Series II Band 4 · No. 85.

ISAAC JAQUELOT AN LEIBNIZ

[Berlin,] 6. September 1704. [83.86.]

French

Du 6. 7.bre 1704.

Je ferai, Monsieur s'il vous plait, quelques réfléxions sur vos remarques. 1.o Quand je parle d' illusions ou de dangereuses conséquences, c'est sans aucun rapport à votre intention, si quelque chose de semblable m'estoit échapé je vous en ferois reparation. Mon dessein n'est autre que d'exprimer la maniere dont je conçois ce systême, de sorte que si je me trompe, les termes d' illusions et de dangereuses conséquences ne tombent que sur moi même, et sur mon ignorance. J'appelle illusion, la pensée que nous avons de faire quelque chose, parce qu'à parler exactement nous ne faisons rien davantage, que de nous appercevoir de ce qui se passe chez nous. Et je nomme des conséquences dangereuses ce qui suit de cette supposition.

Pour établir mon raisonnement, je ne me servirai que de votre principe, Entre plusieurs mondes possibles que Dieu connoissoit simplici intelligentiâ, il a choisi celui ci et par ce choix ou ce decret il a donné à ce monde sa réalité et son existence. De sorte, dites vous, que c'est la propre nature des choses qui en fait la suite antérieurement à tout decret. Permettez moi, Monsieur, de remarquer ici, qu'il faut à mon avis distinguer entre les Etres corporels et les spirituels. Les prémiers agissent nécessairement et aveuglement selon leur nature et il est certain que cette nature fait la suite des choses avant le decret de leur existence, qu'un triangle éxiste, ou qu'il n'éxiste pas, ses proprietez sont toujours les mêmes. Mais il n'en est pas de même, à mon avis, des Etres spirituels qui sont intelligens et libres, parce qu'estant capables de bien et de mal ils peuvent produire des actions bonnes ou mauvaises, sans estre nécessairement déterminez par leur nature aux unes ni aux autres. Leibniz hat bemerkt: J'en demeure d'accord. Elle[s] ne sont pas aussi necessairement determinées dans le monde possible qui les contient, mais comme elle[s] sont, c'est à dire comme libres.

Je reprens votre monde que Dieu connoit simplici intelligentiâ et je l'applique aux Etres spirituels, Dieu connoit simplici intelligentiâ les differentes résolutions qu'Adam ou David exposez à la tentation pouvoient prendre. C'estoit une chose possible qu'ils repoussassent la tentation, ou qu'ils y succombassent. Entre ces deux mondes intelligibles et spirituels qui estoient possibles Dieu choisi celui ci et par ce choix ou ce decret, il lui donne son existence et toute sa réalité, comme il la donne au monde corporel; Leibniz hat bemerkt:  Le monde possible que Dieu choisit, contient toute la suite des choses, libres en non libres, et Dieu voit Adam ne repoussant pas la tentation, autrement ce seroit un autre monde; il y voit tout ce qu'il voit par prescience apres avoir choisi son existence. Dieu ne choisit point qu'il seroit vaincu mais il choisit ce monde qui entre autres choses contient qu'il est vaincu. N'est on pas en droit de conclurre, que ce decret qui donne la réalité et l'existence est la cause efficace et antécedente de toutes les actions humaines, et que par consequent il n'y a plus de liberté. Leibniz hat bemerkt:  Point du tout. Ce monde possible contient qu'Adam luy meme choisit librement. Vous dites qu'ils ne sont disposez à ce qu'ils font que par leur propre nature. Leibniz hat bemerkt:  C'est sauteur. Pardonnez moi, leur nature considérée en elle même et dans le monde possible, estoit capable de bien et de mal, et elle n'a esté determinée au mal, que par le choix que Dieu en a fait, et par un decret efficace qui donne toute la réalité qui s'y trouve. Leibniz hat bemerkt:  Elle en estoit capable absolument, mais dans ce monde possible que Dieu choisit, il est contenu qu'il se determine au mal librement. Si Dieu eut voulu choisir l'Ame d'Adam repoussant la tentation et s'acquitant de son devoir il lui auroit donné par son choix cette réalité. Leibniz hat bemerkt:  Il n'auroit choisi une autre monde possible. Voila, Monsieur, ce qui me fait craindre les dangereuses consequences. Leibniz hat bemerkt:  C'est pour n'avoir point du tout attendu à ce que j'ay dit, et meme vous ne savies pas, Monsieur alors ce que je vous dis maintenant de mon sentiment du monde possible, que vous n'aves point pris du tout comme je l'entends. Ce monde possible que Dieu a choisi contenoit ensemble avant son decret du choix, tout ce qui est contenu maintenant dans sa prescience au lieu que vous le prenes comme si Dieu determinoit par son choix autre chose que l'existence de cette series. Vous verrez dans le traité que vous voulez bien lire et que je vous prie de ne communiquer à personne, comment je concois la chose: je n'en dirai rien ici.

Vous répondez à ce que je dis de la connoissance que nous avons de ce pouvoir qui est en moi pour remuër le bras quand je veux, que nous nous trompons en beaucoup d'autres choses, comme à croire que la chaleur se trouve dans l'eau etc. Mais sans remarquer qu'on ne se trompe pas au principal qui est que l'eau nous cause le sentiment que nous avons, je dirai qu'il y a une grande differrence entre ce qui se passe hors de nous et ce qui se fait en nous, qui est du ressort de notre connoissance et de nos réfléxions. Que je me trompe dans le jugement que je fais des choses qui sont hors de moi, cela n'est pas étonnant: Leibniz hat bemerkt:  Le mouvement du bras est hors de vostre ame. Mais que dans les choses que je sens, que je connois distinctement, par mes réfléxions sur moi même et par une expérience continuelle, comme est le pouvoir que j'ai de remuër mon bras, quand je veux; Leibniz hat bemerkt:  Il se meut quand vous voulés c'est assez, et vous ne connoissés rien de plus. si dis je il y peut avoir de l'erreur dans cette connoissance, je n'aurai aucune certitude que je suis parce que je pense. Leibniz hat bemerkt:  Quelle consequence? Il n'est point possible que vous pensiés et ne soyes pas. Mais il est fort possible que vous n'ayies aucune influence physique sur les corps. Dieu par sa toute puissance pourroit rendre mon systeme ou celuy des occasionnelles veritable mais non pas faire que vous pensies sans estre. De sorte que ce n'est point une hypothese qui ait besoin de preuve ni un sophisme a non causa ut causa. Je ne vois pas même que dans votre systême on puisse donner plus de liberté aux hommes qu'aux bêtes «brutes», si d'ailleurs on leur accorde le moindre degré de connoissance, car la spontanëité y est toute entiere. Leibniz hat bemerkt:  Il y a des degres dans la spontaneité, et dans nous il y a choix.

A quoi bon, Monsieur, se précipiter dans cet abyme, plutot que d'accorder aux créatures et principalement aux Etres libres le pouvoir d'agir sous la dependance de Dieu, et avec son concours. Leibniz hat bemerkt:  Je ne comprends point quel abyme vous vous imagines. Je vous ay defié de marquer aucun avantage par rapport à la liberté que je ne donne à l'homme, et vous repetés vos reprehensions, sans y satisfaire. Vous dites qu'on n'accordera pas qu'il soit possible que la volonté agisse sur le corps, que c'est autant que si on attribuoit à la matiere la faculté de penser. Je ne vois pas, Monsieur, que la chose soit égale, la matiere n'atteint la pensée par aucun endroit. Leibniz hat bemerkt:  L'ame atteint elle le corps. La volonté se joint au corps par le desir qu'elle a de le mouvoir. Leibniz hat bemerkt:  Cela est plaisant. Est ce que le desir joint les choses. Outre qu'il n'y a point de tel desir. Elle desire qu'il soit mû, et cela se fait. Quelle contradiction y auroit il que Dieu lui accordât la faculté d'executer ce desir. Leibniz hat bemerkt:  Ce desir n'est point, je ne dispute point cependant de ce qu'il est possible à Dieu de faire par miracle. Je ne concois pas même, que Dieu ait pu donner l'etre aux créatures, et qu'il n'ait pû leur communiquer la faculté d'agir. Leibniz hat bemerkt:  Vous ay je jamais dit que Dieu n'a point donné aux creatures la faculté d'agir. A quoi bon tant d'organes dans les animaux? Leibniz hat bemerkt:  Plaisante demande. A quoy bon qu'il y a d'autres creatures que moy. Enfin n'est il pas plus de la sagesse de Dieu de concevoir les créatures surtout celles qui sont libres avec la faculté d'agir, que de les croire incapables de tout action. Leibniz hat bemerkt:  Qui est ce qui le dit. Et après tout, la communication du mouvement d'un corps en un autre, me paroit autant difficile que l'influence de la volonté sur le corps. Leibniz hat bemerkt:  Il n'y a point de comparaison. Je suis de tout mon coeur

Monsieur Votre tres humble et tres obéïssant serviteur Jaquelot