Series II Band 4 · No. 88.
ISAAC JAQUELOT AN LEIBNIZ
[Berlin,] 12. September 1704. [86.89.]
On demande pourquoi de telles et telles pensées de l'Ame il s'ensuit tel et tel mouvement
du corps et vice versa.
On répond dans le systéme des Causes occasionnelles que Dieu produit ces pensées, ou ces mouvemens à la présence de tels ou tels objets.
Dans le systême de l' harmonie preétablie, on dit que Dieu forme l'Ame avec toutes
ses pensées enveloppées qui repondent aux objets et à tous les mouvemens du Corps. Et que
tous les mouvemens du corps se succedent les uns aux autres, comme les mouvemens d'une
Machine qui est montée pour les produire; de sorte que les pensées répondent juste aux
mouvemens, comme les mouvemens aux pensées.
Il me semble que la differrence qu'il y peut avoir entre ces deux systémes est fort pétite. Pour expliquer mieux ma pensée; je distinguerai, le premier instant de l'union de l'Ame avec le corps, et les instans suivans de la vie de l'homme. Dans le premier on trouve la cause; et dans les suivans les effets.
A l'égard du prémier, il est facile de voir que ces deux systemes s'accordent. Puis qu'il faut nécessairement reconnoitre dans le systême des Causes Occasionnelles, une telle volonté de Dieu, qu'à l'occasion d'une telle pensée, il produira un tel mouvement etc. De sorte qu'en vertu de ce traitté et de cette convention, il s'ensuit qu'une telle pensée de l'Ame se rencontrera, avec un tel mouvement du corps. Chacun en convient. Dans un systeme on dit que Dieu les produira. Dans l'autre, on suppose qu'ils sont deja produits mais d'une maniere imparfaite et enveloppée. En effet il faut, que la haine que j'aurai demain pour une personne que j'aime aujourdhui, soit fort incomplette et fort enveloppée. De même que le sont les mouvemens du corps que je dois avoir demain à la promenade, sont fort differrens de l'etat où est aujourdhui mon corps quand je dors ou que je suis assis.
Il y doit donc avoir quelque production nouvelle. Quelle en sera la cause? On convient que
c'est la volonté de Dieu. Sera ce un nouvel acte de volonté? ou le même acte qui s'exécute? Je
ne vois rien ici, de differrent que la maniére de s'exprimer. Puisque de part et d'autre on établit
dès le commencement une volonté pour faire qu'une telle pensée soit toujours accompagnée
d'un tel mouvement et vice versa.
Quand Dieu a formé cette terre pour durer six mille ans pour exemple. N'est il pas vrai que chaque instant de cette durée est un effet de ce prémier acte de volonté, sans qu'il soit besoin d'y en supposer un nouveau? Je crois que les Autheurs des Causes occasionnelles ne trouveront pas mauvais, qu'on explique de la sorte leur systeme. Et je ne vois pas qu'il soit necessaire d'en dire ni plus ni moins dans le systeme de l'harmonie ... Que si quelques fois on parle autrement dans l'hypothese des Causes occasionnelles, cela doit se rapporter à l'application de cette prémiere volonté de Dieu, comme on doit le dire dans le développement de nos pensées pour répondre à tels mouvemens.
Il n'y a pas plus de miracles en cela que dans la conservation de l'Univers. Supposons que dans l'ame d'un homme Dieu y ait enveloppé la pensée ou la volonté de résusciter cinq ou six hommes d'entre les morts. Il n'y aura point de miracles dans le développement de ces pensées: il se fera comme les autres: le miracle sera dans les corps qui ne sont pas disposez naturellement pour cela. Ainsi dans les actions ordinaires à quoi les corps sont disposez, pour faire cette union qui compose l'homme, il n'y a point de miracle, parce qu'il n'y faut point supposer d'autre volonté de Dieu que cette premiere qui a formé cette union sous telles et telles conditions.
Pour expliquer en quoi consiste la Liberté. Je crois qu'en supposant que l'Ame peut agir
en elle meme, et faire des réfléxions, il suffit de dire que l'Ame prend telles ou telles
résolutions en elle-même, aiant un pouvoir sur ses propres actions: Et que Dieu aiant prévu
telle et telle resolution, y a accommodé le corps pour l'éxécution. Si on admet cela, je ne vois
plus aucune difficulté dans la moral, ni dans la Religion.
Ce que je dis sera obscur à d'autres qu'à Monsieur Leibnits. J'ai reçu deux Lettres de votre part voici la troisiéme que je vous écris.
Je voulu hier, Monsieur, avoir l'honneur de vous voir, vous n'estiez au logis, Je ne scais si je serai aujourdhui plus heureux.
Du 12 7.bre 1704.