Series II Band 4 · No. 32.
BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE AN LEIBNIZ
Paris, 18. November 1702. [22.41.]
Monsieur de Paris ce 18 Nov. 1702.
Si je n'ai pas eu l'honneur de répondre plustost à votre derniere lettre, prenés vous en à la promesse dont vous m'aviés flaté, de m'envoyer votre Réponse à M. Bayle sur votre sistéme de l'Ame. J'ai toujours cru la voir arriver de jour en jour, et j'attendois que je l'eusse reçüe pour répondre à tout en même temps. Je voi bien que je l'attendrois plus long temps inutilement, vous aurés sans doute fait reflexion qu'il n'étoit pas raisonnable de me l'envoyer comme pour m'en demander mon sentiment, certainement cela n'étoit nullement dans l'ordre, et je le sentis d'abord malgré l'amour propre, cependant ma vanité n'eust pas laissé de profiter d'une méprise ou vous seriés tombé par pure bonté. Je connois déja votre Sistéme de l'Ame, il est très ingenieux, et le moyen qu'un Sistéme qui vient de vous ne le fust pas? mais je vous avoüerai que je croi la nature de l'Esprit humain incomprehensible à l'Esprit humain. Il ne connoist que ce qui est d'un ordre inferieur, que l'Etendüe et ses proprietés, encore qui le pousseroit bien sur cela, il ne s'en tireroit peutêtre pas à son honneur. Je croirois plustost que l'on pourroit démontrer l'impossibilité d'acquerir jamais ces sortes de connoissances Metaphisiques, ce qui seroit une Solution du Probléme à contresens, comme la démonstration de l'impossibilité de la Quadrature du Cercle, qu'on dit que M. le Marquis de l'Hopital a trouvée. Il me semble, Monsieur, que je vous parle avec une etrange liberté, il est vrai qu'elle doit être permise entre Philosophes, mais il ne faut pas que ce soient des Philosophes d'un ordre aussi different que vous et moi.
J'ai commencé la temeraire entreprise des Infiniment petits. J'y travaillois avec grand courage, en attendant quelque rayon de bon sens qui m'en desabusast. Au lieu de cela, les Histoires de l'Academie sont venües, qui m'ont rappellé à elles. Je ne sai si l'Année 1699 sera presentement parvenüe à vous. 1700 paroistra certainement à la fin de cette année. 1701 est fait, je commence 1702, ce qui me met dans mon courant, moyennant quoi je me trouverai dans deux ou trois mois en état de me redonner à ma folie. Si les ignorans en Geometrie vous donnent des lumieres, je puis vous assurer que vous profiterés beaucoup a lire mon ouvrage. A vous parler serieusement, il me paroist que le plan en sera net et général, et que dans toute l'étendüe ou je iette mes filets, rien ne m'échapera. Du reste, ce ne seront que de malheureux petits Elemens, que les grans Geometres regarderont par dessus l'épaule.
J'ai fait oster selon votre ordre votre Calcul binaire de l'Histoire de 1701, où il eust été. Je commence a entrevoir à quoi il peut servir, mais je ne puis m'empécher, Monsieur, de vous exhorter à en donner quelque idée, ne fust ce que par un seul exemple, à fin que l'on puisse donner cette découverte au Public. Comme la progression decuple et vulgaire produit par elle même un moyen trés facile de reconnoistre tous les multiples possibles de 9, ce qui n'est qu'une bagatelle, il faudroit faire voir que votre progression dyadique fournit quelque autre connoissance importante.
M. Chazelles de notre Academie, Ingenieur du Roi, et habile observateur étant allé il y a trois mois sur les Costes de Bretagne et de Normandie, je l'ai prié de faire les observations que vous desirés.
La lumiere de M. Cassini a été observée à Ponticheri dans le Royaume de Siam par les Jesuites, elle l'a été aussi à Hispahan, à Goa, dans l'Amerique Meridionale, et vers le Cap de Bonne Esperance.
La Comete observée à Berlin l'a été aussi à Rome et à Paris dans le même mois d'Avril.
S. A. R. Mgr le Duc d'Orléans a été curieux d'avoir un Miroir ardent convexe de la façon de M. Tschirnhaus. Il est de 4 pieds de diametre, et on en rétrecit le foyer avec un moindre verre. Vous verrés un dénombrement de ses principaux effets dans l'Histoire de 1699, je ne vous puis rien dire de mieux sur les découvertes de M. Tschirnhaus en Dioptrique. On a fait tout cet Eté des experiences nouvelles avec le Miroir de M. d'Orléans, il nous va donner assurément une Chimie nouvelle, car les plus violens fourneaux n'étoient que des glacieres en comparaison. Les Histoires de chaque année en feront beau bruit.
On imprimera dans l'Histoire de 1702 ce que vous m'avés fait l'honneur de m'envoyer sur les Polinomes irrationels à l'occasion de l'Algebre de M. Ozanam. L'Academie auroit bien envie que ses Histoires fussent plus souvent ornées de quelques piéces de vous.
Il y a eu ici un fait fort etrange. Une femme a accouché par le fondement, mais piéce à piéce, et en un fort long temps. M. Littre de notre Academie a présidé à cet accouchement singulier, il a tiré hors du corps de cette femme par l'anus, toutes les piéces du foetus, qui passoient par un trou qui s'étoit fait au Rectum. Il a fait plus, il a remis la femme en parfaite santé. Je croi que c'est un miracle de Medecine, et de Chirurgie tout ensemble. Nous vous en donnerons dans quelque temps un ample détail.
M. Cassini dit que le Cycle de M. Tidius, quoi qu'il eust besoin de temps en temps de quelque correction et de quelque équation, seroit bon pour les deux Luminaires, si d'ailleurs il étoit centenaire, mais que ce nombre rompu de 592 le rend incommode.
J'efface ces trois lignes, parceque cette lettre ayant été écrite à deux reprises, je ne me souvenois pas de vous avoir déja parlé sur cette matiere. Voilà, Monsieur, à ce que je croi tout ce que je puis vous dire de moins indigne de vous être dit. Quand vous aurés veu notre Histoire de 1699, je vous supplie trés humblement de vouloir bien m'en dire votre sentiment en détail sur la partie qui me regarde. Je connois votre politesse, et ce ne sont point des honnestetés que je vous demande, elles ne me feroient peutêtre que du mal, ce sont des critiques dont je puisse profiter pour un Ouvrage qui doit avoir une suite continuelle. Si vous me faisiés l'honneur de me recommander le secret sur quelque chose qui regardast les piéces de nos Messieurs, je vous le promets inviolable. Je suis avec beaucoup de Zele
Monsieur Votre trés humble et trés obeissant serviteur Fontenelle