Series II Band 4 · No. 214.

PIERRE COSTE AN LEIBNIZ

25. August (5. September) 1707. [195.231.]

French

Monsieur

Je Am Kopf der Seite von Leibniz Hand: rep vous écris aujourdhui pour vous envoyer les corrections et les additions du Livre de Mr. Locke, puisque vous desirez de les voir. Mais je vais vous faire part auparavant d'une nouvelle qui vous paroîtra sans doute fort surprenante, si vous n'en avez point ouï parler encore. Ce que vous me dites que vous tenez pour demontré que tout ce qui arrive à une substance *simple telle que l'Ame, ne lui sauroit venir après Dieu que de son propre fonds, et qu'excepté les Miracles, Dieu n'y a de part que par son concours conservatif,* etc.; cela même m'a fait venir la pensée de vous communiquer cette étrange nouvelle. Londres en est la scene, et c'est de Londres qu'on me l'a écrite depuis trois ou quatre jours. Quelques-uns des Cevennois qui avoient pris les armes contre le Roi de France, étant sortis du Royaume sont venus en Angleterre; et depuis quelque temps ils sont à Londres où ils prophetizent. Ils s'assemblent dans un lieu particulier, et ils ont déja fait plusieurs Proselytes Anglois, dont quelques-uns sont distinguez par le rang qu'ils tiennent dans le monde, par leur genie et par leur fortune. Un de ces Proselytes, Gentilhomme d'un très-bon caractere qui a deux mille Livres sterling de revenu, prophetize en Langages qui lui sont inconnus à lui-même: et il vient de publier ses Propheties sous le titre de Prophetical warnings spoken under the operations of the Spirit. Quelques-unes de ces Propheties sont en Grec, d'autres en Latin; quelques-unes en François et d'autres en Anglois. Cet homme déclare dans sa Préface qu'il n'entend pas un mot de Grec, qu'il n'a jamais sçu assez de Latin pour lire un Livre écrit en cette Langue, et qu'il n'entend que mediocrement le François. Il dit que c'est un Etre inconnu qui dirige sa langue dans tous ses mouvemens. Voilà, Monsieur, mot pour mot ce qu'on m'écrit de Londres. Je ne puis vous rien dire de la nature de ces Propheties, parce que je n'ai pas vû le Livre du Prophete. En général on dit qu'elles sont pleines de reflexions fort severes contre le Clergé.

Voici maintenant une liste des corrections et des additions. Pag. 29. ligne 18. ni la signification des idées qu'ils présentent à l'Esprit. Lisez, ni l'usage de ces termes employez pour designer ces idées. Pag. 35. lig. 2. depuis car comme jusqu'à la fin de la periode. Lisez, puisqu'étant gravez ~~immediatement dans l'ame, si l'on en croit les partisans des Idées innées, ils ne dépendent point de la constitution du corps, ou de la differente disposition de ses organes, en quoi consiste, de leur propre aveu, toute la difference qu'il y a entre ces Idiots et les autres hommes.~~ On croiroit etc. Pag. 91. lig. 24. leur propre destination sont très propres à nous faire entrer dans l'examen de ces choses. Lis. leur destination sont très-propres à nous faire recevoir ces veritez. Pag. 100. l. 30. sur une matiere de fait etc. lis. sur un point de fait, et prouver la verité ~~de cette hypothese par des experiences sensibles, et non pas juger d'un fait à la faveur d'une hypothese destituée de fondement,~~ c'est à dire etc. P. 113. l. 7. sur les idées qu'elle a par le moyen des sens. Lis. sur ces operations. Ibid. l. 26. obscure des idées que les sens excitent en nous. Lis. obscure d'elles-mêmes. P. 122. l. 27. resistent moins. Lis. resistent d'avantage. P. 123. l. penult. soit poussée. Lis. ~~ soit capable d'être poussée.~~ P. 134. l. 18. des idées de nôtre Esprit. Lis. des idées dans nôtre Esprit. P. 139. l. 32 n'etant autre chose que les causes. Lis. sans qu'il reste après cela autre chose que. P. 150. l. 16 circonstances dont. Lis. circonstances où ils se trouvent, et la maniére dont. P. 153. l. antepenult. n'entendent ou ne remarquent etc. Lis. n'apperçoivent ou ne remarquent ~~point, quoi que d'autres y prennent fort bien garde, jusqu'à en être ennuyez.~~ P. 154. l. 7 la plupart des Vegetaux. Lis. certains Vegetaux. P. 211. l. 14. autre, Lis. autre semblable. P. 217. l. 14. dans la même proportion[.] Lis. avec le même degré de vitesse. P. 230. l. 8. sont appliquées de tout coté. Lis. peuvent être tournées en tout sens. Ibid. l. 12. multiplication ni figure. Lis. multiplicité, ni variation, ni figure. P. 232. l. 26. de deux. Lis. d'une couple. P. 244. l. 7. une mesure determinée à une grandeur indeterminée. Lis. à une grandeur determinée une mesure indeterminée. P. 261. l. 31. d'une liqueur avec[.] Lis. de la liqueur distillée avec. P. 277. l. 29. Esprit, à cet égard[.] Lis. Esprit qui l'ordonne, à cet égard. P. 288.  l. 8. * vouloir ou choisir*, dele ou choisir.  l. 13. son Esprit. Lis. son Esprit, comme devant être faite sur le champ.  l. 24. Par consequent l'homme n'est point libre. Lis. Et par consequent dans un tel cas, l'homme n'est point libre.  l. 27. l'homme n'a pas par rapport. Lis. l'Homme n'a pas alors par rapport.  l. 30. une fois. Lis. ainsi. P. 289.  l. 3. à cette action. Lis[.] à cet acte de vouloir.  l. 7. D'ailleurs, en faisant l'Homme libre etc. Tout le reste de ce paragraphe doit être effacé.  l. 22. quand une fois il y fait reflexion. Lis. dans toutes les occasions où l'action lui est proposée à faire sur le champ.  l. 23. ou de ne pas agir. Lis[.] ou de s'empêcher d'agir. P. 290.  l. 2 ~~puissance: dès qu'elles lui sont proposées, l'Esprit n'a plus le pouvoir~~ d'agir. Lis[.] puissance, et qui lui sont ainsi proposées pour être faites ~~sur le champ, lesquelles font sans doute le plus grand nombre. Car parmi cette prodigieuse quantité d'actions volontaires qui se succedent l'une à l'autre à chaque moment que nous sommes eveillez durant le cours de nôtre vie, il y en a fort peu qui soient proposées à la volonté avant le temps auquel elles doivent être mises en execution. Je soutiens, dis-je, que dans toutes ces actions, l'Esprit n'a pas, par rapport à la volition, la puissance d'agir ou~~ etc.  l. 15. évident qu'un Homme[.] Lis. évident que dans la plupart des cas un Homme.  l. 16. 17. etc. (car etc. toute cette parenthese doit être effacée[)].  l. 24. dans aucun cas. Lis. point.  À la fin de ce §. absurdité qui a eté remarquée cy-dessus: ces mots doivent être effacez. P. 312. Après ces mots: nous ne serions point libres qui terminent le §. 48. ajoutez, Comme ~~le vrai but de nôtre Liberté est que nous puissions obtenir le bien que nous choisissons, chaque homme est par cela même dans la necessité, en vertu de sa propre constitution, et en qualité d'Etre intelligent, de se déterminer à vouloir ce que ses propres pensées et son jugement lui representent pour lors comme la meilleure chose qu'il puisse faire. Sans quoi il seroit soûmis à la détermination de quelque autre que de lui-même, ce qui seroit être privé de Liberté: et nier que la volonté d'un homme suive son jugement dans chaque détermination particuliere, c'est dire qu'un homme veut et agit pour une fin qu'il ne voudroit pas obtenir, dans le temps même qu'il veut cette fin, et qu'il agit en vuë de l'obtenir. Car si alors il la préfere en lui-même à toute autre chose, il est visible qu'il la juge pour tout meilleure, et qu'il voudroit l'avoir plûtôt qu'aucune autre, à moins qu'il ne puisse l'avoir et ne pas l'avoir, la vouloir et ne pas la vouloir en même temps: contradiction trop manifeste pour pouvoir être admise.~~ P. 319.  Ce qui suit doit faire le commencement du § 56: Ces choses duement considerées ~~nous donnent, à mon avis, une claire connoissance de l'Etat de la Liberté de l'Homme. Il est visible que la liberté consiste dans la puissance de faire ou de ne pas faire, de faire ou de s'empêcher de faire, selon ce que nous voulons. C'est ce qu'on ne sauroit nier. Mais comme cela semble ne comprendre que les actions qu'un homme fait en conséquence de sa volition, on demande encore, si l'homme est en liberté de vouloir ou non. A quoi l'on a déja repondu, que dans la plûpart des cas un homme n'est pas en liberté de ne pas vouloir; qu'il est obligé de produire un acte de sa volonté, d'où s'ensuit l'existence ou la non-existence de l'action proposée. Il y a pourtant un cas où l'Homme est en liberté par rapport à l'action de vouloir: c'est lorsqu'il s'agit de choisir un Bien éloigné comme une fin à obtenir. Dans cette occasion un homme peut suspendre l'acte de son choix: il peut empêcher que cet acte ne soit déterminé pour ou contre la chose proposée, jusqu'à ce qu'il ait examiné, si la chose est, de sa nature et dans ses conséquences, veritablement propre à le rendre heureux ou non. Car lorsqu'il l'a une fois choisie, et que par là elle est venue à faire partie de son bonheur, elle excita un desir en lui: et ce desir lui cause, à proportion de sa violence, une inquietude qui détermine sa volonté, et lui fait entreprendre la poursuite de son choix dans toutes les occasions qui s'en présentent. Et ici, nous pouvons voir comment il arrive qu'un homme peut se rendre justement digne de punition, quoiqu'il soit indubitable que dans toutes les actions particulieres qu'il veut, il veut nécessairement ce qu'il juge être bon dans le temps qu'il le veut. Car bien que sa volonté soit toûjours déterminée à ce que son Entendement lui fait juger être bon, cela ne l'excuse pourtant pas; parce que par un choix precipité qu'il fait lui-même, il s'est imposé de fausses mesures du Bien et du Mal, qui toutes fausses et trompeuses qu'elles sont, on autant d'influence sur toute sa conduite à venir, que si elles étoient justes et veritables. Il a corrompu son Palais; et doit être responsable à lui-même de la maladie et de la mort qui s'en ensuit. La Loi éternelle et la nature des choses ne doit pas être alterée pour être adaptée à son choix mal reglé. Si l'abus qu'il a fait de cette liberté qu'il avoit d'examiner ce qui pourroit servir reellement et veritablement à son bonheur, le jette dans l'égarement, tout ce qui s'ensuit de là doit être attribué à son propre choix. Il avoit le pouvoir de suspendre sa détermination: ce pouvoir lui avoit été donné afin qu'il put examiner, prendre soin de sa propre felicité, et voir de ne pas se tromper soi-même: et il ne pouvoit point juger qu'il valut mieux être trompé que de ne l'être pas, dans un point d'une si haute importance, et qui le touche de si près.~~ Ce que nous avons dit jusqu'ici peut encore nous faire voir la raison pourquoi etc. Ces derniers mots doivent être mis à la place de ceux-ci qui dans l'imprimé commencent le § 56. Ce que je viens de dire suffit pour montrer comment. Pag. 335. après les derniers mots du § 72. qui finissent la page, ajoûtez, Je sai que certaines ~~gens font consister la Liberté dans une certaine Indifference de l'Homme, antécedente à la détermination de sa volonté. Je souhaiterois que ceux qui font tant de fonds sur cette Indifference antécedente, comme ils parlent, nous eussent dit nettement, si cette Indifference qu'ils supposent, précede la connoissance et le jugement de l'Entendement, aussi bien que la détermination de la Volonté; car il est bien mal-aisé de la placer entre ces deux termes, je veux dire immediatement après le jugement de l'Entendement, et avant la détermination de la Volonté, parce que la détermination de la Volonté suit immediatement le jugement de l'Entendement. Et d'ailleurs, placer la Liberté dans une indifference qui précede la pensée et le jugement de l'Entendement, c'est, ce me semble, faire consister la Liberté dans un état de ténebres, où l'on ne peut ni voir ni dire ce que c'est: du moins, c'est la placer dans un sujet incapable de Liberté, nul Agent n'étant jugé capable de Liberté qu'en conséquence de la pensée et du jugement qu'on reconnoit en lui. Comme je ne suis pas délicat en fait d'expressions, je consens à dire avec ceux qui aiment à parler ainsi, que la Liberté consiste dans l'Indifference; mais c'est dans une espece d'indifference qui reste après le jugement de l'Entendement, et même après la détermination de la Volonté: ce qui n'est pas une indifference de l'Homme (car après que l'homme a une fois jugé ce qu'il est meilleur de faire ou de ne pas faire, il n'est pas faire, il n'est plus indifferent) mais une indifference des Puissances actives ou operatives de l'Homme, lesquelles demeurant autant capables d'agir ou de ne pas agir, après qu'avant la détermination de la Volonté, sont dans un état qu'on peut appeller, si l'on veut, du nom d'indifference. Et aussi loin que s'étend cette indifference, jusques-là l'homme est libre, et non au delà. Par exemple, j'ai la puissance de mouvoir ma main, ou de la laisser en repos; cette Faculté operative est indifferente au mouvement et au repos de ma main. Je suis libre à cet égard. Ma volonté vient à déterminer cette puissance operative au repos; je suis encore libre, parce que l'indifference de cette Puissance operative qui est en moi, d'agir ou de ne pas agir, reste encore; la puissance de mouvoir ma main n'étant nullement diminuée par la détermination de ma Volonté, qui à present ordonne le repos: l'indifference de cette puissance à agir ou à ne pas agir est toute telle qu'elle étoit auparavant, comme il paroitra si la Volonté veut en faire l'épreuve en ordonnant le contraire. Mais si pendant le temps que ma main est en repos, elle vient à être saisie d'une soudaine paralysie, l'Indifference de cette Puissance operative est détruite, et avec elle ma Liberté. Je n'ai plus de liberté à cet égard, mais je suis dans la nécessité de laisser ma main en repos. D'un autre côté, si ma Main est mise en mouvement par une convulsion, l'indifference de cette Faculté operative s'évanouït; et en ce cas-là ma Liberté est détruite; car je suis dans la necessité de laisser mouvoir ma main. J'ai ajoûté ceci pour faire voir, dans quelle sorte d'indifference il me paroît que la Liberté consiste précisement; et qu'elle ne peut consister dans aucune autre réelle, ou imaginaire.~~

Les corrections considerables et les additions que Mr. Locke a fait, regardent l'article de la Liberté. Une dispute que Mr. Locke eut par Lettres quelque temps avant sa mort avec Mr. Limborch, donna occasion aux corrections que vous venez de voir. Quelques Objections de Mr. Limborch lui firent connoître qu'il s'étoit trompé en soûtenant qu'absolument l'homme n'étoit jamais en liberté de vouloir ou de ne pas vouloir une chose qui est en sa puissance, lorsqu'elle est une fois proposée à son ésprit. Du reste, Mr. Limborch ne put lui faire goûter la Liberté d'indifference, si fortement soutenuë par les Arminiens. Et c'est pour en faire voir l'absurdité que Mr. Locke a inseré dans son Livre cette derniere addition. Mr. Le Clerc prétend que Mr. Locke a voulu refuter ce qu'il n'entendoit pas fort bien, Bibliotheque choisie Tom. XII. p. 103 etc. Non nostrum inter illos tantas componere lites. Je n'ose vous prier, Monsieur, de m'apprendre ce que vous pensez de ce démêlé: mais je ne puis m'empecher de souhaiter d'avoir sur cela les lumieres d'un genie aussi penetrant que le vôtre.

Tout ce que j'ai à ajoûter ne sont que des corrections. Pag. 349. l. 6. obscure[.] Lis. inconnuë. Pag. 349. l. 31. fixez et désignez par des noms[.] Lis. formez en leur donnant des noms. P. 389. l. 8. de ces deux Oiseaux. Lis. de cette espece d'Oiseaux. P. 530.  l. 22. leurs idées. Lis. les idées.  l. 27. ce qui distingue. Lis. ce qui la distingue. P. 601. lig. 1. employe dans l'usage ordinaire pour exprimer la même. Lis. lui donne dans l'usage ordinaire, la même. Cette faute étoit marquée dans l'Errata. Je viens de m'en appercevoir. P. 612. l. 9. indifferement sur elle. Lis. differemment sur elle. P. 641. l. 8. ne conviennent pas[.] Lis. soient incompatibles. P. 655. l. 27. dont on veut connoître etc. Lis. qu'on veut connoitre, etc. P. 797. l. 17. aucun Etre, Lis. aucun Etre intelligent, P. 802. l. 9. que sur des. Lis. que des. P. 843. l. 17. certaine convenance ou disconvenance, Lis. convenance ou disconvenance certaine. P. 756. l. 4. les idées qu'ils signifient, conviennent ou ne conviennent pas, selon qu'elles sont *affirmées ou niées l'une de l'autre, c'est alors que nous sommes certains de leur verité ou de leur fausseté*. Lis. les idées que les termes signifient, conviennent ou ne ~~conviennent pas, selon qu'ils sont affirmez ou niez l'un de l'autre, c'est alors que nous sommes certains de la verité ou la fausseté de ces propositions.~~

Cette derniere correction n'est pas à sa place. Elle m'avoit échappé.

Je n'ai pas voulu charger cet Errata, de fautes qui sont purement contre la Grammaire. Je sai qu'elles ne vous donneront point le change, parceque vous entendez fort bien la Langue Françoise. Je suis avec un profond respect,

Monsieur, Votre très-humble et très-obeïssant serviteur Coste

Ce 25.me Août V. S. 1707.

A Monsieur Monsieur de Leibniz. A Hanover