Series II Band 4 · No. 86.

ISAAC JAQUELOT AN LEIBNIZ

[Berlin,] 7. [September] 1704. [85.88.]

French

Je Am Kopf der Seite notiert Jaquelot: Je n'ai aucune copie de cet Ecrit, ni d'aucune autre lettre que j'aie écrite. Je confesse ma négligence ou ma paresse il m'est impossible de copier quoi que ce soit. suis bien aise que le commencement de mon systême de l'Ame soit approuvé de Monsieur Leibnitz. Le reste me paroit assez bien suivi. 1o La reigle que je donne de la connoissance que nous avons de la vérité, ne sauroit estre contestée. Les veritez identiques doivent estre clairement connues, pour estre reçues comme véritables. De là vient que les démonstrations les plus certaines, sont incertaines à ceux qui n'en connoissent pas la clarté ni l'évidence. Au reste je conviens de tout ce qu'on peut dire, pour empêcher la précipitation et la confusion de nos jugemens: c'est ce que je renferme, dans les termes de tout bien considéré, de clair et de certain.

2o Je ne vois rien qui nous empêche d'admettre des Estres intelligens séparez de la matiere. Car 1o puis qu'il y a des Esprits et des corps, pourquoi n'y auroit il pas des Esprits séparez de la matiere, comme il y a tant de matiere separée des Esprits? Cette varieté de combinaison le requerroit de la sagesse de Dieu. Dieu n'est il pas un Esprit séparé de la matiere? Est il donc impossible qu'il créat de purs esprits? 2o Puisque la matiere est incapable de pensées, les pensées doivent estre produites et reçues dans un autre sujet, qui doit estre independant de la matiere. L'Ame considérée précisément en ce qu'elle est sibi ipsi conscia propriae suae existentiae, exclut tout corps de son idée. Et je ne vois pas qu'il soit plus difficile d'expliquer les actions des Esprits séparez des corps, que celles des Ames humaines, dans le systême des causes occasionnelles et dans celui de Mr. Leibnitz.

Quand on parle de rapport naturel entre les vibrations des corps et les sons harmonieux dont l'ame s'appercoit: les termes de rapport naturel peuvent avoir deux sens. C'est un rapport naturel en ce que Dieu l'a établi dans la nature, avec sa sagesse ordinaire, ce qu'on peut remarquer dans le nombre des vibrations, pour composer une octave, une quarte, ou une quinte. Lors que l'Ame fait attention à ces objets, elle est determinée, à recevoir cette harmonie et non pas une autre. Mais si on a égard aux réfléxions de l'ame qu'on nomme son, ces réfléxions, estant une espéce de pensées confuses, comme sont toutes les sensations, ce ne peut estre à proprement parler, un rapport naturel, parce que ces vibrations ne sont point une cause qui puisse agir immédiatement et par elle même sur l'ame. Il en est comme de la chaleur qu'on sent dans l'eau chaude. Ainsi Dieu n'agit point d'une maniere arbitraire: tout ce qu'il fait, est fondé sur l'ordre et le rapport naturel des choses. N'y auroit il point ici une dispute de mots? car enfin je conviens avec vous, qu'il y a un rapport naturel à un certain égard, mais j'avoue aussi avec vous, qu'il n'y a point de liaison immediate, parce qu'il n'y peut avoir d' influence physique d'un corps sur un Esprit. D'où je conclus encore, qu'il n'y a aucune nécessité de croire, qu'il n'y ait point d'esprit séparé de tout corps. Bien loin de là, il n'y a que la connoissance de nous mêmes qui puisse nous convaincre, qu'il y a des Esprits unis avec des corps.

Quand on dit que la volonté tient lieu de raison. Il n'est pas toujours nécessaire d'avoir recours au naturel, à l'éducation, à la coutume, aux passions etc. Puis qu'il peut arriver, comme dans cette dispute, pour montrer que je suis le maitre de mes actions que je parle, ou je me tais selon qu'il me plait; Et si on demande pourquoi je fais l'un, plutot que l'autre, je n'ai d'autre raison, que le dessein de montrer que je suis maitre de mes actions. C'est en ce sens qu'il est véritable que la volonté tient lieu de raison. Si on dit qu'alors mon inclination me porte à montrer ma liberté, je le veux: ce qu'on dit, ne laisse pas d'estre certain.

L' indifferrence que je rejette, est celle d'un avenir qui m'est entiérement inconnu et à quoi je n'ai jamais pensé. Cet état ne fait rien à la liberté bien loin qu'il soit nécessaire pour la composer. Au reste je n'entens pas ce que vous voulez dire, quand vous rejettez la supposition de l'Ane de Buridan comme quelque chose qui ne sauroit se trouver dans la nature, parce que l' univers ne peut estre miparti en deux parties égales et semblables. Pourquoi deux mesures d'avoines égales et semblables qui agissent sur l'imagination de l'Ane, ne pourroient elles produire le même effet, que deux poids égaux dans les bassins d'une balance? Je ne vois pas que l'univers s'oppose plus à l'un qu'à l'autre.

La résolution n'est pas en effet une nouvelle raison; c'est un résultat de nos raisonnemens. Il est vrai, que nous ne nous appercevons pas toujours des raisons ou des inclinations qui nous font agir: mais ordinairement c'est faute d'attention à ce que nous faisons. Et le plus souvent, nous savons pourquoi nous agissons.

Je ne parlerai pas davantage de la Liberté, j'attendrai que Mr. Leibnits ait lû ce que j'en ai écrit dans le traité que je lui ai communiquai. Je dirai d'avance que la spontanéité ne suffit pas pour établir la liberté de l'homme, puis qu'elle lui est commune avec les bêtes.

Je demande présentement s'il n'est pas vrai, que Dieu par sa volonté a créé la matiere? Voila donc une volonté qui agit immédiatement pour produire un corps. Par quelle influence? je n'en sais rien; on la nommera comme on voudra. Pourquoi cette volonté toute puissante, n'auroit elle pû communiquer à notre volonté, le pouvoir d'agir sur le corps, par une influence à peu pres de même espéce.

Je remets à une autrefois à parler du systême de Mr. Leibnits qui me paroit peu differrent de celui des causes occasionnelles.

Le pouvoir que nous avons d'établir des signes d'institution pour nous communiquer nos pensées, me paroit d'une grande utilité à l'établissement de mon systême. Verbum sapienti sat est.

Dimanche à midi 7 [Sept.] 1704.