Series II Band 4 · No. 89.
LEIBNIZ AN ISAAC JAQUELOT
[Berlin, 12. September 1704]. [88.125.]
Je nous ne faisons rien d'avantage, que de
nous appercevoir de ce qui se passe chez nous. Je ne say d'où vous l'avés pris. Pour
moy je tiens que nous faisons tout ce qui se passe en nous.
Vous voules aussi que je sois réponsable des sentimens communs à tous les systemes, en raisonnant ainsi: Le decret de Dieu (de creer le monde) qui donne la realité et l'existence au monde possible est la cause efficace et antecedente de toutes les actions humaines. Donc il n'y a point de liberté.
Je reponds que ce decret n'est pas plus; selon moy, la cause efficace et antecedente, que selon tous les theologiens. La creation des substances et le concours de Dieu à la realité des actions humaines ne fait point de determination necessaire.
Qui vous a dit aussi, que le choix de Dieu determine au mal, c'est plus tost le choix de la creature à
qui Dieu donne l'existence et la realité. Aves vous oublié, Monsieur, que les Theologiens conviennent de
l'origine de la realité positive ou perfection contenue dans les mauvaises actions, savoir qu'elle vient de Dieu,
quoyque le mal qui est une privation de la perfection n'en vienne point
Mais vous n'avés qu'à vous adresser à tous les Theologiens, avec vostre objection, car ce decret
de Dieu n'est pas plus selon moy la cause efficace et antecedente des actions que selon eux
tous. Et tous vous repondront comme moy, que la creation des substances et le concours de
Dieu à la realité de l'action humaine, qui [est] l'effect de son decret, ne font point de
determination necessaire.
Je ne say pas aussi Monsieur comment vous pouvés vous aviser de dire que le choix
que Dieu fait de creer telles ou telles creatures les determine au mal. Il faudroit
donc que selon tous les Theologiens Dieu fut cause du peché. At-on jamais vû d'objections ou
l'on se dût moins attendre?
Vous objectés encor que Dieu suivant ce choix donne toute la realité aux creatures.
Mais qui en doute? Tous les Theologiens n'accordent il[s] pas que toutes les realités (positives
s'entend) ou perfections qui sont dans le bon et dans le mauvais qui constituent le materiel du
peché viennent egalement de Dieu? Le formel du peché est une privation volontaire de la
perfection düe, et cette privation volontaire ne vient que de nous.
Vous dites que le principal, ou le plus important est que le corps (par exemple l'eau chaude) nous cause du sentiment, c'est à dire par une influence physique immediate, car c'est de cela qu'il s'agit. Mais disant cela, ne prenés vous pas pour accordé ce qui est en question? Pourquoy cette chimere ou fausse supposition des Scholastiques (car le commun n'y entre point quand on s'explique) seroit elle plus importante que l'imagination des memes scholastiques que la chaleur qu'on sent, est une entité absolue, et non pas un fantôme dependant en partie de nostre constitution presente.
On ne se trompe pas (dites vous encor) dans les choses qui sont en nous; d'où vous inferés qu'on ne se trompe pas en croyant qu'on meut son bras par une influence physique immediate. Mais le bras et son mouvement est il en nous? De plus on ne se trompe pas dans ce qu'on sent en soy, mais on peut se tromper dans ce qu'on y croit. On ne sent pas cette influence, mais le philosophe de l'école la croit. Ne croit on pas quelques fois qu'on veille, pendant qu'on songe. Ainsi nos jugemens precipités nous trompent encor à l'egard de ce qui est en nous.
J'ay (dites vous) une experience continuelle que je remeu mon bras quand je veux. Mais vostre experience vous apprend que le bras est mû quand vous voulés, et rien de plus. Elle ne vous dit pas que c'est par une influence physique immediate de vostre ame sur le bras.
Vous continués de dire: que s'il y a de l'erreur dans ce jugement, vous n'aurés aucune certitude de ce que vous estes, parce que vous pensés. Quelle consequence? Comment pouvés vous l'avancer sans preuve. N'estes vous pas obligé d'avouer que mon systeme, et même celuy des causes occasionnelles est au moins possible à Dieu? Il se pourroit donc que nostre bras se mût selon nostre volonté, sans l'influence en question. Mais il n'est pas possible que Dieu fasse, que je pense sans exister. Ne confondés donc pas de si grands disparates.
Comment pouves vous aller aussi jusqu'à dire, sans même alleguer de preuve, que selon
mon systeme les bestes ont autant de liberté que l'homme. Est ce que je dis qu'elles choisissent
en suite d'une deliberation: moy qui ne leur attribue point ce qui merite d'estre appellé raison.
Ne craignés donc pas cet abyme où vous dites qu'on se precipite, mais dont on ne voit ny ombre ny trace.
Ay-je jamais refusé aux Estres Libres le pouvoir d'agir sous la dependance de Dieu? Pour quoy m'imposer à tout moment des choses où je n'ay jamais pensé?
Je vous avois dit qu'il est aussi eloigné de la raison d'attribuer à l'ame une influence
physique immediate sur le corps, que d'attribuer à la matiere la faculté de penser. Ma raison est
que l'un est aussi inexplicable que l'autre par les modifications de la chose à qui on l'attribue.
Pour repondre à cela, vous deviés monstrer que cette influence est plus explicable. Mais au lieu
de cela vous combattés la comparaison par une difference qui n'y fait rien ou suppose ce qui est
en question. La matiere (dites vous) n'atteint la pensée par aucun endroit. Mais l'ame atteint le
bras. Je reponds que ceux qui soutiendront la pensée de la matiere, soutiendront en meme temps
que la matiere atteint la pensée, comme un sujet d'inhesion doit atteindre son attribut. Et ceux
qui nient l'influence en question, nieront en meme temps que l'ame atteint le bras. Outre que
parler d' atteinte, ce n'est rien dire icy, à moins qu'on n'explique ce terme metaphorique, et
quand vous l'aurés expliqué, il y a apparence qu'on viendra justement à ce qui est en question.
Mais (dites vous) l'ame atteint le corps par le desir. Voilà qui est admirable. Le desir suffit il pour donner une atteinte? Les amans n'en seroient point fachés. Outre que l'ame n'a point ce desir d'influer dans le corps, que les scholastiques s'imaginent, en voulant que l'ame separée a de l'appetit pour estre dans le corps.
Je ne veux point examiner si Dieu par sa toute puissance pourroit donner aux ames la faculté d'agir par influence sur les corps. Il me suffit que cela ne se peut que par un miracle continuel, cette faculté ou cette action n'ayant point de racine dans la nature de l'ame; comme les predicats ou affections naturelles en doivent avoir.
Quand vous demandés: à quoy bon tant d'organes dans les animaux, il paroist bien que vous aves peu medité sur le systeme que vous voules refuter. Souvenés vous, Monsieur, que selon moy l'office de l'ame en partie, est d'exprimer son corps. Sans le corps, sans les organes elle ne seroit pas ce qu'elle est. Toute la nature est liée par le lien de l'ordre.
Il est de la sagesse de Dieu (adjoutés vous) d'accorder aux creatures la faculté d'agir. Je vous ay dit bien des fois, que j'y consens et meme je le presse plus que tout autre à l'egard de leur interieur, qui vient entierement d'elles. Les ames exercent une action physique et immediate en elles memes car elles sont tousjours causes immediates, et souvent maistresses de leur actions naturelles.
Il n'y a point de comparaison entre l'Action d'un corps sur l'autre corps; et entre l'influence de l'ame sur le corps. Les corps se touchent immediatement, et on conçoit comment cela arrive, et comment, la penetration n'ayant point de lieu, il faut bien que leur rencontre change quelque chose dans leur mouvement. Mais on ne voit point de telle consequence de l'ame au corps, ces deux Substances ne se touchent, et ne s'empechent point d'une maniere immediate et qu'on puisse entendre ou deduire de leur nature. Tout ce qu'elles peuvent faire c'est de s'accorder et d'avoir de la dependance entre elles par une influence metaphysique pour ainsi dire en vertu de leur idées et dans les desseins de Dieu qui y sont conformes et c'est par la mediation de Dieu que leur rapport s'obtient non pas par une interruption continuelle des loix de l'un par le rapport à l'autre mais par une harmonie preetablie dans leur natures, une fois pour toutes.
Enfin je ne puis me dispenser de dire qu'il n'y auroit ny plaisir ny fruit dans une communication, où l'on m'imputeroit à tout bout de champs des sentimens que je n'ay point, où l'on ne marqueroit point d'attention, ny à ce que je dis, ny à ce qu'on me dit; où l'on m'objecteroit ce qui est commun à tous les systemes, où l'on passeroit les raisons que j'ay alleguées, où l'on repeteroit les objections repoussées, sans se mettre en peine de ma reponse; enfin où l'on me chargeroit de consequences odieuses sans apporter aucune preuve de ces pretendues consequences.
Maintenant voicy Monsieur mes remarques sur vostre second écrit: il ne suffit pas de parler de tout bien consideré, de claire, de certain si on n'adjoute en quoy consiste la maniere de bien considerer les choses qui les rend claires et certaines. Et c'est ce que je fais en marquant comment les verités non primitives deviennent claires et certaines; savoir par la reduction aux primitives, et en quoy les verités primitives consistent.
Il faudroit mieux entrer dans mon systeme pour juger qu'il n'y a point de pur esprit creé.
J'ay déja dit Monsieur en parlant du rapport naturel qu'il ne s'y agit pas de cause
immediate ou de liaison d'influence, car les vibrations des organes ne causent point ainsi
l'harmonie des sons par une influence sur l'ame, comme vous l'avoues vous meme. Mais il
s'agit seulement de la ressemblance ou convenance des vibrations et des sons. Et s'il n'y en
avoit aucune, Dieu auroit agi arbitrairement ou sans sagesse en faisant representer les vibrations
dans l'ame par quelque chose qui n'y convient pas.
Au reste je suis surpris que vous avoués qu'il n'y peut avoir d'influence physique
d'un corps sur un esprit. Pourquoy combattés vous donc mon systeme qui ne dit que cela?
Il y a tousjours une raison (mais inclinante et non-necessitante) de la volonté, et la volonté pure et seule ne tient jamais lieu de raison. Et vous remarqués vous même, que le dessein de monstrer sa liberté est une raison quelques fois pour ne pas suivre d'autres raisons.
Je voy bien, Monsieur, que vous estes encor bien eloigné d'entrer comme il faut dans mon systeme, puisque vous n'aves point voulu prendre la peine de considerer pourquoy le cas de l'ane de Buridan est chimerique selon moy, et contraire au systeme des choses quoyque j'en aye déja assés assigné la raison. Il faudroit trop de prolixité et de patience pour tout expliquer et rendre recevable à ceux qui par prevention contre un systeme pensent plustost à le critiquer, qu'à l'entendre.
Sans doute la Spontaneité ne suffit pas pour etablir la liberté mais elle y est requise. Il y faut adjouter le choix. Mon systeme augmente la spontaneité, et il ne diminue point le choix.
La volonté de Dieu concourt aux choses par une creation continuelle, et la dependance parfaite immediate du positif des creatures de la volonté de Dieu est demonstrée. Mais Dieu ne sauroit communiquer aux creatures la faculté de creer. Et il n'y a point d'autre influence immediate intelligible d'une substance sur l'autre
De ce que Dieu opere sur les creatures par une influence immediate, on ne peut point inferer quelque chose de semblable à l'egard de l'influence d'une creature sur l'autre. Car à l'egard de Dieu c'est une chose necessaire, et la dependance parfaite et immediate que le reel positif des creatures doit avoir de la volonté de Dieu, est demonstrée; et consiste dans une continuelle production ou creation, mais cela ne sauroit convenir aux creatures.
Car on ne peut pas tousjours juger par l'écrit d'un autre de ce qu'on avoit mis dans le sien à moins que l'autre n'use d'une prolixité excessive pour repeter nos paroles. Mais il n'est point necessai [bricht ab]
Ainsi une influence qui soit a peu pres de meme espece avec celle de Dieu, ne
sauroit estre admise. Outre qu'une telle influence seroit superflue, et meme peu raisonnable
d'ailleurs. Car sans troubler les loix des choses comme elle feroit, la sagesse de Dieu a déja
pourveu à ce qui se doit faire dans chaque substance, sauf la spontaneité tousjours (qui la fait
suivre ses propres loix et son naturel); et sauf la liberté si elle est raisonnable. Car pourquoy ne
suivroit elle pas ses propres loix et son naturel? Dieu n'ayant point besoin de les troubler par
celles d'un autre; puisque les loix des uns et des autres s'accordent conformement à l'harmonie
preetablie, qui s'accommode à la nature de chaque chose, autrement son ouvrage n'auroit gardé
d'avoir la perfection qui luy convient. Et tout cela fait voir que l'influence des creatures des
unes sur les autres seroit un miracle continuel et même inutile, puisqu'elle feroit que Dieu
tireroit des creatures par violence, ce qu'il en peut obtenir avec spontaneité.
Je reçois tout presentement vostre troisieme écrit sur lequel il suffira de dire presentement,
que si apres avoir parlé autrement dans l'hypothese des causes occasionnelles, on revient à
des expressions conformes aux miennes et si, à vostre avis les auteurs de cette hypothese
ne trouveront point mauvais qu'on s'explique de la sorte, j'en seray ravi. Mais alors
il faut qu'ils quittent aussi leur opinion dans le plus reel qui la distinguoit de la mienne et qu'au
lieu de vouloir que les loix des corps soit à l'egard de la quantité du mouvement soit au moins
(comme le croyoit M. des Cartes) à l'egard de sa determination, sont changées par rapport aux
actions des ames; ils reconnoissent avec moy que non.
Au reste je crois qu'après avoir mieux compris mon sens, vous aurés l'equité, Monsieur de ne me point attribuer des sentimens, que je desavoue, et qui ne se trouvent pas dans mes écrits; et que si vous voulés tirer des consequences de mes sentimens, vous le feres par des argumens en bonne forme, sans supposer ce qu'on vous niera, et sans supprimer ce qui a besoin d'estre exprimé. Autrement vous serés coupable de toutes les fautes des disputans ordinaires ce qui ne seroit pas bienseant à une personne de vostre merite, et ne vous feroit pas moins de tort qu'à la bonne cause dans les endroits ou vous soutenés la verité comme il faut.