Series II Band 4 · No. 31.
LEIBNIZ AN PIERRE BAYLE
Berlin, 6. November [bis Mitte November] 1702. [27.38.]
[L1 ]
Monsieur Berlin 6 Novembr 1702
J'ay
Je suis bien aise qu'il ne vous a point deplû: mais j'aurois tort d'en retrancher les endroits qui vous rendent justice, et qui marquent l'obligation qu'on vous a d'avoir contribué à deve- lopper cette matiere par vos belles et profondes reflexions.
S'il ne vous reste de la difficulté principalement que sur la possibilité du progrès spontanée des pensées, je ne desespererois point qu'elle pourra cesser un jour: puisque tout ce qui est en action est dans un estat de passage ou de suite et je ne connois rien dans la nature qui ne le soit. Sans cela d'où viendroit le changement? Si quelcun disoit avec certains nouveaux philosophes, que Dieu seul agit, il faut qu'il avoue, que Dieu au moins est dans un progres spontanée d'action en action sur les creatures. Ainsi un tel progres spontanée est quelque chose de possible. Et il faudroit maintenant prouver qu'il n'est possible qu'en Dieu seul, pour refuter mon hypothese: mais pourquoy les ames ne pourroient elles pas estre en cela des images de Dieu? Et pour dire la verité si on leur oste l'action et par consequent les suites de l'action, ou le passage à d'autres actions je ne voy pas ce qui leur reste. Mais quand on diroit que Dieu seul agit, ce seroit assez que l'ame ou autre substance eut un progres spontanée à cela pres. C'est à dire en sorte que ce progres en ce cas ne vienne que de Dieu et d'elle. Et faisant abstraction de ce concours general pour ne parler que du rapport des creatures entre elles, il y doit avoir une tendence, ou bien un progrés spontanée dans toutes les substances. C'est cette force ou tendence qui a esté si peu considerée et cependant il n'y a presque rien de plus considerable et de plus important que cela dans les principes. Et puisqu'on sait d'ailleurs, ce me semble que l'ame a cette spontaneité en quelques occasions, l'hypothese qu'elle en a encor [en d'autres] est d'autant plus possible. Adjoutés que selon la maxime que j'ay mise dans mon ecrit, le present est tousjours gros de l'avenir et que chaque substance doit exprimer dès à present tout ses estats futurs ce qui est quelque chose de plus qu'une hypothese possible.
Au reste je ne dois point me trop presser pour publier cet écrit, dont le but n'a esté que de donner de l'éclaircissement à vous, Monsieur, et à d'autres personnes pour en recevoir vice versa. Car je n'ecris pas tant pour paroistre, que pour approfondir la verité, qu'il est souvent inutile et meme dommageable de publier à des profanes, qui sont incapables d'en juger, et fort capables de la prendre de travers.
Monsieur Ancillon le juge me dit que vous medités un nouveau volume par maniere d'Appendix de vostre grand et beau dictionnaire. Tant mieux.
Je n'ay pas encor pû voir le livre du p. Lami de la connoissance de soy même, et ne say pas meme s'il a bien ou mal usé à mon egard, ou plustost à l'egard de la verité, c'est à dire s'il a chicané ou s'il a fait paroistre un desir sincere de la trouver. Cependant je presume tousjours le meilleur.
Je ne say, Monsieur, si vous connoissés quelque autre qui ait fait des reflexions sur mon hypothese. Monsieur de Volder en fait des differentes des vostres. Il demande si les simples impetuosités qui sont dans la matiere ne pourroient suffire, sans les entelechies primitives. Mais alors il y auroit des modifications sans aucun sujet substantiel modificable, car ce qui n'est que passif ne sauroit avoir des modifications actives. De plus nous perdrions les unites de substance, sans les quelles, c'est à dire sans les choses simples les compositions et resultats ne seroient rien. Pour ne point toucher à present à bien d'autres raisons qui m'ont obligé de tout remplir d'ames et d'entelechies. Je crois que la crainte malfondée qu'on a eue d'admettre l'indestructibilité des ames non-raisonnables, et le peu de connoissance qu'on a eu de l'indestructibilité de [l']animal ou de la machine même, ou de ce que la mort n'est qu'un enveloppement, à detourné ceux qui sans cela seroient allés auparavant jusqu'à cette doctrine. Je suis avec beaucoup de zele et d'obligation
Monsieur etc.
[P. S.] M. Toland va retourner en Hollande. Il m'a monstré ce qu'il vous a écrit sur un passage de vostre dictionnaire à l'endroit de Dicearque au quel il croit repondre en etendant ce me semble que la matiere peut devenir pensante par certaines figures et mouvemens, mais j'ay pris la liberté de luy dire que la pensée me paroist estre de tout d'un autre genre, et quand on auroit les yeux et les organes aussi subtiles qu'on voudroit, pour voir les moindres parties de la structure du corps; je ne voy pas qu'on en seroit plus avancé. Et on y trouveroit l'origine de la perception aussi peu qu'on la trouve dans un moulin où les parties constitutives de la machine sont visibles, puisque la difference d'un moulin, et d'une machine plus subtile, n'est que du plus ou du moins. Il n'y a rien de plus approchant de la pensée que les images dans un miroir, mais les images corporels quelques exacts qu'ils soyent, ne font point naistre de la perception. La pensée aussi estant l'action d'une même chose sur elle même, il est manifeste, que les figures et les mouvemens n'en sauroient monstrer le principe puisqu'elles ne monstrent que des changemens de lieu et des concours d'un corps avec un autre. D'ailleurs il faut des estres simples autrement il n'y auroit point des estres composés ou estres par aggregation les quels sont plus tost des phenomenes que des substances et existent plustost nom^v que fýsei comme disoit Democrite. Donc s'il n'y avoit point de changement dans les substances simples, il n'y en auroit point dans les composés. Et les changemens dans les choses simples sont d'un même genre avec la pensée.
[L3 ]
Monsieur
J'ay
Je suis bien aise qu'il ne vous a point deplû: mais j'aurois tort d'en retrancher les endroits qui vous rendent justice, et qui marquent l'obligation qu'on vous a d'avoir contribué à developper cette matiere par vos belles et profondes reflexions.
S'il ne vous reste de la difficulté, Monsieur, que sur le progrés spontanée des pensées principalement je ne desespererois point qu'elle pourra cesser un jour puisque toute action est un estat de passage ou de suite, et je ne connois rien dans la nature qui ne le soit, et sans cela d'où viendroit le changement? Si quelcun disoit avec certains nouveaux philosophes que Dieu seul agit, il faut qu'il avoue que Dieu au moins est dans un progrés spontanée d'action en action sur les creatures. Ainsi un tel progrés spontanée est quelque chose de possible. Et il faudroit maintenant prouver qu'il n'est possible qu'en Dieu seul; mais pourquoy les ames ne pourroient elles pas estre en cela des imitations de Dieu? Et pour dire la verité, si on leur oste l'action, et par consequent les suites de l'action, ou ce qui fait un passage d'un estat à l'autre, je ne voy pas ce qui leur reste. Mais quand on diroit que Dieu seul agit, il nous suffiroit à present que l'ame ou quelque autre substance eût un progrés spontanée à cela près, c'est à dire que le progrés à cet egard ne vienne que de Dieu et d'elle. Et faisant abstraction de ce Concours General de Dieu, pour ne parler que du rapport des creatures entre elles, il y doit avoir une tendence, ou bien un progrés spontanée ou bien je ne trouve rien qu'on leur puisse attribuer dans toutes les substances. C'est cette force ou tendence que je ne puis mieux appeller que du nom d'Entelechie, qui a esté si peu considerée, et je trouve rien cependant de si considerable et de plus important dans les principes: quoyqu'Aristote luy même ne paroisse pas avoir assez bien conçu ou expliqué au moins ce qu'il appelle de ce nom. Et puisqu'on sait d'ailleurs que l'ame a cette spontaneité en quelques occasions, l'hypothese qu'elle en a encor en d'autres est d'autant plus possible. Mais dans le fonds c'est quelque chose de plus qu'une hypothese; aussi bien que la maxime que j'ay mise dans mon écrit, que le present est tousjours gros de l'avenir, ou que chaque substance doit exprimer dès à present tous ses estats futurs.
Au reste je ne dois point me trop presser pour publier cet écrit, dont le but n'a esté que de donner de l'éclaircissement à vous, Monsieur, et à d'autres personnes pour en recevoir vice versa; car je n'écris pas tant pour paroistre, que pour approfondir la verité, qu'il est souvent inutile et même dommageable de publier par rapport à des profanes qui sont incapables d'en juger, et fort capables de la prendre de travers.
Monsieur Ancillon le juge me dit que vous medités un nouveau Volume, par maniere d'Appendix de vostre grand et beau dictionnaire. Tant mieux.
Je n'ay pas encor vû le livre du pere Lami Benedictin de la Connoissance de soy même, et
ne say pas même s'il a bien ou mal usé à mon égard ou plustost à l'égard de la verité. C'est à
dire s'il a chicané ou s'il a fait paroistre un desir sincere de la trouver. Cependant je presume
tousjours le meilleur. Il semble que vous luy attribués, Monsieur, l'appellation de l'Harmonie
preétablie. J'en suis fort content, et ce n'est qu'à cause de la particularité suivante,
que je vous diray que je l'avois donnée moy meme à mon hypothese dans un papier que j'avois
fait tenir à M. le president Cousin pour son journal, où je m'estois prevalu du rapport que le
même journal avait fait de la premiere edition du livre de ce pere, et de l'aveu qu'il faisoit que
l'union de l'ame et du corps, de la maniere qu'il la soutient avec les nouveaux Cartesiens, est
quelque chose de surnaturel. Je m'imagine que ce papier, qui n'a pas esté publié que je sache,
aura esté communiqué au pere Lami, et aura donné occasion à ce qu'il aura dit sur mon systeme
dans sa seconde edition.
Je ne say, Monsieur si vous connoissés quelque autre qui ait fait des reflexions sur mon hypothese. Monsieur de Volder en a fait des differentes des vostres; il demande si les simples impetuosités qui sont dans la matiere ne pourroient suffire sans les entelechies primitives. Mais nous perdrions ainsi les Unités de substance, sans les quelles, c'est à dire sans les choses simples les compositions et resultats ne seroient rien. Il y auroit aussi des modifications sans aucun sujet substantiel modificable; Car ce qui n'est que passif ne sauroit avoir des modifications actives; la modification, bien loin d'adjouter quelque perfection, ne pouvant estre qu'une restriction ou limitation variable, et par consequent ne pouvant point exceder la perfection du sujet. Pour ne point toucher à present à bien d'autres raisons qui m'ont obligé de tout remplir d'ames et d'entelechies. Je crois que la crainte malfondée qu'on a eue d'admettre l'indestructibilité des ames non raisonnables, et le peu de connoissance qu'on a eu de l'indestructibilité entiere de l'animal ou de la machine, ou de ce que la mort n'est qu'un enveloppement, à detourné ceux qui auroient pû aller auparavant jusqu'à cette doctrine.
Ce docte Anglois qui m'avoit apporté vos complimens obligeans, va retourner en Hollande. Il m'a monstré ce qu'il vous a écrit sur un passage de vostre Dictionnaire à l'endroit de Dicearque, qui selon Ciceron nioit que l'ame est une chose substantielle, et la reduisoit à une temperature ou modification de la matiere ou de la masse étendue, à peu près comme faisoit quelcun des collocuteurs dans le Phedon de Platon qui disoit que l'ame est une harmonie. Il me semble qu'Epicure, Hobbes et Spinosa sont dans le meme sentiment. Epicure n'admet qu'un jeu de petits corps. Hobbes reduit tout aux corps et explique le sentiment par la reaction comme celle d'un ballon enflé, et Spinosa veut que l'ame est l'idée du corps de sorte qu'elle seroit comme la figure ou le corps mathematique est à l'egard du corps physique. C'est ainsi que les Cartesiens en effect conçoivent l'ame des bestes: mais ils font bien de ne luy point donner de perception, puisqu'ils n'y reconnoissent que la machine.
Ce savant Anglois semble pretendre aussi que la matiere peut devenir pensante, comme elle peut devenir ronde, et qu'ainsi certaine organisation, ou bien certaine figure pourroit produire la pensée. Et cette organisation estant detruite, la pensée cesseroit. Mais j'ay pris la liberté de luy dire, que la pensée paroist estre d'un tout autre genre. Et quand on auroit les yeux aussi penetrans qu'on voudroit pour voir les moindres parties de la structure du corps, je ne voy pas, qu'on en seroit plus avancé; et on y trouveroit l'origine de la perception aussi peu qu'on la trouve maintenant dans une Montre où les parties constitutives de la Machine sont toutes visibles, ou dans un moulin, où même on se peut promener entre les roues. Puisque la difference du moulin et d'une machine plus subtile n'est que du plus et du moins. On peut concevoir que la Machine produise les plus belles choses du monde, mais jamais qu'elle s'en apperçoive. Il n'y a rien de plus approchant de la pensée dans les choses visibles que l'image qui est dans un miroir; et les traces dans le cerveau ne sauroient estre plus exacts, mais cette justesse de l'image ne produit aucune perception dans l'endroit où elle est, on n'approche pas même, quelque hypothese Machinale qu'on fasse, et on en demeure tousjours infiniment eloigné, comme il arrive dans les choses absolument heterogenes, et comme la surface redoublée tant que l'un voudra ne sauroit jamais faire un corps. On voit aussi que la pensée estant l'action d'une même chose sur elle même, cela n'a point de lieu dans les figures et dans les mouvemens, qui ne sauroient jamais monstrer le principe d'une action veritablement interne. D'ailleurs il faut des Estres simples, autrement il n'y auroit point d'estres composés ou estres par aggregation, les quels sont plus tost des phenomenes que des substances, et existent plustost nóm^v que fýsei (c'est à dire plustost moralement ou notionalement que physiquement) pour parler avec Democrite. Et s'il n'y avoit point de changement dans les choses simples, il n'y en auroit point dans les composées non plus, dont toute la realité ne consiste que dans celle des substances simples. Or les changemens internes dans les simples sont d'un même genre avec ce que nous concevons dans la pensée, et on peut dire qu'en general la perception est l'expression de la multitude dans l'unité. Vous n'avés point besoin, Monsieur, de cet éclaircissement sur l'immaterialité de la pensée, dont vous avés admirablement bien parlé en beaucoup d'endroits, cependant joignant ces considerations avec mon hypothese particuliere, il me semble que l'un sert à donner plus de clarté à l'autre. Mais je ne demande point que vous me disiés vostre sentiment là dessus, ny que vous entriés dans un detail, qui vous detourneroit de vos occupations si utiles au public; à moins que vous n'y aiés du penchant vous même. Car quoyque vos considerations me servent beaucoup, il seroit injuste de vouloir que vous preferassiés mon avantage au vostre. Et je n'aurois garde de le souhaiter quand je ne serois pas avec autant de zele et d'obligation, que je le suis
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz