Series II Band 4 · No. 67.

LEIBNIZ AN DAMARIS LADY MASHAM

Hannover, Anfang [bis 8.] Mai 1704. [63.72.]

French

Mylady Hanover commencement de May 1704

En Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: A Mylady Masham recevant l'honneur de vostre commandement par une reponse pretieuse de vostre main, j'ay appris en même temps la bonne nouvelle pour moy que vostre present dont je me tiens honoré infiniment, a passé heureusement la mer: de sorte que j'espere d'en jouir bien tost: comme j'avois desiré plus d'une fois, car je crois effectivement que le livre du Systeme Intellectuel avec ce que vous avés eu la bonté, Madame, d'y joindre de son illustre Auteur sur une tres importante matiere de Theologie (: en quoy vous augmentés mon obligation [:]) ne se trouve pas dans ce payscy ny dans le voisinage, à cause de la langue. Et il me sera d'autant plus important de relire ce systeme, que je pense depuis quelque temps à faire une revüe de mes meditations sur des sujets approchans, ce qui me mettra en estat, Madame de mieux satisfaire à vos ordres.

Cependant je feray dés à present un effort pour vous obeïr, que vous aurés la bonté de prendre plustost pour une marque de ma reconnoissance, que pour l'effect d'une confiance qui pourroit meriter d'estre blâmée.

Comme je suis tout à fait pour le principe de l'Uniformité que je crois que la Nature observe dans le fonds des choses, pendant qu'elle varie dans les manieres[,] degrés et perfections; toute mon Hypothese revient à reconnoistre dans les substances eloignées de nostre vüe et observation quelque chose de proportionnel à ce qui se remarque dans celles qui sont à nostre portée. Ainsi prenant maintenant pour accordé, qu'il y a en nous un Estre simple doué d'Action et de perception; je trouve que la Nature seroit peu liée, si cette particule de la matiere qui fait les corps humains, estoit seule douée de ce qui la feroit infiniment differente du reste (même en physique) et tout à fait heterogene par rapport à tous les autres corps connus. Cela me fait juger qu'il y a par tout de tels Estres actifs dans la Matiere, et qu'il n'y a de la difference que dans la maniere de la perception. Et comme nos propres perceptions sont quelques fois accompagnées de Reflexion, et quelque fois non; et que de la reflexion naissent les Abstractions et les Verités Universelles et necessaires, dont nous ne remarquons pas de vestiges dans les bestes, et encor moins dans les autres corps qui nous environnent; Il y a lieu de croire que cet Estre simple qui est en nous, et qu'on appelle Ame, est distingué par là de ceux des autres corps connus.

Que ces principes d'Action et de perception soyent appellés maintenant, Formes, Entelechies, Ames, Esprits, ou qu'on distingue ces Termes selon les Notions qu'on voudra bien leur attribuer; les choses n'en seront point changées. On me demandera ce que deviendront ces Estres simples, ou ces ames que je mets dans les Bestes et dans les autres creatures autant qu'elles sont organiques; je repondray qu'elles ne doivent pas estre moins inextinguables que les nostres et qu'elles ne sauroient estre produites ny détruites par les forces de la Nature.

Mais de plus pour garder l'analogie tant de l'avenir ou passé que des autres corps, avec ce que nous experimentons presentement dans les nostres, je tiens non seulement que ces Ames ou Entelechies ont toutes une maniere de corps organique avec elles proportionné à leur perceptions; mais même qu'ils en auront tousjours, et en ont tousjours eu, tant qu'elles ont existé: de sorte que non seulement, l'ame, mais encor l'animal même (ou ce qui a de l'analogie avec l'ame et l'animal, pour ne point disputer des noms) demeure, et qu'ainsi la generation et la mort ne peuvent estre que des developpemens et enveloppemens dont la nature nous monstre visiblement quelques échantillons selon sa coustume, pour nous aider à deviner ce qu'elle cache. Et par consequent ny le fer, ny le feu, ny toutes les autres violences de la nature quelque ravage qu'elles fassent dans le corps d'un animal, ne sauroient empecher l'ame de garder un certain corps organique, d'autant que l' Organisme, c'est à dire l'ordre et l'artifice, est quelque chose d'essentiel à la matiere produite et arrangée par la sagesse souveraine[,] la production devant doit tousjours garder les traces de son auteur. Cela me fait juger aussi qu'il n'y a point d'Esprits separés entierement de la matiere, excepté le premier et Souverain Estre, et que les Genies quelques merveilleux qu'ils puissent estre, sont tousjours accompagnés de corps dignes d'eux. Ce qu'on doit dire aussi des Ames qu'on peut appeller separées neantmoins par rapport à ce corps grossier.

Vous voyés donc, Madame, que tout cela n'est que supposer, que c'est par tout et tousjours tout comme chez nous et apresent (le surnaturel mis à part) excepté les degrés des perfections qui varient; et je vous laisse juger s'il y a moyen de s'aviser d'une Hypothese plus simple au moins et plus intelligible.

Cette même Maxime de ne supposer sans necessité dans les Creatures, que ce qui répond à nos experiences, m'a encor mené à mon Systeme de l'Harmonie préétablie. Car nous experimentons que les corps agissent entre eux suivant les loix mechaniques, et que les Ames produisent en elles mêmes quelques actions internes. Et nous ne voyons aucun moyen de concevoir l'Action de l'Ame sur la Matiere, ou de la Matiere sur l'ame, ny rien qui y repond, n'estant point explicable par quelque machine que ce soit, que les variations materielles, c'est à dire les loix mecaniques fassent naistre une perception; ny que de la perception puisse naistre un changement de la velocité ou de la direction dans les esprits animaux et autres corps, quelques subtils ou grossiers qu'ils puissent estre. Ainsi tant l'inconcevabilité d'une autre Hypothese, que le bon ordre de la nature uniforme avec elle même (sans parler icy d'autre[s] considerations) m'ont fait juger que l'ame et le corps suivent parfaitement leur Loix, chacun les siennes à part soy; sans que les loix corporelles soyent troublées par les Actions de l'ame, ny que les corps trouvent des fenestres pour faire entrer leur influences dans les ames. On demandera donc d'où vient cet accord de l'ame avec le corps? Les defenseurs des causes occasionnelles veulent que Dieu accommode à tout moment l'ame au corps, et le corps à l'ame. Mais cela ne pouvant estre que miraculeux, est peu convenable à la philosophie qui doit expliquer le cours ordinaire de la Nature; car il faudroit que Dieu troublât continuellement les loix naturelles des corps. C'est pourquoy j'ay crû qu'il estoit infiniment plus digne de l'Oeconomie de Dieu, et de l'uniformité et ordre constant de son ouvrage, de conclure qu'il a créé d'abord les ames, et les corps de telle sorte, que chacun suivant ses propres loix se rencontre avec l'autre. Ce qu'on ne sauroit nier estre possible à celuy dont la sagesse et la puissance sont infinies. En quoy je ne fais encor qu'attribuer aux Ames et aux corps pour tousjours et par tout, ce qu'on y experimente toutes les fois que l'experience est distincte, c'est à dire les loix mecaniques dans les corps, et les Actions internes dans l'Ame: le tout ne consistant que dans l'estat present joint à la tendence aux changemens, qui se font dans le corps suivant les forces mouvantes, et dans l'ame suivant les perceptions du bien et du mal.

Tout ce qui en suit de surprenant est, que les Ouvrages de Dieu sont infiniment plus beaux et plus harmoniques qu'on n'avoit crû. Et l'on peut dire que le subterfuge des Epicuriens contre l'argument pris de la beauté des choses visibles (quand ils disent que parmy une infinité des productions du hazard ce n'est pas merveille si quelque monde, comme le nostre a passablement reussi), est detruit, en ce que la correspondance perpetuelle des Estres qui n'ont point d'influence l'un sur l'autre ne peut venir que d'une cause commune de cette harmonie. M. Bayle (qui est profond) ayant medité sur les suites de cette Hypothese, reconnoist qu'on n'a jamais donné plus d'elevation à ce que nous concevons des perfections divines, et que la sagesse infinie de Dieu, toute grande qu'elle est, ne l'est pas trop pour produire une telle harmonie préétablie dont il sembloit douter de la possibilité. Mais je l'ay fait considerer que les hommes mêmes produisent des automates qui agissent comme s'ils estoient raisonnables; et que Dieu (qui est un Artiste infiniment plus grand, ou plustost chez qui tout est art autant qu'il est possible) pour faire que la matiere agisse comme les esprits le demandent, luy en a tracé le chemin; de sorte qu'après cela il ne faut pas plus s'etonner de ce qu'elle agit avec tant de raison, que du cours de certaines fusées dans les feux d'artifice, le long d'une corde qu'on ne voit point, qui fait paroistre que c'est un homme qui les conduit. On ne sauroit attraper les desseins de Dieu, qu'à mesure des perfections qu'on y trouve, et les corps estant sousmis aux ames par avance pour s'accommoder dans le temps à leur actions volontaires; l'ame à son tour est expressive des corps en vertu de sa nature primordiale, les devant representer par ses perceptions involontaires et confuses: ainsi chacun est l'original ou la copie de l'autre à mesure des perfections ou des imperfections qu'il enveloppe.

Mais j'ay presque oublié, Madame, que j'ay l'honneur de vous écrire, et cette reflexion me fait demander pardon de la prolixité où je me suis laissé aller. Je devois penser que peu de mots suffisent à vostre penetration, et que ce qu'on ne pourra pas vous expliquer qu'en beaucoup de paroles, sera ordinairement quelque chose d'inintelligible: mais quand on est en train, on n'est pas le maistre de finir, et j'ay crû qu'il valoit mieux manquer en excedant. Aussi seray je heureux avec toute ma prolixité, si je n'auray rien omis de ce que je devois dire.

Je voy, Madame, que mon bonheur s'est redoublé en ce que vos bonnes graces m'ont attiré une nouvelle marque de la bonté d'un Auteur d'un merite aussi reconnu que celuy de M. Locke, qui est si avant dans l'honneur de vostre connoissance: je ne say si je dois oser vous supplier de luy marquer mes sentimens pleins d'estime et mon souhait de meriter son approbation ou son instruction. J'ay lû avec soin l'ouvrage important qu'il a donné au public, parce qu'il embrasse beaucoup de choses sur les quelles j'ay medité aussi, ce qui m'avoit engagé même à des remarques. Et comme il est plus aisé de pousser ce qu'un habile homme a commencé; il me semble que je suis en estat de lever quelques difficultés, et de remplir quelques desiderata. Et l'on peut juger par le plan que je viens de vous donner, Madame, dans cette Lettre, si j'ay quelque raison de m'en flatter. Mais je n'ose point me flatter de pouvoir contenter un jugement aussi penetrant que le vostre, et ce sera beaucoup[,] s'il y a quelque chose qui ne vous deplaira pas. Vostre discernement là dessus éclairera le mien, et augmentera l'obligation où je me trouve, estant avec tout le respect et toute la veneration dont on est capable

Milady vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz