Series VI Band 4 · No. 161₁.
Gestrichener Ansatz
GESTRICHENER ANSATZ
Il est constant que de toutes les choses visibles l'homme est ce qui peut contribuer le plus au bonheur de l'homme; mais le mal est, qu'on ne s'unit pas assez et que chacun croit trouver son avantage par des routes particulieres, au lieu que s'ils travailloient tous de concert au bien commun, chacun se trouveroit plus heureux sans comparaison qu'il ne sçauroit estre dans cette confusion et même dans cette opposition de desseins. Nous marchons dans les tenebres, et au lieu de nous tenir par la main pour nous entreguider, et pour asseurer nostre chemin, nous courons confusement et heurtons les uns contre les autres. Cependant j'avoue qu'il est plus aisé de remarquer ces desordres que d'y remedier. La bonne intention d'un seul n'y suffit pas, plus il la fera connoistre et plus il s'exposera à l'envie, ou au mepris; à moins qu'il n'ait des qualités fort extraordinaires ou beaucoup d'autorité pour se faire aimer et considerer; mais on voit que ces sortes de personnes sont ordinairement plus portées à l'ambition pour se distinguer qu'à la charité pour s'unir avec les autres. Il faudroit donc que plusieurs se rencontrassent egalement bien intentionnés et raisonnables, et qui se connussent assez pour se hazarder de s'ouvrir l'un à l'autre. Mais on sçait qu'il n'y a rien de si rare, que de trouver deux amis veritables, et cependant il faudroit qu'il y en eût beaucoup; ou du moins il faudroit que l'interest les fit agir constamment comme s'ils l'estoient. Ce qui n'est pas aisé dans l'estat où les hommes se trouvent par leur education negligée et par leur mauvaises habitudes, qui les rendent emportés et incapables de toute application de longue haleine, lors qu'elle n'est pas soutenue par la veue d'un interest present.
C'est pourquoy tout bien consideré, je croy que rien n'est plus avantageux aux hommes, que d'estre sousmis à des princes, qui soyent egalement grands et éclairés. Un prince est l'abregé de tout son peuple, on peut même dire en quelque façon qu'il est aux autres ce que l'ame est aux corps, et qu'il fait plus que tout le reste. Et je trouve qu'un poëte de mes amis, n'avoit pas grand tort de dire:
Tu quoque nunc florens Ludovico Gallia rege
Acceptos uni disce referre Deos. Caligula souhaittoit que [tous] les Romains n'eussent qu'une teste afin de la pouvoir faire trancher d'un seul coup à tout le peuple. Il le desiroit pour les rendre tous malheureux, et nous le souhaitterons pour la felicité publique et nous nous rejouirons quand le vaste corps d'une grande nation aura une teste dont les perfections fassent le commun bonheur. Il ne faut qu'une ferme resolution d'un grand prince, pour faire reussir les plus beaux desseins. Mais ces princes assez autorisés non seulement par leur merite mais encor par le bonheur, c'est à dire par la providence sont fort rares. J'en ay familierement connu d'infiniment éclairés, mais ils n'estoient ny assez puissans ny assez dégagés pour executer les belles veues qu'ils avoient pour le soulagement de leur sujets et pour le bien de tout le genre humain.