Series II Band 4 · No. 195.

LEIBNIZ AN PIERRE COSTE

Hannover, 16. Juni 1707. [190.214.]

French

Monsieur

Je suis ravi d'apprendre par l'honneur de vostre lettre, que mes reflexions sur le livre de l'amour divin ne vous ont point deplû. Je tiens pour demonstré, que tout ce qui arrive à une substance simple, telle que l'ame, ne sauroit luy venir après Dieu que de son propre fonds, et qu'excepté les miracles, Dieu n'y a part que par son concours conservatif commun à toutes les creatures. Ainsi nos idées sont en nous, mais elles se developpent peu à peu d'une maniere qui repond au mouvement des organes, en vertu de l'Harmonie préétablie.

Cependant on peut dire, en un sens, que Dieu est le seul objet immediat externe des ames, luy seul pouvant agir sur elles. C'est dans ce sens, qu'on peut sauver quelques unes des expressions du R. P. de Mallebranche.

Le Grand merite de Monsieur Lock, et l'estime generale que son ouvrage a gagné avec tant de justice, joint à quelque commerce de lettres que j'avois eu le bonheur d'avoir avec Mylady Masham, m'a fait employer quelques semaines à des remarques sur cet important ouvrage, dans l'esperance d'en conferer avec Mr. Lock luy même. Mais sa mort m'a rebuté et a fait que mes reflexions sont demeurées en arriere, quoyqu'elles soyent achevées. Mon but a esté plustost d'eclaircir les choses, que de refuter les sentimens d'autruy. Cependant je seray ravi, Monsieur, de recevoir les Additions et les Corrections de cet Excellent homme, pour en profiter.

J'ay suivi vostre version Françoise, parce que j'ay jugé à propos d'ecrire mes remarques en françois, puisque aujourdhuy ces sortes de recherches ne sont gueres à la mode dans le pays Latin.

Je vous supplie aussi, Monsieur, de marquer mes respects à Mylady Masham dont j'espere que la santé aura esté retablie, comme je le souhaite de tout mon coeur; et je suis entierement

Monsieur Vostre tres humble et tres obeïssant serviteur Leibniz

Hanover ce 16 juin 1707