Series VI Band 4 · No. 161₂.

Endgültige Fassung

French

ENDGÜLTIGE FASSUNG

Le genre humain consideré par rapport aux sciences qui servent à nostre bonheur, me paroist semblable à une trouppe des gens, qui marchent en confusion dans les tenebres, sans avoir ny chef, ny ordre, ny mot, ny autres marques pour regler la marche, et pour se reconnoistre. Au lieu de nous tenir par la main pour nous entreguider et pour asseurer nostre chemin, nous courons au hazard et de travers et nous heurtons mêmes les uns contre les autres, bien loin de nous aider et de nous soutenir. Ce qui fait que nous n'avançons gueres, ou que nous ne sçavons pas où nous en sommes. Nous allons mêmes nous enfoncer dans les marais et sables mouvans des doutes sans fin, où il n'y a rien de solide ny de ferme, ou bien nous nous entrainons dans les principes des erreurs fort dangereuses. Talibus in tenebris vitae tantisque periclis, il n'appartient à aucun mortel, d'allumer un flambeau capable de chasser cette obscurité; les sectes et les chefs de secte ne servent qu'à nous seduire comme les fausses lueurs des feux follets, et il est reservé au soleil de nos ames de nous eclairer entierement, mais dans une autre vie. Cependant ce que nous pouvons faire icy, c'est de marcher de concert et avec ordre, de partager les routes, de faire reconnoistre les chemins, et de les raccommoder; enfin d'aller lentement, mais d'un pas seur et ferme; le [long] de ce ruisseau d'eau vive et pure des connoissances simples et claires, qui prend sa source parmy nous, qui nous peut servir de soulagement dans cette marche peinible, et de fil dans le labyrinthe de ces campagnes vastes et couvertes, qui se grossit peu à peu, et fait augmenter nos connoissances; et qui nous mene enfin, quoyque par des detours à une plaine delicieuse, des plus importantes verités de practique, qui servent à contenter l'esprit, et à conserver la santé du corps, autant qu'on le peut faire par la raison.

On voit donc que ce qui pourroit nous aider le plus, ce seroit de joindre nos travaux, de les partager avec avantage et de les regler avec ordre; mais à present on ne touche gueres à ce qui est difficile, et que personne n'a encor ébauché et tous courent en foule à ce que d'autres ont déja fait, ou ils se copient et mêmes se combattent eternellement. Ce que l'un a basti est d'abord renversé par l'autre, qui pretend de fonder sa reputation sur les ruines de celle d'autruy, mais son regne n'est pas mieux establi, ny de plus longue durée. C'est qu'ils cherchent bien plus la gloire que la verité, et plustost d'eblouir les autres que de s'éclairer eux mêmes. Pour nous tirer de cet embarras il faut quitter l'esprit de secte, et l'affectation de la nouveauté; il faut imiter les Geometres, où il n'y a point d'Euclidistes, ny d'Archimedistes, ils sont tous pour Euclide, et tous pour Archimede parce qu'ils sont tous pour le maistre commun qui est la divine verité. Ce n'est pas le moyen de passer pour Grand Geometre, que de vouloir combattre les propositions receues; on ne s'y distingue qu'en decouvrant des nouvelles et importantes verités. Rien ne nous empeche d'imiter cette conduite dans toutes nos recherches. Toutes les verités sont des propositions; soit que ce soyent des experiences des sens ou des veues d'esprit, on en trouvera tousjours bon nombre d'incontestables, et d'assez considerables dans l'experience et dans les discours des habiles gens. On n'auroit donc qu'à les depouiller des vains ornemens, de les enoncer d'une maniere nette et simple comme les Geometres ont coustume de faire: et puis de les ranger selon l'ordre de leur dependance et des sujets. Leur liaison y paroistroit d'elle même bien tost, et l'une se demonstreroit par l'autre, pourveu qu'on se gardast de faire des sauts. Insensiblement on formeroit des Elemens de toutes les connoissances que les hommes ont déja acquises, qui n'iroient pas moins à la posterité que ceux d'Euclide, et les passeroient même incomparablement; on admireroit nos richesses que nous mêmes maintenant ne connoissons pas, parce qu'elles sont dispersées par une infinité de personnes et de livres. Nous aurions un inventaire general de nostre tresor public qui seroit d'un usage incomparable dans tous les besoins de la vie, nous nous garderions de faire ce qui a esté fait, et au lieu de tourner dans un petit champ, comme ces bestes qu'on a attachées par les pieds, nous irions plus loin et ferions reculer nos frontieres. Car en decouvrant tout d'une veue toute cette region d'esprit, déja peuplée, on remarqueroit bientost les endroits encor negligés et vuides d'habitans. La Geographie des terres connues donne moyen de pousser plus loin les conquestes des nouveaux pays: On envoyeroit des colonies pour faire des plantations nouvelles dans la partie la moins connue d'Encyclopedie, où chacun trouveroit de quoy monstrer son adresse et sa capacité en défrichant quelque matiere conforme à son inclination; au lieu qu'à present on est à l'estroit, et on s'incommode en remuant tousjours les mêmes choses, et en se contestant ce peu de terrain qu'on cultive dans les sciences. Mais le principal est, que la reveue exacte de ce que nous avons acquis faciliteroit merveilleusement des nouveaux acquests. Ordinairement il n'y a que les commencemens qui soyent difficiles; quand on est en train de gagner, et quand on a obtenu quelque bien considerable, il est incomparablement plus aisé d'aller fort loin et de parvenir à des grandes richesses, qu'à un homme qui n'a rien d'amasser un fonds mediocre. Or quand on ne sçait pas ce qu'on a et ne sçauroit s'en servir au besoin, c'est autant que si on estoit dans l'indigence, et c'est là la posture où les hommes se trouvent à present. Pour juger sainement de nostre bien, il faut reconnoistre egalement nostre abondance et nostre disette. Il se trouve par cy par là une infinité de pensées belles et solides dans les meditations des habiles gens; et une infinité d'experiences et adresses importantes et curieuses parmy les gens de mestier, et dans ceux qui font profession particuliere de quelques sciences et arts. Et je croy que si le principal dont tout le reste depend, se voyoit amassé avec ordre, les hommes s'etonneroient de leur richesses autant que de leur propre negligence, il y auroit de quoy surmonter quantité de maux, et de quoy se procurer une infinité de commodités de la vie, et sur tout on y trouveroit assez souvent le moyen de conserver nostre santé et d'augmenter nos perfections, qui doit estre le principal but de toutes nos estudes. Mais on peut dire, que parmy tant de livres le meilleur du detail que les hommes sçavent ou pourroient sçavoir aisement, est encor non-ecrit. Et ce qui se trouve de bon dans les auteurs est tellement couvert et obscurci par le desordre, par la repetition, et par la multitude des inutilités qu'il en faut acheter trop cherement la jouissance au prix de son temps qui est la plus pretieuse des choses dont nous pouvons disposer. Et c'est ce qui fait qu'ordinairement on n'ecrit et on ne lit que pour paroistre et pour se divertir, le nombre des livres et la confusion des choses nous effraye, et nous oste toute esperance d'en tirer une science solide. On se contente donc de quelque teinture legere des sciences, à fin de pouvoir parler à propos ou bien parce qu'on voit que ceux qui etudient si mal ne sçauroient rien faire d'utile par leur etudes, on les traite de ridicules, on donne dans le sentiment dangereux de ceux qui se mocquent secretement de tout, et qui souvent ne dissimulent point, que bagatelles pour bagatelles, ils aiment mieux de choisir les moins peinibles et les plus agreables. C'est pourquoy ne connoissant point le plaisir incomparable dont on jouit dans la connoissance des belles verités, ils ne songent qu'à se divertir, c'est à dire qu'à perdre leur temps; et cependant l'esprit demeure dans les tenebres, nous faisons des fautes tres grandes que nous aurions pû eviter, et quand un malheur, ou bien une maladie nous attaque, nous sommes miserables et sans secours, le desespoir nous prend, au lieu qu'on puisse profiter de tant de lumieres que Dieu a déja données aux hommes, tout ce qu'on peut faire alors, c'est de se resoudre à aller perir courageusement dans les formes.

Quand je considere combien nous avons de belles decouvertes, combien des meditations solides et importantes; et combien se trouvent d'esprits excellens, qui ne manquent pas d'ardeur pour la recherche de la verité; je croy que nous sommes en estat d'aller bien loin, et que les affaires du genre humain, quant aux sciences pourroient en peu de temps merveilleusement changer de face. Mais quand je voy de l'autre costé, le peu de concert des desseins, les routes opposées qu'on tient, l'animosité qui les uns font paroistre contre les autres et qu'on songe plustost à detruire qu'à bastir; à arrester son compagnon, qu'à avancer de compagnie, enfin quand je considere que la practique ne profite point des lumieres de la theorie, qu'on ne travaille point à diminuer le nombre des disputes, mais à les augmenter, qu'on se contente des discours specieux, au lieu d'une methode serieuse et decisive, j'apprehende que nous ne soyons pour demeurer long temps dans la confusion et dans l'indigence où nous sommes par nostre faute. Je crains même qu'après avoir inutilement épuisé la curiosité sans tirer de nos recherches aucun profit considerable pour nostre felicité, on ne se dégoute des sciences, et que par un desespoir fatal, les hommes ne retombent dans la barbarie. A quoy cette horrible masse de livres, qui va tousjours augmentant, pourroit contribuer beaucoup. Car enfin le desordre se rendra presque insurmontable, la multitude des auteurs qui deviendra infinie en peu de temps, les exposera tous ensemble au danger d'un oubly general; l'esperance de la gloire qui anime bien des gens dans le travail des estudes, cessera tout d'un coup; il sera peutestre aussi honteux d'estre auteur, qu'il estoit honnorable autresfois. Ou bien tout au plus on s'amusera à des livrets horaires qui auront peutestre quelques années de cours et serviront à divertir pendant quelques momens un lecteur qui se veut desennuyer, mais qu'on aura fait sans aucun dessein d'avancer nos connoissances ou de meriter le goust de la posterité. On me dira, qu'il y a tant de gens qui écrivent, qu'il n'est pas possible que tous leurs ouvrages puissent estre conservés. Je l'avoue, et je ne desapprouve pas entierement ces petits livres à la mode; qui sont comme les fleurs d'un printemps ou comme les fruits d'un automne, qui ont de la peine à passer l'année. S'ils sont bien faits ils font l'effect d'une conversation utile, ils ne plaisent pas seulement, et empechent les oisifs de malfaire, mais encor ils servent à former l'esprit et le langage; souvent leur but est de persuader quelque chose de bon aux hommes de ce temps, qui est aussi la fin que je me propose en publiant ce petit ouvrage. Cependant il me semble qu'il vaut mieux pour le public de bastir une maison, de defricher un champ, et au moins de planter quelque arbre fruitier ou d'usage, que de cueillir quelques fleurs ou quelques fruits. Ces divertissemens sont louables bien loin d'estre defendus, mais il ne faut pas negliger ce qui est plus important. On est ré[s]ponsable de son talent à Dieu et à la republique, il y a tant d'habiles gens dont on pourroit attendre beaucoup s'ils vouloient joindre le serieux à l'agreable. Il ne s'agit pas tousjours de faire des grands ouvrages; si chacun ne donnoit qu'une seule découverte, nous gagnerions beaucoup en peu de temps. Une seule remarque ou demonstration de consequence suffit pour s'immortaliser, et pour se faire un merite aupres de la posterité. Il y a des Geometres anciens dont nous n'avons point d'ouvrages, comme Nicomede, et Dinostrate, dont la reputation s'est conservée par quelques propositions qu'on rapporte d'eux. On en peut dire autant de quelques belles machines, comme de celle de Ctesibius. Et bien plus encor d'une demonstration solide de metaphysique et de morale. Même les decouvertes qu'on fait dans l'histoire ne sont pas à negliger. Et pour ce qui est de l'experience, si chaque Medecin practicien nous laissoit quelques aphorismes nouveaux bien solides tirés de ses observations comme des fruits de sa practique; si les chymistes, les botanistes, les droguistes, et bien d'autres, qui manient les corps naturels, en faisoient autant, soit d'eux mêmes, soit par le soin de ceux qui sçauroient les interroger, que de conquestes ne ferions nous pas sur la nature? On voit par là que si les hommes n'avancent pas considerablement, c'est le plus souvent faute de volonté et de bonne intelligence entre eux.

Or quoyque je craigne un retour de barbarie pour bien des raisons, je ne laisse pas d'esperer le contraire pour d'autres raisons tres fortes. Car à moins d'une inondation promte et generale de toute l'Europe par des barbares, dont graces à Dieu on ne voit pas grande apparence, la facilité admirable qu'il y a dans l'imprimerie de multiplier les livres servira à conserver la pluspart des connoissances qui s'y trouvent; et pour faire negliger les estudes, il faudroit que toutes les charges et toute l'autorité devint un jour entre les mains des militaires, mais des militaires bien differens de ceux de nostre temps, qui fussent barbares, ennemis de toute science, semblables à l'Empereur Decius Am Rande zu Decius: (^&.!! ) qui haissoit les etudes, et à cet Empereur de la Chine qui avoit pris à tache de detruire les gens de lettres, comme des perturbateurs du repos public. Mais ce changement n'est gueres vraisemblable, et il faudrait même que nostre religion s'éclipsât dans l'Europe pour qu'il puisse arriver. Ou bien il faudroit quelque chose de semblable à ce tremblement et cette inondation qui abisma tout d'un coup la grande isle Atlantide dont Platon parle sur la foy des Egyptiens, pour interrompre le cours des sciences parmy le genre humain. Cela estant il y a de l'apparence que les livres allans tousjours croistre, on s'ennuyera de leur confusion, et qu'un jour un grand Prince dégagé d'embarras et curieux ou amateur de gloire; ou plustost éclairé luy même (et on peut estre éclairé sans avoir esté au pays de l'école), comprenant l'importance de l'affaire fera entreprendre à meilleurs auspices, ce qu'Alexandre le Grand commanda à Aristote à l'egard de la connoissance de la nature, et ce que les Empereurs de Constantinople, Justinien, Basile de Macedoine, Leon le Philosophe, et Constantin le Porphyrogennete, tacherent de faire faire (mais mal, autant qu'on peut juger par les ouvrages ou par les fragmens des Excerptes qui nous restent, et non sans s'estre attiré la malediction des Critiques de nostre temps prononcée contre les abbreviateurs); et enfin ce qu'Almansor ou Miramolin grand prince des Arabes ordonna en faveur de sa nation, c'est à dire qu'il fera tirer la quintessence des meilleurs livres, et y fera joindre les meilleures observations encor non-écrites des plus experts de chaque profession, pour faire bastir des systemes d'une connoissance solide et propre à avancer le bonheur de l'homme, fondés sur des experiences et demonstrations, et accommodés à l'usage par des repertoires, ce qui seroit, un monument des plus durables et des plus grands de sa gloire; et une obligation incomparable que luy en auroit tout le genre humain. Peutestre encor que ce grand Prince dont je me fais l'idée fera proposer des prix à ceux qui feront des découvertes; ou qui deterreront des connoissances importantes cachées dans la confusion des hommes ou des auteurs.

Mais qu'ay je besoin de fiction? Pourquoy renvoyer à quelque posterité eloignée ce qui seroit incomparablement plus aisé de nos temps, puisque la confusion n'est pas encor montée à ce point où elle se trouvera alors. Quel siecle y sera plus propre que le nostre, qu'on marquera peutestre un jour dans l'avenir par le surnom du siecle d'inventions et de merveilles. Et la plus grande merveille qu'on y pourra remarquer, c'est peutestre ce grand prince dont nostre temps se glorifie, et que les suivans souhaitteront en vain. Je ne touche pas icy à ses louanges d'estat et de guerre, qui ne sont pas de ce lieu, ny de cette plume; ce qu'il a fait pour les sciences suffiroit tout seul à l'immortaliser. On n'a pas besoin de le circomstancier d'avantage, il est trop unique et trop reconnoissable de tous costés. Pourquoy donc chercher dans l'idée incertaine des choses futures, ce qui se trouve chez nous reellement, et même au delà de l'idée qu'un esprit mediocre se sçauroit former. Peutestre que parmy tant d'habiles gens de son fleurissant Royaume et sur tout de sa cour qui est une assemblée de personnes extraordinaires il y a long temps que quelcun a dressé par son ordre un plan general pour l'avancement de sciences, digne des Sciences et du Roy, et bien au delà du projet que je sçaurois faire. Mais quand je serois assez heureux pour en écrire le premier, je suis bien asseuré que je ne sçaurois prevenir ny atteindre les veues generales de ce Monarque qui sont admirables par tout, et s'etendent sans doute jusqu'aux sciences. Tout ce que nous devons souhaitter, c'est que rien de facheux en detourne l'execution; que le ciel continue de le favoriser, et que sans estre embarassé de dehors il puisse faire jouir l'Europe de cette paix heureuse par laquelle il a couronné ses exploits merveilleux. Dans ce repos plein de gloire sa magnificence genereuse portera les sciences aussi loin qu'il est possible de faire par les forces des hommes de ce temps. Les sciences dis je, qui sont le principal ornement de la paix, le plus grand instrument de la guerre et le meilleur tresor du genre humain.

Mais mettans à part ce qui se rapporte à la conjonction de nos forces qui depend d'une autorité superieure, disons quelque chose de ce qui depend d'un chacun, et de ce qu'on peut et doit faire, quand on a dessein d'avancer ses connoissances et de cultiver son esprit, pour le rendre propre à juger solidement des sentimens des autres et à trouver promtement la verité de soy même autant qu'on en a besoin pour son bonheur et pour l'usage de la vie. La premiere chose que je recommanderois à une personne qui auroit ces intentions, ce seroit le fameux precepte d' Epicharme, nervos atque artus esse sapientiae non temere credere, de ne pas croire temerairement ce que le vulgaire des hommes ou des auteurs avance, mais de se demander tousjours à soy même des preuves de ce qu'on soutient. Cela se doit faire sans aucune affectation de singularité ou de nouveauté, que je tiens dangereuse non seulement en practique, mais encor en theorie, comme je diray plus bas, car j'ay trouvé après de longues recherches qu'ordinairement les opinions les plus anciennes et les plus receues sont les meilleures, pourveu qu'on les interprete equitablement: il ne faut donc pas s'étudier à douter, mais il faut faire des recherches dans l'esprit de s'instruire, et de se confirmer immuablement dans les bons sentimens; car quand nostre jugement n'est fondé que sur des apparences legeres, il est tousjours flottant, et souvent renversé par les premieres difficultés qui se presentent, ou bien si nous nous opiniastrons d'y demeurer, nous nous exposons à faire des grandes fautes. Cependant je ne trouve pas qu'il faille recommander aux gens, de douter de Tout, car quoyque cette expression recoive une interpretation favorable, il me semble que les hommes la prennent autrement et qu'elle est sujette à de mauvais usages, comme l'experience n'a que trop fait voir. Aussi ce precepte a allarmé bien des personnes, parmy lesquelles il y en avoit quelques unes, dont le zele ne manquoit pas de prudence. De plus il n'est point necessaire, ny mêmes utile. Car puisqu'il ne s'agit que de recommander aux gens de tacher de se fonder toujours en raisons, le doute n'y fait rien, car on cherche tous les jours des preuves des sentimens dont on ne doute nullement. Ce qui ne se voit pas seulement en matiere de foy, lorsqu'on songe à ce que les Theologiens appellent motiva credibilitatis, mais encor dans les matieres ordinaires, comme lorsque nous cherchons en nostre esprit les preuves propres à persuader aux autres ce que nous croyons nous mêmes, sans les avoir presentes. Je me tiens fort asseuré, que le Berose d'Annius et les Antiquités Etrusques d'Inghiramus sont des pieces supposées, mais pour concevoir distinctement les preuves qui se presentent en foule à mon esprit, il me faudroit du temps et de la meditation. On voit même que Proclus et autres Geometres tachent de donner des demonstrations de quelques Axiomes, dont personne ne doute, et qu'Euclide a crû de pouvoir supposer, comme par exemple, que deux droites ne sçauroient avoir un segment commun. C'estoit aussi l'opinion de feu M. de Roberval, qu'il falloit demonstrer les Axiomes mêmes autant qu'on peut, ce qu'il vouloit faire effectivement à ce que j'ay ouy dire dans les Elemens de Geometrie qu'il avoit projettés. Et chez moy ce soin de demonstrer les Axiomes est un des plus importans points de l'art d'inventer, dont je diray les raisons une autre fois, me contentant maintenant d'en faire mention, à fin qu'on ne s'imagine point que ce travail seroit inutile et ridicule; et parce que c'est en effect un corollaire du grand precepte que je viens de donner. Et c'est un de mes estonnemens de voir que ce philosophe celebre de nostre temps, qui a tant recommandé l'art de douter, a si peu mis en usage ce qu'elle contient de bon, dans les occasions, où il auroit esté le plus utile: se contentant d'alleguer l'evidence pretendue des idées; à quoy Euclide et les autres Geometres ont fort sagement fait de ne se pas arrester; aussi est ce le moyen de couvrir toutes sortes de visions et de prejugés. Cependant j'accorde qu'on peut et qu'on doit souvent se contenter de quelques suppositions, au moins en attendant qu'on en puisse faire aussi des theoremes un jour, parce qu'autrement on s'arresteroit trop quelque fois. Car il faut tousjours tacher d'avancer nos connoissances, et quand même ce ne seroit qu'en establissant beaucoup de choses sur quelque peu de suppositions, cela ne laisseroit pas d'estre fort utile. Car au moins nous sçaurions, qu'il ne nous reste à prouver que ce peu de suppositions pour parvenir à une pleine demonstration, et en attendant nous en aurons au moins d'hypothetiques, et nous sortirons de la confusion des disputes. C'est la Methode des Geometres, par exemple Archimede suppose que la droite est la plus courte des lignes, et que de deux lignes d'un même plan, dont chacune est partout cave d'un même costé, l'incluse est moindre que l'includente, et là dessus il acheve rigoureusement ses demonstrations. Mais il est fort important de faire expressement toutes les suppositions dont on a besoin, sans se donner la liberté de les prendre tacitement pour accordées, sous pretexte que la chose est evidente d'elle même par l'inspection de la figure, ou par la contemplation de l'idée. A quoy je trouve qu'Euclide, tout exact qu'il est, a manqué quelques fois, et quoyque Clavius y ait souvent suppléé par sa diligence, il y a des endroits, où il n'y a pas pris garde, dont un des plus remarquables et des moins remarqués se rencontre d'abord dans la demonstration de la premiere proposition du premier livre, où il suppose tacitement que les deux cercles qui servent à la construction d'un triangle equilatère, se doivent rencontrer quelque part, quoyqu'on sçache que quelques cercles ne se sçauroient jamais rencontrer. Mais on ne se trompe pas aisement en Geometrie par ces sortes de suppositions tacites. Les Geometres ont trop de moyens de decouvrir les moindres erreurs, si par mégarde il[s] leur en echappoient. C'est dans la philosophie qu'il faudroit employer principalement cette rigeur exacte du raisonnement parce que les autres moyens de s'asseurer y manquent le plus souvent. Et cependant c'est là où on se donne le plus de liberté en raisonnant. On ne se souvient gueres de cette belle admonition de S. Augustin: nolite putare vos veritatem in philosophia cognovisse, nisi ita didiceritis saltem ut nostis unum, duo, tria, quatuor collecta in summa facere decem. Il est vray que plusieurs habiles hommes de nostre temps ont taché de raisonner Geometriquement hors de la geometrie, mais on en voit gueres qui y ait assez reussi pour nous donner moyen de nous reposer sur luy, et de le citer, comme on cite Euclide. Pour s'en éclaircir on n'a qu'à examiner les pretendues démonstrations de M. des Cartes dans une des reponses aux objections contre ses Meditations, et celles de Spinosa dans l'essay sur les Principes de des Cartes, et dans l'ouvrage posthume de Deo, qui est si plein de manquemens que je m'en estonne. On a vu un Euclide Metaphysique de Thomas Albius, et Abdias Trew, habile Mathematicien d'Altorf a reduit la physique d'Aristote en forme de demonstration, autant que cet auteur en estoit susceptible, et le P. Fabry a pretendu d'habiller toute la Philosophie à la Geometrique. Mais souvent quand on y regarde de près on ne trouve cette ressemblance que dans l'habillement, et on est bien loin de cette certitude qu'on demande, soit à cause des equivocations, ou à cause des mauvaises consequences contraires à la logique, ou enfin à cause de ces mechantes suppositions expresses ou tacites qu'on s'accorde, sans en faire des demandes en forme. Cependant cela même fait voir, qu'il ne seroit pas si difficile d'écrire geometriquement, qu'on s'imagine, car il est aisé d'eviter les fautes contre la forme logique, et les equivocations cessent par le moyen des definitions nominales intelligibles; et comme il est difficile de tout demonstrer, on peut supposer ce qui paroist le plus clair, pourveu que les suppositions ne soyent pas en trop grand nombre ny aussi difficiles que les conclusions. Il faut encor sçavoir qu'on ne manque pas de demonstrations dans la morale, et dans les matieres qui paroissent les plus incertaines, et mêmes entierement fortuites. Ce qu'on peut juger par les demonstrations de Alea de Messieurs Pascal, Huygens, et autres, et par celles de Mons. le Pensionnaire de Wit, touchant les rentes à vie. On en peut faire et on en a veu en matiere de commerce, des monnoyes, et sur quantité d'autres sujets, qui gardent l'exactitude mathematique. On peut mêmes avancer hardiment un paradoxe plaisant, mais veritable, qu'il n'y a point d'auteurs dont la maniere d'écrire ressemble d'avantage au stile des Geometres, que celuy des anciens Jurisconsultes Romains dont les fragmens se trouvent dans les Pandectes. Apres qu'on leur a accordé certaines suppositions qui sont fondées sur quelque loy ou sur quelque coustume, ou bien sur quelque regle establie parmy eux, ils sont admirables en consequences et en applications et ils raisonnent avec une netteté si simple, et avec une subtilité si exacte, qu'ils font honte aux philosophes, dans les matieres mêmes les plus philosophiques, qu'ils sont souvent obligés de traiter. Qu'on ne s'excuse donc plus en philosophie sous pretexte de l'impossibilité de garder cette exactitude qui se demande. Lors mêmes qu'il ne s'agit que de probabilités, on peut tousjours determiner ce qui est le plus vraisemblable ex datis. Il est vray que cette partie de la Logique utile ne se trouve encor nulle part. Mais elle seroit d'un merveilleux usage dans la practique, lorsqu'il s'agit des presomtions, des indices et des conjectures, pour connoistre les degrés de la probabilité, quand il y a quantité de raisons apparentes de part et d'autre dans quelque deliberation d'importance. Ainsi lorsqu'on n'a pas assez de conditions données pour demonstrer la certitude, la matiere n'estant que probable, on peut tousjours donner au moins des demonstrations touchant la probabilité même. Je ne parle pas icy de cette probabilité des Casuistes, qui est fondée sur le nombre et sur la reputation des Docteurs, mais de celle qui se tire de la nature des choses à proportion de ce qu'on en connoist, et qu'on peut appeller la vraisemblance. Elle se donne au rabais des suppositions, mais pour en juger, il faut que les suppositions mêmes recoivent quelque estimation et se reduisent à une homogeneité de comparaison. Ce qu'il seroit trop long d'expliquer icy.

Ce precepte que je viens d'expliquer, qu'il faut tousjours chercher des raisons et de les exprimer distinctement avec toute exactitude possible, s'il estoit observé avec rigueur, suffiroit tout seul, et en le practiquant on decouvriroit tout le reste sans avoir besoin d'autres conseils. Mais comme l'esprit humain a de la peine à se gêner long temps, dans un ouvrage de longue haleine, on ne trouvera pas aisément un homme capable d'achever tout d'un trait un cours demonstratif des sciences independantes de l'imagination, tel que je viens de décrire. Quoyque je ne desespere de rien, quand je considere le travail, la penetration et le loisir d'un Suarez ou de quelque autre de ce caractere. Mais comme il est rare que toutes ces circomstances se trouvent jointes à ces belles et grandes veues de la veritable methode, il faut croire, que ce ne sera que peu à peu, à diverses reprises, ou par le travail de plusieurs qu'on viendra à ces Elemens demonstratifs de toutes les connoissances humaines, et cela plus ou moins tard selon la disposition de ceux qui peuvent avancer les bons desseins par leur autorité. Il ne seroit donc pas à propos de borner toutes ses veues et toutes ses esperances à cela seul, et comme nous n'ecrivons pas seulement pour le public mais encor pour le profit d'un chacun en particulier, et qu'il est visible que peu de gens sont en estat de se faire un enchainement exact des demonstrations de toutes les verités, qu'ils seroient bien aise d'apprendre, il faut se servir par provision d'un succedaneum de cette grande Methode. C'est qu'en examinant chaque science, il faut tacher d'en decouvrir les principes d'invention, lesquels estant joints à quelque science superieure, ou bien à la science generale ou à l'art d'inventer, peuvent suffire à en deduire tout le reste, ou au moins les plus utiles verités, sans qu'on ait besoin de se charger l'esprit de trop de preceptes. Il est de plus manifeste, que quand même nous aurions une Encyclopedie demonstrative entierement achevée, il faudroit avoir recours à cet artifice pour le secours de la memoire. Il est vray, que si cette Encyclopedie estoit faite comme je la souhaitte, on pourroit donner le moyen de trouver tousjours les consequences des verités fondamentales ou des faits donnés par une maniere de calcul aussi exact et aussi simple que celuy de l'Arithmetique et de l'Algebre, dont je puis donner demonstration par avance pour animer les hommes à ce grand ouvrage, mais comme les demonstrations les plus exactes ne touchent pas assez, sans les exemples; je serois bien aise de ne decouvrir cet artifice considerable, que lorsque je le pourray autoriser par quelques essais assez achevés, pour ne le pas prostituer à contretemps et sans effect. Cependant quoyqu'on ne puisse pas encor arriver aisement à ce calcul general, qui fait la derniere perfection de l'art d'inventer, toutesfois l'art d'inventer ne laisse pas de subsister, et on en peut donner des preceptes excellens mais peu connus dont on touchera quelque chose dans ce discours, et qu'on verifiera par des exemples de quelques inventions effectives, qui ont paru de consequence. Pour ce qui est des principes d'invention des sciences, il est important de considerer que chaque Science depend ordinairement de quelque peu de propositions qui sont ou des observations d'experience ou des veues d'esprit, qui ont donné l'occasion et le moyen de l'inventer; qui suffiroient à la resusciter si elle estoit perdue, et à l'apprendre sans maistre, si on s'y vouloit appliquer assez; en y joignant ordinairement les preceptes d'une science superieure qu'on suppose déja connus; qui est tantost la science generale ou l'art d'inventer, tantost une autre science, de qui celle dont il s'agit, est subalterne. Par exemple, il y a plusieurs sciences subalternes à la Geometrie, où il suffit d'estre Geometre, et de s'aviser de quelques ouvertures ou principes d'invention auxquels la Geometrie doit estre appliquée, et il n'en faut pas d'avantage pour inventer de soy même les regles principales de ces sciences. Par exemple, dans la perspective on n'a qu'à considerer qu'un objet se peut desseigner exactement sur un Tableau donné, lors qu'on y marque les points de rencontre des rayons visuels, c'est à dire des lignes droites qui passent par l'oeil et par les points objectifs, et qui prolongés au besoin, rencontrent ou coupent le tableau. C'est pourquoy le lieu de l'oeil, la figure et situation du tableau (je dis la figure, parce qu'il peut estre plan, ou convexe, ou bien concave) et enfin le Geometral (c'est à dire la situation et figure de l'objet) estant donnés; un Geometre peut tousjours determiner le point d'apparence sur le tableau qui repond au point objectif proposé. Et quand on pousse cette consideration, on trouve des abregés fort commodes en practique pour determiner tout d'un coup les projections, c'est à dire les lignes et figures apparentes qui representent des lignes ou figures objectives, sans estre obligé de chercher l'apparence de chaque point. La doctrine des ombres n'est qu'une perspective renversée, et resulte d'elle même, quand on met le lumineux au lieu de l'oeil, l'opaque au lieu de l'object et l'ombre au lieu de la projection. Et toute la Gnomonique n'est qu'un corollaire d'une combinaison d'Astronomie et de Perspective, c'est à dire la projection de quelques points celestes sur une muraille ou autre surface platte, convexe ou concave, faite par le moyen des rayons qui passent par ces points celestes, et par la pointe du stile, et l'on peut supposer sans craindre des erreurs sensibles, que cette pointe se trouve dans le centre de la terre ou même dans le centre de l'univers, et par ce moyen on fera la projection de la route du soleil et particulierement de son mouvement journalier qui est marqué par son ombre. Il y a pourtant encor une consideration dans l'art de desseigner qui ne doit pas estre omise, c'est que la seule projection ne discerne pas la qualité de la surface objective, si elle est platte, ou si elle est concave ou convexe, c'est à quoy, aussi bien qu'à d'autres circomstances, on doit suppléer par le moyen des ombrages et des teintes plus ou moins fortes et bien menagées. Ce qu'on peut encor determiner Geometriquement.

La Musique est subalterne à l'Arithmetique, et quand on sçait quelques experiences fondamentales des consonances et dissonances, tout le reste des preceptes generaux depend des nombres, et je me souviens d'avoir un jour fait une ligne harmonique divisée en telle sorte, qu'on y pouvoit determiner avec le compas les compositions, differences et proprietés de tous les intervalles de Musique. Et on peut monstrer à un homme qui ne sçait point de Musique le moyen de composer sans fautes. Mais comme pour faire un bel Epigramme, il ne suffit pas de sçavoir la Grammaire et la Prosodie; et qu'un ecolier qui se peut donner de garde des solecismes, n'a garde pour cela de faire une harangue de la force de celles de Ciceron; de même en Musique, il faut un exercice et même un genie, et une imagination vive d'oreilles à un homme qui veut reussir en compositions, et comme pour faire des beaux vers il faut avoir lû des bons poëtes, d'en avoir remarqué les tours et les expressions, ou d'en avoir pris insensiblement la teinture, velut qui in sole ambulant, aliud agendo colorantur, de même un Musicien après avoir remarqué dans les compositions des habiles gens mille et mille belles cadences, et pour ainsi dire phrases de Musique, il pourra donner luy même essor à son imagination fournie de ces beaux materiaux; il y en a même qui sont naturellement Musiciens et qui composent de beaux airs, comme il y en a qui sont naturellement poètes, et qu'un peu d'aide et de lecture fait faire des merveilles. Car il y a des choses, sur tout celles qui dependent des sens, où on reussira plustost et mieux en se laissant aller machinalement à l'imitation et à la practique, qu'en demeurant dans la secheresse des preceptes. Et comme pour jouer du clavessin, il faut une habitude que les doigts mêmes doivent prendre, ainsi pour imaginer un bel air, pour faire un beau poeme, pour se figurer promtement des ornemens d'architecture, ou le dessein d'un tableau d'invention, il faut que nostre imagination même ait prise une habitude, après quoy on luy peut donner la liberté de prendre son vol, sans consulter la raison, par une manière d'Enth[o]usiasme. Elle ne manque pas de reussir à mesure du genie et de l'experience de la personne, et nous experimentons mêmes quelquesfois dans les songes que nous nous formons des images qu'on auroit eu de la peine à trouver en veillant. Mais il faut que la raison examine par après, et qu'elle corrige et polisse l'ouvrage de l'imagination, c'est là où les preceptes de l'art sont necessaires pour donner quelque chose de fini et d'excellent. Mais comme icy nous ne nous proposons que la connoissance digne d'un honneste homme, qui n'est pas du mestier, nous n'avons dit tout cela que pour prevenir en passant les faux jugemens de ceux qui pourroient abuser de ce que nous venons de dire du moyen aisé d'apprendre les sciences par quelques peu de preceptes ou principes d'invention. Et comme le vulgaire se brouille eternellement par une distinction mal entendue de la practique et de la theorie, il est encor à propos d'expliquer en peu de mots ce qu'elle a de solide et comment elle doit estre entendue. J'ay déja expliqué qu'il y a des choses qui dependent plustost d'un jeu de l'imagination et d'une impression machinale, que de la raison, et où il faut de l'habitude comme dans les exercices du corps, et même dans quelques exercices de l'esprit. C'est là où il faut de necessité qu'on soit practicien pour reussir. Il y a d'autres matieres, où l'on peut reussir par la seule raison aidée de quelques experiences ou observations qu'on peut même apprendre par la relation d'autruy. On voit d'excellens genies, qui reussissent au premier coup d'essay dans la profession où ils se mettent, et qui font honte aux vieux practiciens par la force de leur jugement naturel. Mais cela n'est pas ordinaire, et voicy comme il le faut prendre. Dans toutes les matieres où il est possible que le jugement aidé de quelques preceptes puisse prevenir l'usage et l'experience; on peut tousjours reduire toute la science avec ses dependances à quelques fondemens ou principes d'invention, suffisans à determiner toutes les questions qui se peuvent presenter dans les occurrences; en y joignant une methode exacte de la vraye Logique, ou de l'art d'inventer. Mais pour reussir effectivement avec cela dans la practique, il faut distinguer entre les rencontres, sçavoir si les resolutions se doivent prendre sur le champ, ou si on a le loisir de mediter exactement. En premier cas les preceptes joints à la methode ne suffiront pas, au moins dans l'estat où l'art d'inventer se trouve presentement, car j'avoue que si elle estoit perfectionnée comme il faut et comme elle le pourroit estre, qu'on pourroit souvent penetrer d'une veue d'esprit aisée ce qui a besoin maintenant de beaucoup de temps et d'application. Il faut donc maintenant pour prendre en peu de temps des bonnes resolutions dans une rencontre embarassée qu'on aye une force de genie extraordinaire, ou qu'on aye une longue practique qui nous fait venir dans l'esprit machinalement et par habitude, ce qu'il faudroit chercher par la raison. Mais lorsqu'on a le loisir de mediter, je trouve que dans toutes les matieres capables de preceptes et de raisons, lors mêmes qu'elles sont basties sur le fondement de l'experience, pourveu que ces fondemens posés, on puisse rendre raison de tout ce qu'on fait, la theorie peut prevenir la practique, quand on sçait mediter avec ordre pour ne laisser rien echapper des circomstances qui doivent estre mises en ligne de compte. Et même la theorie sans practique passera incomparablement une practique aveugle et sans theorie, lors qu'on obligera le practicien de venir à quelque rencontre fort differente, de celles qu'il a practiquées. Parce que ne sçachant pas les raisons de ce qu'il fait, il demeurera tout court, au lieu que celuy qui les possede trouve les exceptions et les remedes. Aussi voit on tous les jours que les personnes de bon sens, qui ont besoin de quelques ouvriers, après avoir compris la matiere et les raisons de la practique, sçavent donner des ouvertures sur des cas extraordinaires dont les gens du mestier ne s'avisent point, parce qu'ils ont l'esprit comme enfoncé dans les images de leurs manieres communes. Mais on se trompe fort souvent en appellant practique ce qui est theorie, et vice versa. Car un ouvrier qui ne sçaura ny du latin ny de l'Euclide, quand il est habile homme, et sçait les raisons de ce qu'il fait, aura veritablement la theorie de son art, et sera capable de trouver des expediens dans toute sorte de rencontres. Et de l'autre costé un demy sçavant enflé d'une science imaginaire projettera des machines et des bastimens qui ne sçauroient reussir, parce qu'il n'a pas toute la theorie qu'il faut. Il entendra peutestre les regles vulgaires des forces mouvantes, comme du levier, du coin et de la vis sans fin; mais il n'entendra pas cette partie des Mecaniques que j'appelle la science de la resistance ou de la fermeté qui n'a pas encor esté assez mise en regles; et il ne considera pas que les pieces fermes qui doivent soutenir les parties mouvantes doivent avoir beaucoup de resistance, autrement elles cederont plustot que cette grande charge qu'on a projettée de remuer; et plus ces pieces fermes sont proches de la derniere action, plus elles ont besoin de leur fermeté. Quand on entend ces choses, on ne s'expose point mal à propos; et on n'a pas besoin non plus de quelques masses enormes dont les ouvriers peu habiles se servent pour s'asseurer de la solidité. On peut encor dire, que tous ceux qui ont entrepris de nous donner un mouvement perpetuel mecanique, ont manqué dans la theorie. Et generalement toutes nos erreurs dont un autre plus habile que nous nous auroit pû desabuser par des bonnes raisons, sont contraires à la véritable theorie. Cependant je demeure d'accord qu'on ne sçauroit prendre assez de precautions dans les entreprises de practique, et comme la methode de raisonner n'a pas encor atteint toute la perfection dont elle seroit capable, et que d'ailleurs nos passions et nos distractions nous empechent souvent de profiter de nos propres lumieres, je tiens qu'il faut se défier de la raison toute seule, et qu'il est important d'avoir de l'experience ou de consulter ceux qui en ont. Car l'experience est à l'egard de la raison ce que les épreuves (comme celles du novenaire) sont à l'egard des operations Arithmetiques. Mais quand il ne s'agit que de la connoissance, on peut se contenter de peu de preceptes comme des principes d'invention de chaque science, pourveu qu'on possede la science generale, ou l'art d'inventer.