Series II Band 4 · No. 190.

PIERRE COSTE AN LEIBNIZ

20. April 1707. [134.195.]

French

Monsieur,

Je Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: resp. ne fais réponse à l'obligeante Lettre dont vous m'avez honoré, que fort tard, à en juger par le temps qu'elle a été écrite. Mais il n'y a pas long-temps qu'elle est venuë entre mes mains. C'est la seule raison pourquoi je ne vous ai pas encore remercié de tant de lumieres que vous avez pris la peine de me communiquer, et par vôtre Lettre, et par la Préface du Codex Juris Gentium diplomaticus. Je n'ai jamais vû tant de choses en si peu de mots; et des choses si bien pensées, et si nettement exprimées.

La Question de l'Amour de Dieu a été embrouillée mal à propos par des recherches étrangeres, comme vous le remarquez dans vôtre Lettre. Il y auroit lieu de s'étonner que tant de savans hommes ne s'en soient pas apperçu, si l'experience ne nous apprenoit que la justesse d'Esprit ne se trouve pas toûjours jointe au savoir le plus profond. Et où en seroit le pauvre Peuple, les mediocres genies, si avant que de pouvoir s'acquitter du Devoir d'aimer Dieu, ils étoient obligez de se déterminer sur la cause de nos sensations, qui est peut-être le plus scabreux de tous les Points de Physique, et le plus impenetrable à l'Esprit humain.

Je suis fâché de n'avoir pas vû le Traité du P. Malebranche dont vous me parlez. J'aurois été charmé de rendre justice à ce grand homme pour qui j'ai une estime toute particuliere, comme je le marque en peu de mots dans mon avertissement. Mais je vous avouë, Monsieur, que je ne saurois goûter son hypothese, Que nous voyons toutes choses en Dieu. Elle me paroît non seulement obscure, mais fort inutile. Le pis est que ce savant homme en a voulu faire un Point essentiel de Religion; et il a eû des Sectateurs parmi ceux qui se chargent de prêcher au Peuple les veritez Evangeliques. J'ai ouï moi-même des Ministres François qui étaloient en chaire cette hypothese, et en tiroient des conséquences à perte de vuë en présence d'une nombreuse Assemblée où ceux qui comprenoient le moins dans ces beaux raisonnemens, les admiroient le plus. Vous conviendrez sans doute, Monsieur, que c'étoit là un dangereux inconvenient.

Quoique le Codex Juris Gentium diplomaticus soit connu dans toute l'Europe, je n'aurois pû le consulter de long-temps, parceque je me trouve confiné pour quelques années dans le fond de l'Angleterre à plus de cent milles de Londres. La difficulté de l'amour mercenaire y est nettement dissipée par vôtre definition de l'Amour qui est si conforme aux idées que chacun se fait en soi-même de cette Passion. Amare est felicitate alterius delectari; et quae delectant, per se expetuntur. Ce sont autant d'axiomes, dont conviendra nécessairement toute personne raisonnable qui cherchera dans son propre coeur ce qu'elle fait quand elle aime: et c'est à quoi se reduit ce que l'Auteur du Discours sur l'amour divin a dit pag. 37. 38. et ailleurs.

Les égards que vous voulez qu'on ait pour les Mystiques, sont fort raisonnables, et je ne puis assez admirer cette excellente maxime dont vous me parlez à cette occasion, de mépriser peu de choses, et de profiter de ce qu'il y a de bon par tout. Plus un homme aura l'Esprit solide, et le coeur bien fait, plus il sera porté à vous imiter en cela. Sed numero vix sunt totidem, quot Thebarum portae, vel divitis ostia Nili.

Je n'ai rien à ajoûter à toutes les belles et solides reflexions que vous faites sur mon Auteur. Vous m'y découvrez du Païs que je n'aurois jamais vû sans vôtre secours. C'est une faveur dont je vous fais encore un coup mes très-humbles remercimens.

Madame Masham m'a chargé fort expressement de vous assurer des ses très-humbles respects. Elle est à Londres depuis quelques mois, attaquée d'un mal dont elle n'est pas encore entierement remise.

Permettez mois, Monsieur, de vous dire un mot, avant que de finir, d'une nouvelle que j'ai appris il y a quelque temps. C'est que vous avez travaillé à refuter l'Essay Philosophique sur l'Entendement. Si cela est, je ne puis m'empêcher de souhaiter pour l'amour de la verité, que vous fassiez part au Public de cette refutation. On m'a dit que vous vous êtiez reglé sur la traduction françoise. Il faut donc que je vous fasse part de quelques corrections que j'ai faites par l'avis de Mr. Locke à qui j'ai relu ma traduction depuis qu'elle est publique. Il m'y a fait remarquer des fautes dont quelques unes sont assez considerables. Il est absolument nécessaire que vous les voyiez de peur qu'en suivant ma traduction vous ne refutiez des choses que Mr. Locke n'a pas dites. Si vous voulez donc que je vous les envoye, Monsieur, je le ferai avec plaisir; et je joindrai à ces corrections quelques additions que Mr. Locke insera peu de temps avant sa mort, dans le chapitre où il traite de la Liberté. Je suis avec un profond respect

Monsieur Votre tres-humble et tres-obeïssant serviteur Coste

Ce 20me Avril 1707.

A Monsieur Monsieur Leibniz Conseiller de S. A. E. d'Hanover. A Hanover.