Series II Band 4 · No. 90.
LEIBNIZ AN DAMARIS LADY MASHAM
Lietzenburg, [16.] September 1704. [80.91.]
Luzenberg à la Maison de plaisance de la Reine
de Prusse prés de Berlin ... . Septembr. 1704
Mylady
Ce n'est pas par reconnoissance, quelque grande que je doive à vos bontés, que j'ay marqué la satisfaction que vostre representation de mon systeme m'a donnée, car je l'ay sentie veritablement. Mais je serois flatteur si je pretendois que vous en eussiés penetré tous les replis, ce que je n'ay pas encor fait moy même. Vos difficultés marquent cependant l'intelligence que vous en avés, car elles sont belles et dignes d'estre resolues.
Lors que j'ay dit que l'organisme est essentiel à la matiere arrangée par une sagesse
divine, vous doutés[,] Madame, si nous pouvons determiner par la consideration de cette
sagesse infinie, quelles en doivent estre les operations; je reponds que nous le pouvons en
general et en excluant souvent ce qui n'y est point conforme, mais non pas en detail. Ainsi
supposé qu'il n'y a rien de negligé ny d'inculte dans les ouvrages de Dieu, les Atomes, par
exemple, ne sauroient avoir lieu, car il n'y a point de varieté ny d'ornement dans leur parties,
faute incompatible avec l'Architecture divine. Il faut se garder d'un pyrrhonisme adroit,
caché sous une fausse modestie qui porteroit trop loin cette verité que nous ne connoissons pas
assés les voyes de Dieu. C'est comme quelques uns sous ce pretexte que les regles de la justice
divine nous peuvent passer quelquesfois; se donnent la liberté d'attribuer à Dieu des Actions
tyranniques.
C'est peutestre une Question de Nom, si toutes les Entelechies, meritent estre appellées des Ames. Et cela depend des definitions qu'on voudra donner à ces termes.
Il est necessaire de concevoir quelque substance sans extension. Car déja Dieu ne sauroit estre étendu. Mais j'avoue que toute substance créée est accompagnée d'etendue et je n'en connois point d'entierement separées de la matiere, comme je vous marquay d'abord. C'est le moyen de retrancher mille difficultés, quoyque je ne veuille point disputer sur ce qui est possible à Dieu.
Je veux bien croire, Madame, que vous n'avés point d'image d'une substance non-etendue; mais cela n'empeche point que vous en pussiés avoir une notion. M. Lock estant de mon sentiment selon son Essay et se trouvant chez vous, j'aurois tort d'entreprendre ce qu'il peut mieux faire et de pres.
(: Et
(: L'Ame
(: A proprement parler l'étendu solide sans ame n'est qu'un resultat de plusieurs substances, et nullement une vraye substance. :)
Ainsi la matiere qui pense sans ame ne peut estre qu'une fiction impossible, ou tout au plus un miracle dans mon systeme; il est vray de dire qu'il y a une substance qui a de la pensée et de l'étendu en même temps, si par la substance on entend le composé de l'ame et du corps[,] par exemple l'homme, mais si l'on entend la substance simple, il est manifeste qu'elle ne sauroit avoir de l'etendue en elle car tout etendu est composé. :)
Je ne say, Madame, comment on pourroit discerner une faculté naturelle primitive de penser, d'un principe substantiel de la pensée joint à la matiere.
A l'egard de la liberté, je ne voy point qu'il y ait là dessus plus de difficulté dans mon systeme que dans les autres, et M. Lock ayant fait un si beau chapitre sur ce sujet, j'aurois mauvaise grace de vouloir encherir sur un Ephod ou oracle domestique que vous avés, Madame, ainsi je vous diray seulement par rapport à mon systeme, que la liberté demandant que nous agissions avec spontaneité et avec choix; mon systeme augmente nostre spontaneité, et ne diminue point nostre choix.
Je prends beaucoup de part, Madame, à la satisfaction que vous avés, et que vous nous donnés en ayant soin de la conservation de l'illustre Monsieur Lock. Je souhaite que vos soins en cela et en toute autre chose soyent heureux, et je suis avec respect
Mylady vostre etc.