Series II Band 4 · No. 231.
LEIBNIZ AN PIERRE COSTE
Hannover, 19. Dezember 1707. [214.]
Monsieur Hanover ce 19. Decembr. 1707
Je
Une verité est necessaire, lorsque l'opposé implique Contradiction; et quand elle n'est
point necessaire, on l'appelle contingente. C'est une verité necessaire, que Dieu existe, que
tous les angles droits sont egaux entre eux etc., mais c'est une verité contingente, que j'existe
moy, et qu'il y a des corps dans la nature, qui font voir un angle effectivement droit. Car tout
l'univers pouvoit estre fait autrement; le temps, l'espace et la matiere estant absolument
indifferens aux mouvemens et aux figures; et Dieu a choisi parmy une infinité de possibles, ce
qu'il jugeoit le plus convenable.
Mais dès qu'il a choisi, il faut avouer que tout est compris dans son choix et que rien ne
sauroit estre changé, puisqu'il a tout preveu et reglé une fois pour toutes, luy qui ne sauroit
regler les choses par lambeaux et à baston rompu. De sorte que les pechés et les maux, qu'il a
jugé à propos de permettre pour des plus grands biens, sont compris en quelque façon dans son
choix. C'est cette necessité qu'on peut attribuer maintenant aux choses à venir, qu'on appelle
Hypothetique, ou de Consequence (c'est à dire fondée sur la consequence de l'Hypothese
du choix fait) qui ne détruit point la contingence des choses et ne produit point cette necessité
absoluë que la contingence ne souffre point. Et les Theologiens et philosophes presque tous (car
il faut excepter les Sociniens) conviennent de la necessité Hypothetique que je viens d'expliquer
et qu'on ne sauroit combattre sans renverser les attributs de Dieu, et même la nature des
choses.
Cependant quoyque tous les faits de l'univers soyent maintenant certains par rapport à Dieu, ou (ce qui revient à la même chose) determinés en eux mêmes, et même liés entre eux, il ne s'ensuit point que leur liaison soit tousjours d'une veritable necessité; c'est à dire, que la verité, qui prononce qu'un fait suit de l'autre, soit necessaire. Et c'est ce qu'il faut appliquer particulierement aux Actions Volontaires.
Lorsqu'on se propose un choix, par exemple de sortir ou de ne point sortir; c'est une
question, si avec toutes les circomstances internes ou externes, motifs, perceptions,
dispositions, impressions, passions, inclinations prises ensemble, je suis encor en estat de
contingence, ou si je suis necessité de prendre le choix par exemple de sortir. C'est à dire si
cette proposition veritable et determinée en effect: dans toutes ces circomstances prises
ensemble, je choisiray de sortir; est contingente, ou necessaire. A cela je reponds qu'elle
est contingente; parce que ny moy ny aucun autre esprit plus éclairé que moy sauroit demonstrer,
que l'opposé de cette verité implique contradiction. Et supposé que par la liberté
d'indifference on entende une liberté opposée à la necessité (comme je viens de l'expliquer),
je demeure d'accord de cette liberté. Car je suis effectivement d'opinion que nostre liberté aussi
bien que celle de Dieu et des esprits bienheureux est exemte non seulement de la coaction, mais
encor d'une necessité absoluë, quoyqu'elle ne sauroit estre exemte de la determination et de la
certitude.
Mais je trouve qu'on a besoin icy d'une grande precaution, pour ne point donner dans une
chimere, qui choque les principes du bon sens et ce seroit ce que j'appelle une indifference
absolue ou d'Equilibre, que quelques uns conçoivent dans la liberté, et que je crois
chimerique. Il faut donc considerer, que cette liaison dont je viens de parler, n'est point
necessaire absolument parlant, mais qu'elle ne laisse pas d'estre certainement vraye: et que
generalement toutes les fois que dans toutes les circomstances prises ensemble, la balance de la
deliberation, est plus chargée d'un costé que de l'autre, il est certain et infallible que ce parti
l'emportera. Dieu ou le sage parfait choisiront tousjours le meilleur connu et si un parti n'estoit
point meilleur que l'autre, ils ne choisiroient ny l'un ny l'autre. Dans les autres substances
intelligentes les passions souvent tiendront lieu de raison, et on pourra tousjours dire à l'egard
de la volonté en general: que le choix suit la plus grande inclination, sous laquelle je
comprends tant passions que raisons vrayes ou apparentes.
Cependant je voy qu'il y a des gens qui s'imaginent qu'on se determine quelques fois pour le parti le moins chargé; que Dieu choisit quelque fois le moindre bien tout consideré, et que l'homme choisit quelques fois sans sujet, et contre toutes ses raisons, dispositions 27326 et passions; enfin qu'on choisit quelques fois sans qu'il y ait aucune raison qui determine le choix. Mais c'est ce que je tiens pour faux et absurde; puisque c'est un des plus grands principes du bon sens, que rien n'arrive jamais sans cause ou raison determinante. Ainsi lorsque Dieu choisit, c'est par la raison du meilleur; lorsque l'homme choisit, ce sera le parti qui l'aura frappé le plus. S'il choisit ce qu'il voit moins utile et moins agreable d'ailleurs, il luy sera devenu peutestre le plus agreable, par caprice, par un esprit de contradiction, et par des raisons semblables d'un goust depravé, qui ne laisseront pas d'estre des raisons determinantes, quand même ce ne seroient pas des raisons concluantes. Et on ne trouvera jamais aucun exemple contraire.
Ainsi quoyque nous ayons une liberté d'indifference qui nous sauve de la necessité; nous n'avons jamais une indifference d'equilibre, qui nous exemte des raisons determinantes. Il y a tousjours ce qui nous incline, et nous fait choisir, mais sans qu'il nous puisse necessiter. Et comme Dieu est tousjours porté infalliblement au meilleur, quoyqu'il n'y soit point porté necessairement (autrement que par une necessité morale), nous sommes tousjours portés infalliblement à ce qui nous frappe le plus, mais non pas necessairement; le contraire n'impliquant aucune contradiction[,] il n'estoit point necessaire ny essentiel que Dieu creât, ny qu'il creât ce monde en particulier, quoyque sa sagesse et bonté l'y ait porté.
C'est ce que M. Bayle tout subtil qu'il a esté, n'a pas assez consideré, lorsqu'il a crû qu'un cas semblable à celuy de l'Ane de Buridan, fut possible, et que l'homme posé dans des circomstances d'un parfait equilibre, pourroit neantmoins choisir. Car il faut dire que le cas d'un parfait equilibre est chimerique, et n'arrive jamais[,] l'univers ne pouvant point estre ny parti, ny coupé en deux parties egales et semblables. L'univers n'est pas comme une Ellipse ou autre telle Ovale, que la ligne droite menée par son centre peut couper en deux parties congruentes. L'univers n'a point de centre, et ses parties sont infiniment variées, ainsi jamais le cas arrivera[,] où tout sera parfaitement egal, et frappera egalement de part et d'autre; et quoyque nous ne soyons pas tousjours capables, de nous appercevoir de toutes les petites impressions qui contribuent à nous determiner, il y a tousjours quelque chose qui nous determine entre deux contradictoires, sans que le cas soit jamais parfaitement egal de part et d'autre.
Cependant quoyque nostre choix, ex datis, sur toutes les circomstances internes et
externes prises ensemble, soit tousjours determiné; et que pour le present il ne depende pas de
nous de changer de volonté; il ne laisse pas d'estre vray, que nous avons un grand pouvoir sur
nos volontés futures; en choisissant certains objects de nostre attention, et en nous accoustumant
à certaines manieres de penser: et par ce moyen nous pouvons nous accoustumer à mieux
resister aux impressions, et à mieux faire agir la raison, enfin nous pouvons contribuer à nous
faire vouloir ce qu'il faut.
Au reste j'ay monstré ailleurs qu'en prenant les choses dans un certain sens metaphysique nous sommes tousjours dans une parfaite spontaneité, et ce qu'on attribue aux impressions des choses externes, ne vient que des perceptions confuses en nous, qui y repondent, et qui ne pouvoient point manquer de nous estre données d'abord en vertu de l'Harmonie preétablie, qui fait le rapport de chaque substance à toutes les autres.
S'il estoit vray Monsieur que vos Sevennois fussent des prophetes, cet evenement ne seroit point contraire à mon Hypothese de l'Harmonie preétablie, et y seroit même fort conforme. J'ay tousjours dit, que le present est gros de l'avenir, et qu'il y a une parfaite liaison entre les choses quelques eloignées qu'elles soyent l'une de l'autre, en sorte que celuy qui seroit assés penetrant, pourroit lire l'une dans l'autre. Je ne m'opposerois pas même à celuy qui soutiendroit qu'il y a des globes dans l'univers, où les propheties sont plus ordinaires que dans le nostre; comme il y aura peut estre un monde, où les chiens auront les nés assés bon pour sentir leur gibier à 1000 lieues; peut estre aussi qu'il y a des globes[,] où les Genies ont plus de permission qu'ils n'en ont icy bas, de se meler des actions des animaux raisonnables. Mais quand il s'agit de raisonner sur ce qui se practique effectivement icy, nostre jugement presomtif doit estre fondé sur la coustume de nostre globe; où ces sortes de veues prophetiques sont bien rares. On ne peut point jurer qu'il n'y en a point, mais on pourroit bien gager ce me semble, que ceux dont il s'agit ne le font pas. Une des raisons qui me pourroit porter le plus à juger d'eux favorablement, ce seroit le jugement de M. Fatio, mais il faudroit bien savoir ce qu'il juge, sans le tirer de la gazette. Si vous aviés practiqué vous même, Monsieur, avec toute attention convenable un gentilhomme à deux mille livres sterlins de rente, qui prophetise bien en Grec, en Latin et en François, quoyqu'il ne sache bien que l'Anglois, il n'y auroit rien à redire. Ainsi je vous supplie, Monsieur, de me donner plus d'eclaircissement sur une matiere si curieuse et si importante, et je suis avec zele Monsieur etc.