Series II Band 4 · No. 94.
LEIBNIZ AN BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE
[Lietzenburg, Anfang November 1704]. [87.131.]
N'avois je pas raison, Monsieur, d'estre un peu en peine de la destinée de ce que j'avois pris la liberté de vous envoyer il y a long temps, puisque vous me faites enfin l'honneur de m'apprendre sur ma demande reiterée qu'on ne trouve pas à propos de mettre dans le journal la reponse que j'ay faite au pere Lami, parcequ'elle est polemique à ce qu'on dit au lieu que j'avois cru qu'elle estoit purement philosophique. Si cette resolution m'avoit esté connue plus tost j'aurois trouvé peutestre déja un autre moyen de répondre à ce pere, pour me justifier aupres du public. Et je vous supplie cependant Monsieur d'avoir la bonté de faire remettre ma reponse entre les mains de M. Pinson.
Pour ce qui est des Dyadiques; la premiere piece que j'avois envoyée, estoit, et doit estre encor pour l'Academie seule; et la seconde où les Dyadiques sont comparés avec les caracteres de Fohy est destinée au public. Ainsi je vous supplie, Monsieur, de ne faire mettre dans vos memoires que la seconde piece toute seule; et non pas la premiere, et de marquer cela au dessus des papiers, a fin qu'apres quelque temps on ne l'oublie.
J'attends vos belles meditations sur l'infini ou infiniment petit. Il est vray que chez moy les infinis ne sont pas des touts et les infiniment petits ne sont pas des grandeurs. Ma metaphysique les bannit de ses terres, et je ne leur donne retraite, que dans les espaces imaginaires du calcul geometrique, où ces notions ne sont de mise que comme les raçines qu'on appelle imaginaires. La part que j'ay eue à faire valoir ce calcul des infinitesimales ne m'en rend pas assez amoureux, pour les pousser au delà du bon sens. Et la vraye Metaphysique, ou philosophie, si vous voulés, ne me paroist pas moins importante que la Geometrie, sur tout, s'il y a moyen d'y introduire aussi les demonstrations qui n'en ont esté que trop bannies jusqu'icy, avec le Calcul qui sera necessaire pour leur donner toute l'entrée dont elles ont besoin.
Cependant il y faut preparer les Lecteurs par des écrits exoteriques: les journaux m'y ont servi jusqu'icy. Mais je voy bien que le vostre parvenu à un certain âge où l'on ne se soucie plus des bagatelles, ne veut plus que des piéces de poids, et qui ayent corps. Je voudrois estre tousjours en estat de vous en envoyer de cette force, mais mon esprit est devenu moins propre à porter le travail des calculs et des figures, et il croit qu'il luy est permis maintenant de s'egayer un peu, sauf aux autres de mepriser ses productions tardives. Je suis le premier a me rendre justice la dessus, et je trouve tousjours des gens qui me font plus d'honneur que je ne merite. Puisqu'il est vray que même un sot trouve tousjours un plus sot qui l'admire.
Ayés la bonté de marquer à M. l'Abbé Bignon que j'ay tousjours toute la deference qu'il faut pour ses sentimens et je suis avec zele
Monsieur