Series II Band 4 · No. 60.
ISAAC JAQUELOT AN LEIBNIZ
[Berlin,] 10. März 1704. [59.61.]
Vous m'avez donné occasion, Monsieur, de comparer votre opinion avec celle des causes occasionnelles, et si je l'ai bien comprises, je n'y trouve qu'une tres petite differrence. Pour m'éxpliquer plus clairement, je tracerai ici deux lignes paralleles qu'on veut joindre, la ligne A sera l'Ame et la ligne C le Corps[.]
Dieu a imprimé dès le commencement les idées marquées b, d, e, f etc. dans l'Ame A et il
a imprimé aussi de traces corporelles dans le corps C suivant le même ordre b, d, e, f etc. traces
qui ont du rapport aux objets de l'Univers savoir b à l'objet 1. d à l'objet, 2, et e à l'objet. 3.
Dans l'union du corps avec l'ame qui commence et finit au meme instant, il arrive comme à ces
deux lignes paralleles, si on les joignoit également. Alors b de la ligne A repond au b de la ligne
C. Dans le corps il y a la trace corporelle du cercle 1. et dans l'ame l' idée de ce cercle, et ainsi
des autres. Cela posé il me semble qu'il s'ensuit
necessairement, que Dieu, pour joindre l' idée du
cercle qui est dans l'ame, à la trace corporelle du
même cercle qui est dans le corps, a voulu que l' idée
du cercle qui est dans l'Ame repondit parfaitement à
la trace du même cercle qui est dans le corps, de
telle sorte qu'elles commençassent et finissent en
même tems. Et comme les objets corporels ne sont
pas capables d'agir immédiatement sur l'esprit il faut
que Dieu y mette les idées, mais toujours dans un tel ordre qu'elles repondent parfaitement
aux traces corporelles. N'est ce pas Monsieur, établir les causes occasionnelles? Je n'y vois
aucune differrence, si ce n'est que vous placez d'avance toutes les idées dans l'ame, au lieu que
dans le systême des causes occasionnelles les idées ne sont produites qu'à mesure que les traces
corporelles en font naitre l'occasion. Pour moi, la plus grande difficulté que je trouve dans cette
philosophie, c'est qu'elle me paroit détruire entiérement le franc arbitre, et que je suis autant
persuadé de ma liberté que je le suis de mon existence.
Je ne croiois pas, Monsieur, vous écrire sur ce sujet et j'attendois que vous nous fissiez
l'honneur de venir ici pour vous en entretenir. Mais comme je fus hier obligé de parler au Roy
de quelques affaires, je lui dis en passant ce que vous m'écrivez de ces Théologiens hargneux,
toujours prets de baisser la lance pour un mot, et qui paululum intermissa, rursus bella
movent, Sa Majesté m'a ordonné de vous demander, si vous les connoissez dans le dessein où
elle est de leur imposer silence. Je vous supplie de me faire réponse, et d'estre persuadé que je
serai toute ma vie,
Monsieur Votre tres humble et tres obeissant serviteur. Jaquelot
Du 10 Mars 1704.
Pardonnez moi, Monsieur, si je vous écris un peu en hâte.