Series II Band 4 · No. 4.

BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE AN LEIBNIZ

Paris, 30. April 1701. [3.18.]

French

Monsieur

Il est vrai que je suis assés occupé, et je le suis même plus qu'un autre ne le seroit en ma place, tant parceque je ne suis pas naturellement fort laborieux, que parceque plusieurs matieres differentes qui me passent par les mains, et qu'il faut que j'entende, sont quelquefois un peu élevées pour moi, et me demandent du temps. Mais avec tout cela, je trouverai toujours bien le loisir d'entretenir un commerce qui m'instruit autant, et me fait autant d'honneur que celui que j'ai avec vous.

J'ai lu à l'Academie votre nouvel Essai de Science Numerique. La Compagnie avoit quelque droit sur cet Ouvrage puisque vous avés bien voulu être un de ses Membres. Elle y a reconnu cet esprit de découvertes qui vous est particulier, et elle attend avec impatience les applications que vous nous promettés de ce nouveau Calcul. Elle ne doute point que les utilités que vous en tirerés ne recompensent suffisamment l'incommodité dont il paroist par la quantité des Chiffres, et peutêtre avés vous trouvé quelque moyen de diminuer cette quantité. Quoi qu'il en soit un plus grand éclaircissement sur cette matiere, nous fera un extréme plaisir.

Le feu par reaction dont on vous a parlé n'étoit certainement que l'Experience de M. Lémery. Elle est imprimée dans son Cours de Chimie que vous connoissés. Ainsi je ne vous en dirai rien de plus. Mais à notre derniere Assemblée publique, M. Homberg fit précisément l'Experience dont vous me parlés, des deux Liqueurs qui s'enflament en un instant, et avec violence. Ce qu'il y a même de plus singulier et de plus beau, c'est qu'il en a fait une Proposition générale de Phisique. Toute Huile essentielle de quelque Plante Aromatique des Indes, comme Huile essentielle de Canelle, de Sassafras etc. s'enflame avec un Esprit Acide bien déflegmé. Si vous avés, Monsieur, quelques experiences, qui étendent encore, ou qui modifient cette proposition, vous obligerés extrémement l'Academie de les lui communiquer.

Les idées que vous nous donnés, Monsieur, sur la dilatabilité des corps et sur la recondensation ont paru fort ingenieuses, mais d'une exécution difficile. Les grandes dilatations cassent tout. On fera pourtant quelque tentative quand on en aura l'occasion, et cela iroit plus viste si vous vouliés bien nous aider de quelque Proiet d'Experience plus circonstancié.

Il est vrai qu'il y avoit une Academie particuliere pour les Arts, qui se tenoit chés M. l'Abbé Bignon. L'Ouvrage dont elle s'occupoit étoit une Description de tous les Arts tels qu'ils sont aujourdui, c'est à dire de tous les Instrumens, et de toutes les Pratiques des Ouvriers. On avoit commencé par l'Art de l'Impression. Cette Academie a été reünie à celle des Sciences, et ceux qui la composoient continüent leur même travail. M. des Billettes qui en étoit, et qui a passé dans l'Academie des Sciences, est plein de santé. Les Descriptions de ces Messieurs accompagnée[s] d'un grand nombre de figures, seront trés curieuses, et trés utiles pour voir en quel état sont les Arts presentement, et ce qu'on y pourroit ajouter. Tout au moins on les conservera par là a la Posterité.

Je ne vous dirai rien de la Machine de M. Amontons pour faire agir le feu. Elle s'imprime actuellement dans l'Histoire de l'Academie de 1699, dont une bonne moitié est déja imprimée, et qui paroistra certainement dans deux mois. Le jour qu'elle sera achevée d'imprimer on commencera l'impression de l'Histoire de 1700. Après cela le Public sera toujours instruit à point nommé à la fin de chaque année de ce qui se sera passé dans l'Academie. Personne ne meriteroit autant que vous, Monsieur, d'en être instruit avant le Public, mais outre que cela ne vous avanceroit pas beaucoup le temps, je ne pourrois vous dire les choses avec la même étendüe, et dans le même dètail ou l'Histoire vous les donnera.

Pour les MS de la Bibliotheque du Roi, dont le Traducteur d'Abulfeda pourroit avoir besoin, c'est une chose qui ne regarde ni l'Academie, ni aucun de ses Membres. Il faudroit pour cela s'adresser a ceux qui ont soin de la Bibliotheque, et si vous me iugiés propre à cette negotiation, j'exécuterois vos ordres avec beaucoup de ponctualité.

Votre Essai de Science Numerique sera dans l'Histoire de cette année 1701. Si vous y voulés ajouter quelque chose, vous aurés assés de loisir. L'Academie vous prie d'enrichir son Histoire annuelle le plus que vous pourrés, de quelques unes de vos découvertes, et je vous supplie en mon particulier de croire que je suis avec une parfaite estime et un Zele extréme

Monsieur Votre trés humble et trés obeissant serviteur Fontenelle

de Paris ce 30 Avr. 1701.