandes raisons de cet abandonnement, est le desespoir de mieux faire et la trop mauvaise opinion, qu'on a de la nature humaine car bien des gens sont prevenus d'une incredulité secrete qui les dispose à se figurer que l'homme est emporté par le torrent general de la nature comme le reste des animaux, que tout ce que nous pouvons faire est une pure vanité, et que bagatelle pour bagatelle il faut mieux choisir les plus agreables.

Il y en a qui s'imaginent, que la raison ne sert qu'à nous affliger, et que bien loin de chercher la verité, il la faut fuir avec soin, parce qu'elle ne serviroit qu'à augmenter nos miseres, en nous faisant trop connoistre nostre neant.

Quant aux sciences et Arts plusieurs se persuadent, qu'il n'y a que les plus materielles qui ayent quelque solidité, comme les mechaniques, et les mathematiques, et que les autres ne sont que des belles illusions, propres à faire subsister commodement ceux qui les cultivent, et à tenir les peuples en devoir. On ne se promet rien de la médecine que lors qu'on est malade, on se moque du droit pendant qu'on n'a point de procès sur les bras; et on fait l'esprit fort contre la Theologie jusqu'à ce qu'il faut songer à mourir. Mais cette inconstance de nos jugemens, que nous abandonnons nous memes aux premiers approches du peril, fait assez connoistre qu'ils ne sont appuyés que sur la legereté et la paresse. Ce ne sont pas les plus informés, qui sont les plus promts à prononcer et ceux qui meditent trouvent plus de raison d'admirer l'excellence de la nature humaine que de la mépriser.

Car enfin cet entendement qui nous eleve au dessus de l'univers pour le contempler, et qui nous fait connoistre des verités necessaires et eternelles, que l'univers luy meme est obligé de suivre; n'est ce pas un échantillon de la nature divine? Puisque rien n'est plus reel ny plus divin que la verité, et l'entendement qui luy repond. Ceux qui sont versés dans les profondes contemplations de Geometrie et des Nombres où la verité se montre toute nue admirent à tout moment l'ordre des choses, et quand ils envisagent quelque progression ou rang des grandeurs, où il paroist de l'irregularité, ils trouvent tousjours après une exacte discussion, que tout est admirablement bien disposé, et que ce desordre apparent fait par apres la plus grande beauté. Il y a bien de l'apparence que la nature garde par tout cette coustume que ce merveilleux entendement qu'elle a donné à nostre ame ne sçauroit aboutir à rien, et que la sagesse, la justice, et la bonté de l'auteur des choses ne se feroit pas moins connoistre dans le gouvernement des hommes, que dans leur formation, si nous estions aussi capables d'envisager l'harmonie universelle comme nous sommes en estat d'examiner la concinnité particuliere de la machine de nostre corps.

Mais s'il y avoit autant d'incertitude de part et d'autre, ne seroit-il pas à propos de faire au moins un essay de nostre pouvoir, avant que de desesperer du succés. Ne voyons nous pas tous les jours des nouvelles decouvertes non seulement dans les arts mais encor dans la philosophie et dans la medecine; pourquoy ne sera-t-il pas possible de venir à quelque soulagement considerable de nos maux. On me dira que tant de siecles avoient travaillé avec peu de fruit. Mais à bien considerer les choses, la plus part de ceux qui ont traité les sciences n'ont fait que se copier, ou que s'amuser, c'est presque une honte au genre humain de voir le petit nombre de ceux qui ont travaillé veritablement à faire des découvertes; nous deuvons presque tout ce que nous sçavons (les experiences du hasard mises a part) à une dixaine de personnes, les autres ne s'estant pas seulement mis en chemin d'avancer. C'est pourquoy après les lumières que nous avons aujourdhuy je crois si un grand Monarque faisoit faire quelque puissant effort, ou si un nombre considerable de plusieurs particuliers capables, mais degagés d'autres considerations s'y prennoient comme il faut, que nous pourrions faire des grands progrès en peu de temps, et gouster nous même le fruit de nos travaux, qui de la maniere que nous nous y prenons apresent, froide et languissante, sera reservé à la posterité. = [S. 950.5-951.8 sind wegen eines Kopierfehlers (S. 949.2-950.5 doppelt ausgegeben) ersatzlos zu löschen.]