Series II Band 4 · No. 68.
ISAAC JAQUELOT AN LEIBNIZ
Berlin, 6. Mai 1704. [65.69.]
A Berlin ce 6me May 1704
Vous pouvez, Monsieur, disposer librement de moi par tout où vous me jugerez de
quelqu'utilité. Il ne faut pas douter que les libraires de Hollande n'acceptent avec joie la
proposition qu'on leur fera d'imprimer vos ouvrages. Je suis ravi que vous vous disposiez à
mettre au jour vos remarques sur l'Entendement humain; et vous avez tres bien fait de les
mettre en dialogues: cela facilite et delasse à même tems l'attention. Aussitot donc que j'aurai
votre réponse, j'écrirai au libraire qui a fait imprimer mes Dissert. sur l'Exist. de D. que vous
souhaittez, qu'on emploie les mêmes caracteres. Ils sont tres beaux, je crois mêmes que
l'Imprimeur en aura de nouveaux parce qu'ils estoient un peu usez. Mais afin de finir cette
affaire tout d'un coup il faut s'il vous plait que vous m'appreniez 1o ce qu'il pourra contenir de
pages in 4o. Cela vous sera facile en faisant copier de la même main une demi-page de mon
livre. 2o il faut fixer le nombre des Exemplaires que vous souhaittez si vous les voulez reliez et
de quoi, ou en blanc. 3o il faudra encore limiter un tems pour finir l'impression, de peur qu'elle
ne dure trop long-tems. 4o J'exigerai en suite du libraire, un billet par lequel il s'engage
d'accomplir toutes ces conditions. Pour vous trouver un homme assez habile dans la philosophie
et dans notre langue, je n'en connois point à la Haie qui ait ces deux qualitez. Mais il me
semble que vous possedez assez notre langue pour n'avoir pas besoin de correcteur. Vous savez
qu'Elien a écrit tres purement en grec, tout latin qu'il estoit. Il faut seulement prendre garde à
ne pas laisser échapper de mots latins en francois. Ce qui m'oblige de vous donner cet avis,
c'est que vous me donnez sur vos lettre le titre de Concionateur et quelques fois aulique, le
premier n'est pas francois et le 2. n'a que deux significations en notre langue l'un pour dire un
acte de Sorbonne quand on donne le bonnet, l'autre pour marquer les conseillers de l'Empire.
Concionator aulicus se traduiroit prédicateur de la cour. Mais comme nous avons laissé
le titre de prédicateur à l'Eglise Romaine, nous disons Ministre ordinaire du Roy. Pour
revenir à votre dessein, il faudroit que celui qui liroit votre ouvrage fut aupres de vous afin qu'il
ne fit aucun changement qui put altérer le sens.
Afin de parler d'autre chose, je vous dirai en deux mots le petit systême que je me suis fait
de l'Ame humaine, d'où vous connoitrez l'impatience que j'ai de voir votre ouvrage. Je la
definirai, en passant, substantia conscia sibimet ipsi propriae suae existentiae et
capax variarum cogitationum. Je m'exprime en latin parce que nous n'avons point de mot
francois qui puisse rendre tout le sens du mot conscia.
Cette prémiere pensée, qui la rend conscia ... lui est essencielle et se trouve implicitement
dans toutes les autres.
Mais l'homme estant de cette combinaison d'Etres qui joint l'esprit à un corps pour le faire agir. Il faut attendre que le corps ou l'instrument soit bien formé, comme une plume doit estre taillée pour écrire. De sorte que quand Dieu l'unit à l'embrion, elle n'a gueres d'autres pensées à mon avis que celle de son existence avec ses dépendances qui sont la joie ou la douleur.
Lors que l'instrument est en état de lui rendre ses services, elle exerce sa capacité de penser et la reduit en acte.
Les pensées sont de deux espéces. L'Ame est capable de juger et de vouloir. Dans la
fonction de juger, je la regarde à peu près comme l'oeil. L'oeil appercoit de lui même sans
effort et sans application un corps lumineux en soi même: mais il faut plus d'effort, pour
découvrir les nüances des couleurs, ou les parties d'un corps peu éclairé. De même aussi il est
des propositions que l'esprit apperçoit d'abord par leur propre clarté, parce qu'il est capable de
connoitre: c'est l'à selon moi la source des idées innées ou nées avec nous. Mais il en est
d'autres enveloppées qui demandent de l'attention, du raisonnement et des conséquences pour
les connoitre. Il me semble que Mr Lock, tire la naissance des idées les plus claires des sens: et
croit qu'elles naissent de plusieurs inductions. Mais si c'est là son sentiment, car je l'ai lu il y a
long tems, je crois qu'il se trompe. L'instruction des petits Enfans ne va qu'à leur faire entendre
la signification des termes du langage. Aussi tout qu'il les entend il trouve en lui même la vérité
de ces propositions ou de ces axiomes par la capacité qu'il a de connoitre.
A l'égard de la capacité qu'il a de vouloir, ce qui rend l'homme maitre de ses actions,
c'est là où je mets la source de sa liberté. Mais quand il veut agir, l'équilibre est une chimére
qui ne sauroit subsister que sur une parfaite ignorance. Il agit toujours par connoissance et par
raison. Je ne crois pas néanmoins qu'on doive dire que les raisons l'emportent nécessairement
comme un poids puis qu'en ce cas la volonté se haberet mere passive, respectu sui
consensus. Ce que je crois impossible à l'égard de la volonté. C'est parler plus juste selon
mon sens de dire que la volonté se détermine elle même par les raisons, qua habet se active,
essencialiter, in omnibus suis decretis. Velle etenim est agere non pati. Pour le
corps parfaitement organizé, afin de produire les actions libres et humaines, la créateur l'a
soumis à cet égard à la volonté, qui peut ouvrir ou fermer à discretion, les écluses qui donnent
cours aux esprits animaux pour me faire taire ou me faire parler etc. Selon que je veux et que je
le juge à propos.
Voila, Monsieur, currente calamo une petite ébauche de mon systême, qui me paroit
fondé sur le sentiment que nous avons de nous mêmes et sur l'expérience, sauf à le reformer sur
les lumieres que le votre me donnera. J'ai composé cet hyver un petit traitté pour montrer la
conformité de la foi avec la raison et pour deffendre la Religion contre les principales difficultez
des Libertins sur tout contre celles qu'on rencontre dans le Dict. Crit. de M. Bayle aux
Articles Manichéens, Pauliciens et d'autres. Je cherche un copiste avant que d'envoier mon
original en Hollande. Si vous estiez ici, je vous prierois de le lire. N'y viendrez vous point cet
esté? J'entretiendrai Mr. L'Eveque du soin qu'il doit apporter pour arreter la licence de ces
Autheurs Brouillons. L'affaire de Dantzic me chagrine. Je suis de tout mon coeur,
Monsieur Votre tres humble et tres obéïssant serviteur Jaquelot.
Je donnerai cette lettre à Monsieur votre Résident. Mr. de Fucz me rendit avanthier la votre.