Series II Band 4 · No. 83.
LEIBNIZ AN ISAAC JAQUELOT
Berlin, 4. September 1704. [69.85.]
Berlin 4 Septembr. 1704 Remarque sur l'Appendice du Traité de Mons. Jaquelot de la conformité de la foy et de la raison; qui est intitulé: Systeme abregé de l'Ame et de la liberté.
Je ne croyois pas, Monsieur, vous avoir donné sujet de vous servir à l'egard de mon
hypothese d'une expression capable de me faire du tort, comme s'il y avoit de l'illusion, ou
comme s'il y avoit des consequences dangereuses. Je suis ennemi des illusions, j'aime à
parler nettement et precisement, je defie qui que ce soit de marquer un veritable attribut de la
liberté que je n'explique et n'eclaircisse: Et de donner [un] systeme qui satisfasse mieux à tous
buts de la religion et de la morale.
Mais l'ame et le corps sont disposés (dites vous) selon moy par une cause efficace et antecedente à faire tout ce qu'ils font. Où est donc la liberté? Je reponds qu'ils ne sont disposés à ce qu'ils font que par leur propre nature, l'ame librement et avec choix et suivant les raisons du bien et du mal vray ou apparent, et le corps aveuglement suivant les loix du mouvement.
Vous objectés encor que selon moy lors que l'ame agit ce n'est rien autre chose que developper ce qui estoit caché et enveloppé. Mais je reponds encor que cet enveloppement ne doit pas estre outré. Tout enveloppement de l'avenir n'est pas tousjours contraire à la liberté. Tout l'avenir n'est il pas enveloppé dans les idées de l'entendement divin, et même d'une maniere parfaite et precise? et cependant on reconnoist que cela ne necessite point les contingens futurs. Or tout ce qui est distinctement dans l'esprit divin, est confusement et imparfaitement dans le nostre. Ainsi nos actions futures sont en nous, mais ce n'est que par maniere d'inclination, qui ne porte aucune necessité avec soy, quoyqu'il y ait de la certitude à l'egard de Dieu.
Je vous ay marqué aussi, Monsieur, que ce n'est à proprement parler ny la prescience de
Dieu ny son decret, qui determine la suite des choses; mais la simple intelligence des
possibles dans l'entendement divin, ou l'idee de ce monde pris comme possible avant le decret
de le choisir et creer, de sorte que c'est la propre nature des choses, qui en fait la suite
anterieurement à tout decret, la quelle Dieu ne veut que realiser en trouvant cette possibilité
toute faite. Ainsi il ne faut qu'un seul decret posterieur à cette suite ne porte que le choix de ce
monde possible, parmy une infinité d'autres. Ce monde possible donc mais realisé et devenu
existant est aussi enveloppé mais confusement dans chaque esprit créé à l'imitation du divin
entendement, où il est distinctement. Mais les choses sont tant dans l'entendement de Dieu, que
dans tout autre d'une maniere qui les represente veritablement, et conformement à leur nature;
les libres comme libres, et les aveugles et machinales encor comme machinalés. Ainsi cet
enveloppement ne nuit en rien. La suite des choses de ce monde estoit déja reglée eternellement,
en le prenant dans son pur estat de possibilité où il est objectum simplicis intelligentiae
divinae; avant toute consideration du decret qui le realise; tout comme les proprietés
d'un cercle et d'une parabole y sont reglées. Mais c'est avec cette difference, que la connexion
des proprietés avec l'essence des figures Geometriques est necessaire, au lieu que la liaison de
la nature de l'ame et de ses actions libres qui se trouve dans les idées des possibles est
contingente, quoyque certaine et reglée.
Je crois mouvoir mon bras (dites vous), cela n'est pas neantmoins, si la machine est
montée pour le mouvoir à cet instant. Je reponds: que cela est, et n'est pas, selon qu'on prend
les termes, si nous croyons plus que nous sentons, et plus que nous devons croire, et si nous
imaginons des influences physiques où il n'y en a point, à nostre dam! Ne croyons nous pas
aussi, si la raison ne nous corrige, que la chaleur est quelque chose d'absolu et determiné dans
l'eau que tout le monde doit sentir comme nous, que le soleil n'est que de quelques pieds de
diametre, que le ciel se meut? et mille autre[s] illusions et prejugés qui viennent des sens mal
entendus, et de la coustume mal reglée? Ce qu'il y a de vray et de juste dans cette proposition:
je crois mouvoir mon bras, consiste en ceci: je crois veritablement que lors que je
veux que mon bras soit mû, il est mû. Et meme par une certaine dependance que ce corps
a de moy en suite de la prevalence de ma nature, et c'est ce qu'on peut et doit appeller Action
entre creatures, quoyque ce soit l'influence immediate de Dieu qui en fasse l'execution, et que
cette dependence vienne de la liaison des idées. Et dans la practique, que puis je ou dois je
demander d'avantage que le succés de ma volonté? Ce qui va au dela, est theorie ou hypothese;
qui a besoin de preuve, et dans les prejugés vulgaires, c'est sophisma non causae ut
causae. Il n'y a donc point d' illusion ou deception icy, que celle qui vient de nostre faute, et
de la precipitation assez ordinaire de nos jugemens.
Je me contente icy de soutenir mon sentiment contre des accusations qui me paroissent injustes, et je ne veux point icy combattre le vostre qui est le plus receu[.] J'adjoute seulement Monsieur que vous le prenes à la fin pour possible. Ce qu'on n'accordera point. L'ame ne peut avoir ce pouvoir immediat d'ouvrir les fontaines des esprits animaux, et le luy attribuer, c'est tout autant que d'attribuer à la matiere la faculte de penser, sentiment que vous refutés vous même.