Series II Band 4 · No. 70.

LEIBNIZ AN KÖNIGIN SOPHIE CHARLOTTE

Hannover, 8. Mai 1704

French

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Madame

Je Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: A la Reine de Prusse anders wo beßer suis ravi d'apprendre que le mal de Mlle de Pelniz n'est pas esté ce qu'on avoit craint, et qu'Elle sera bien tost auprès de V. M. ou y est déja.

Une Dame Angloise nommée Mylady Marsham m'ayant fait présent d'un livre de feu son pere, nommé M. Cudworth, qui est intitulé Systeme intellectuel, le remerciment que je luy en ay fait[,] m'a attiré une reponse fort obligeante de sa part en Anglois, où Elle me demande quelque éclaircissement sur ce qu'elle a vû de moy dans M. Bayle et dans le Journal des savans. Là dessus j'ay esté obligé de luy écrire une lettre un peu ample, où je luy mande que mon grand principe des choses naturelles est celuy de Harlequin Empereur de la Lune (à qui je ne fais pourtant pas l'honneur de le citer), que c'est tousjours et par tout, tout comme icy. C'est à dire que la Nature est uniforme dans le fonds des choses, quoyqu'il y ait de la varieté dans le plus et le moins et dans les degrés de perfection; et que cela fait une philosophie la plus aisée du monde. On trouve des corps comme les humains par exemple où il y a la perception; mais cette particule de la matiere qui compose ces corps seroit trop priviligiée, si elle avoit seule cet avantage; ainsi je tiens qu'il y a vie et perception par tout, quoyque cette perception ne soit pas accompagnée de la Reflexion dans tous les animaux et dans toutes les autres choses vivantes puisque nous mêmes ne saurions reflechir sur toutes nos perceptions. Et comme nostre ame a un corps organique, je juge que les autres ames en ont aussi; et qui plus est, que l'ame a eu et aura tousjours un corps organique, de sorte que c'est encor en cela tout comme icy; le mort ne pouvant estre qu'un enveloppement et rendre la perception moins distincte, comme lors qu'un grand coup, grand bruit, c'est à dire une trop grande multitude de petites perceptions peu distinguées nous étourdit. J'en dis autant des genies, qui doivent encor avoir leur corps. Enfin comme nous experimentons distinctement que l'ame est menée de pensée par la perception du bien et du mal, et que les actions des corps dependent de leur [bricht ab]

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A Sa M^#h:té la Reine de Prusse

Madame Hanover 8 May 1704

Je suis ravi d'apprendre que le mal de Mademoiselle de Pelniz n'est pas ce qu'on avoit craint, et qu'Elle sera bien tost ou est déja auprès de V. M.

Une Dame Angloise nommée Mylady Marsham, m'ayant fait présent d'un livre de feu son Pere, nommé M. Cudworth, qui est un in folio, intitulé Systeme intellectuel; le remerciment que je luy en ay fait, m'a attiré une reponse fort obligeante en Anglois, où elle me demande quelque éclaircissement sur ce qu'Elle a vû de moy dans M. Bayle, et dans le Journal des savans. Là dessus j'ay esté obligé de luy écrire dernierement une lettre un peu ample, où je luy ay mandé que mon grand principe des choses naturelles est celuy de Harlequin Empereur de la Lunequi je n'ay pourtant point fait l'honneur de le citer), que c'est tousjours et par tout en toutes choses tout comme icy. C'est à dire que la nature est uniforme dans le fonds des choses, quoyqu'il y ait de la varieté dans le plus et dans le moins, et dans les dégrés de perfection. Ce qui donne une philosophie la plus aisée et la plus concevable du monde. Je compare premierement les autres creatures avec nous mêmes.

Nous trouvons des corps, comme les humains par exemple, où il y a de la perception. Mais cette petite partie de la matiere qui les compose seroit trop privilegiée, si elle avoit seule un avantage qui la distingueroit infiniment et même essentiellement de toutes les autres, qui l'environnent. Il faut donc juger qu'il y a de la vie et de la perception par tout. Mais comme nos propres perceptions sont tantost accompagnées d'une Reflexion, et tantost non, et sont plus ou moins claires et distinctes; il est aisé de juger qu'il y aura des estres vivans dont la perception sera obscure et confuse, et même sans reflexion, la quelle est en nous la mere des sciences. Cette meme uniformité de la Nature, mais accompagnée de richesse et d'ornemens, me fait juger que nous ne sommes pas les seuls Estres à Reflexion dans l'univers et qu'il y en aura même qui nous passent merveilleusement, et c'est ainsi que nous concevons ce qu'on appelle Genies. Cependant ce sera encor tout comme icy dans le fonds et ces Genies à mon avis seront encor accompagnés de corps organiques dignes d'eux, d'une subtilité et force proportionnée à la connoissance et à la puissance de ces Esprits sublimes. Et suivant ce principe il n'y aura jamais des Ames separées ny des intelligences entierement detachées de la matiere, excepté l'Esprit souverain auteur de tout et de la matiere même.

Jusqu'icy j'ay comparé les Creatures ensemble que je trouve toutes convenir dans le fonds: comparons maintenant leur estat passé et futur avec l'estat present. Et pour cela je dis que depuis le commencement du monde, et pour tout le temps à venir; c'est tousjours et sera tout comme icy, et tout comme à present dans le fonds des choses, non seulement à l'egard des differens estres, mais encor à l'egard d'un Estre comparé avec soy même. C'est à dire que chaque Estre vivant ou doué de perception le demeurera tousjours, et gardera tousjours des organes proportionnés. La perception aussi bien que la matiere estant universelles selon les lieux, le seront aussi selon les temps, c'est à dire non seulement chaque substance aura de la perception et des organes, mais encor elle les aura tousjours. Je parle icy d'une substance, mais non pas d'un simple assemblage de substances, comme pourroit estre un trouppeau d'animaux ou un vivier plein de poissons où il suffit que les brebis et les poissons ayent de la perception et des organes, quoyqu'il faille juger que dans l'intervalle[,] comme dans l'eau du vivier entre les poissons[,] il y aura encor d'autres choses vivantes mais plus petites, et il en sera tousjours ainsi sans aucun vuide.

Or il n'est point concevable comment la perception puisse commencer naturellement non plus que la matiere. Car quelque machine qu'on s'imagine, ce ne sera tousjours que choc des corps, ou grandeur, figure, mouvemens qu'on concevra produits par son moyen, ce que nous entendons bien estre autre chose que perception; ne pouvant donc commencer naturellement, elle ne doit point finir non plus. Et la difference d'une substance d'elle même, ne pourra pas estre plus grande que d'une substance à l'autre. C'est à dire, la même substance peut avoir seulement la perception tantost plus tantost moins vive et plus ou moins accompagnée de reflexion.

Et rien ne pourra detruire tous les organes de cette substance, estant essentiel à la matiere d'estre organique et artificieuse par tout par ce qu'elle est l'Effect et l'emanation continuelle d'une souveraine intelligence; quoyque ces organes et artifices se doivent trouver le plus souvent dans les petites parties qui nous sont invisibles, comme il est aisé de juger par ce qu'on voit. En quoy a encor lieu la maxime que c'est tout comme icy, dans l'invisible comme dans le visible. D'où il s'ensuit encor que naturellement et parlant suivant la rigueur metaphysique, il n'y a ny generation ny mort, mais seulement developpement et enveloppement

Nachdem Leibniz den Satz zunächst wie folgt beendet hat: et qu'encor ces changemens auront sans doute encor un tres bel ordre, et tres capable de satisfaire, puisqu'il y a ordre et artifice par tout. erweitert er ihn durch die folgende kleingedruckte Passage, die er danach durch Streichung verwirft und durch den Text bis S. 235.10 ersetzt: d'un même animal; autrement il y auroit trop de saut, et la nature sortiroit trop de son caractere d'uniformité par son changement essentiel et inexplicable. L'experience ne confirme pas seulement ces transformations dans les animaux, et qu'un trop grand nombre de petites perceptions peu distinguées paroistra comme dans un coup de teste qui etourdit[,] ou dans une defaillance, n'aura que l'apparence d'un mort veritable ou d'une privation de toute perception. Et il est aisé aussi de juger encor que la suite de ces changemens d'un animal aura sans doute encor un tres bel ordre, et tres capable de satisfaire, puisqu'il y a ordre et artifice par tout. d'un même animal[,] autrement il y auroit trop de Saut, et la nature sortiroit trop de son caractere d'uniformité par son changement essentiel inexplicable. L'experience confirme ces Transformations dans quelques animaux, où la Nature même nous a monstré un petit echantillon de ce qu'elle cache ailleurs, les observations aussi font juger aux plus industrieux observateurs; que la generation des animaux n'est autre chose qu'un accroissement joint à la transformation; ce qui fait bien juger que la mort ne peut estre que le contraire; la difference estant seulement que dans un cas le changement se fait peu à peu, et dans l'autre tout d'un coup et par quelque violence. D'ailleurs l'experience monstre encor qu'un trop grand nombre de petites perceptions peu distinguées comme qui suivent dans un coup de teste[,] nous etourdit, et que dans une defaillance il arrive que nous nous souvenons et devons nous souvenir aussi peu de ces perceptions que si nous n'en avions aucunes. Donc la regle de l'uniformité ne nous doit point faire faire un autre jugement de la mort même dans les animaux suivant l'ordre naturel, puisque la chose est aisée à expliquer de cette façon deja connue et experimentée et est inexplicable de toute autre maniere: n'estant pas possible de concevoir comment commence ou finit l'existence ou l'action du principe perceptif, ny sa separation non plus. Au reste il est aisé de juger que la suite de ces changemens d'un animal aura sans doute encor un tres bel ordre, et tres capable de satisfaire, puisqu'il y a ordre et artifice par tout. Pour en donner quelque idée legere, je comparerois ces Estres avec des hommes qui voudroient monter une haute montagne revestue de verdure, mais escarpée comme un rempart ayant quelques reposoirs ou degrés par intervalles, où aprés avoir grimpé et approché d'un reposoir ou banquet, ils retombent quelques fois tout d'un coup sur un autre plus bas et sont obligés à un nouveau travail, cependant ils ne laissent pas de gagner peu à peu un degré aprés l'autre. Et quelques fois on recule pour mieux sauter. Mais l'ordre de la Providence traite les Estres à reflexion d'une maniere toute particuliere, et qui est sans doute la plus convenable et meme la plus souhaitable.

Mais[,] dirat-on[,] comment la Matiere peut elle agir sur l'Ame ou sur l'Estre à perception, et comment aussi l'Ame peut elle agir sur la Matiere? Car nous remarquons en nous, que le corps obëit souvent à la volonté de l'ame, et que l'ame s'apperçoit des actions des corps; et cependant nous ne concevons aucune influence entre ces deux choses. Les anciens philosophes ont abandonné la difficulté comme desesperée, car on trouve qu'en effect ils ne disent rien là dessus. Les modernes ont voulu couper le noeud Gordien avec la glaive d'Alexandre, et ils ont fait intervenir le miracle dans une chose naturelle, comme les divinités de Théatre pour un denouement d'opera, car ils pretendent que Dieu accommode à tout moment l'ame avec [le] corps et le corps avec l'ame, et qu'il s'y est obligé en vertu d'un pacte ou de volonté generale. Mais cela va directement contre le Principe de l'uniformité de la nature. Ordinairement les corps feront leur effects entre eux selon les loix mechaniques et intelligibles, mais tout d'un coup[,] quand l'ame voudra quelque chose, une divinité viendra troubler cet ordre des corps, et detournera leur cours. Quelle apparence?

Cependant c'est l'opinion du P. de Malebranche et des Cartesiens modernes, et M. Bayle tout habile qu'il est, a bien de la peine à en revenir, quoyqu'il me semble que je l'aye fait balancer. Que faire cependant?

Le dénouement est tout trouvé par nostre principe ordinaire quand nous voyons les corps suivre les loix mecaniques du choc dans quelque machine, et l'ame suivre les loix morales du bien et du mal apparent dans quelque deliberation; disons des autres cas que nous ne voyons pas ou que nous ne demêlons pas si bien, qu'il en est de même, et que c'est tout comme icy. C'est à dire, expliquons les choses dont nous n'avons qu'une connoissance confuse par celles dont nous en avons une distincte; et disons que tout se fait mechaniquement dans le corps, ou suivant les loix du mouvement; et que tout se fait moralement dans l'ame, ou suivant les apparences du bien et du mal; tellement que même dans nos instincts ou dans les actions involontaires où le seul corps paroist avoir part; il y a dans l'ame un appetit du bien ou une fuite du mal qui la pousse, quoyque nostre reflexion ne puisse point en demêler la confusion. Mais si l'Ame et le Corps suivent ainsi chacun ses propres loix à part soy, comment se rencontrent-ils, et comment est ce que le corps obeit à l'ame, et que l'ame se ressent du corps? Pour expliquer ce mystere naturel il faut bien recourir à Dieu, comme il faut lors qu'il s'agit de donner la raison primordiale de l'ordre et de l'art dans les choses; mais ce n'est qu'une fois pour toutes, non pas comme s'il troubloit les loix des corps, pour les faire repondre à l'ame; et reciproquement; mais qu'il a fait les corps par avance, en sorte que suivant leur loix et tendences naturelles des mouvemens, ils viendront à faire ce que l'ame demandera, quand il le sera temps; et qu'il a fait encor les ames en sorte que suivant les tendences naturelles de leur appetit elles viendront aussi tousjours aux representations des estats du corps. Car comme le mouvement mene la matiere de figure en figure, l'appetit mene l'ame d'image en image. Tellement que l'ame est faite dominante par avance et obeie des corps autant que son appetit est accompagné de perceptions distinctes qui la font songer aux moyens convenables quand elle veut quelque chose; mais qu'elle est assujettie au corps encor par avance en tant qu'elle va à des perceptions confuses. Car nous experimentons que toutes les choses tendent au changement[,] le corps par la force mouvante, et l'ame par l'appetit, qui la mene à des perceptions distinctes ou confuses selon qu'elle est plus ou moins parfaite. Et il ne faut point s'emerveiller de cet accord primordial des Ames et des corps, tous les corps estant arrangés suivant les intentions d'un Esprit universel, et toutes les ames estant essentiellement des representations ou miroirs vivans de l'univers suivant la portée et le point de veue de chacune, et par consequent aussi durables que le monde luy meme. C'est comme si Dieu avoit varié l'univers autant de fois qu'il y a d'ames, ou comme s'il avoit creé autant d'univers en raccourci convenans dans le fonds, et diversifiés par les apparences. Il n'y a rien de si riche que cette uniforme simplicité, accompagnée d'un ordre parfait. Et l'on peut juger si chaque ame à part doit estre parfaitement bien ajustée, puisqu'elle est une certaine expression de l'univers, et comme un univers concentré, ce qui se verifie encor de ce que chaque corps[,] et le nostre aussi par consequent[,] souffre quelque chose de tous les autres, et par consequent l'ame sympathise aussi.

Voilà en peu de mots toute ma philosophie, bien populaire sans doute, puisqu'elle ne reçoit rien qui ne reponde à ce que nous experimentons, et qu'elle est fondée sur deux dictons aussi vulgaires que celuy du theatre italien, que c'est ailleurs tout comme icy; et cet autre du Tasse: *che per variar natura è bella*, qui paroissent se contrarier, mais qu'il faut concilier en entendant l'un du fond des choses, l'autre des manieres et apparences. Cela paroist passablement bon pour des personnes qui aiment la recherche de la verité, et qui sont capables de la penetrer; mais je ne say s'il ne paroistra trop bas et trop uni pour celles du premier ordre, comme l'est Vostre M^#h:té, ce que je n'entends pas du costé du rang, mais de l'esprit. J'apprehende qu'il auroit fallu ou ne Vous rien dire Madame de telles choses, ou Vous en proposer de plus sublimes[,] et que quelqu'autre trouvera mieux que moy. Cependant ces bagatelles pourront amuser peut estre durant quelque moment. Et si elles servent au moins à cela, j'en seray content, estant avec devotion,

Madame de V. M^#h:té le tres sousmis et tres obeissant serviteur

Leibniz