Series II Band 4 · No. 187.
NICOLAS HARTSOEKER AN LEIBNIZ
Düsseldorf, 29. März 1707. [186.189.]
Monsieur
Vous ne sçauriez jamais m'obliger plus sensiblement, qu'on me faisant avoir de vos sçavantes objections, dont je fais toujours le meilleur usage du monde, en les mettant toujours à profit, et rectifiant là dessus mes pensées tant que je puis.
Vous dites, Monsieur, que si l'eau se condense dans le vuide en l'y gelant, la glace qui en nait ne nagera pas sur l'eau. Il est vrai, Monsieur, et l'experience m'a appris qu'elle va au fond de l'eau. Vous dites encore que si le sel commun et le sel petre sont composez d'un sel acide et d'un sel alcali, on pourra produire ces sels là par artifice, et les détruire, supposé que leur acide et alcali puissent être rendus sensibles à part. Cela est encore vrai, Monsieur, et se fait sans grande difficulté, car le premier chymiste sçait tirer du sel commun, aussi bien que du salpetre, un esprit acide, et detruit ainsi ces deux sels. Lors qu'on verse sur du sel de tartre, qui est un alcali, de l'esprit acide qu'on tire du sel commun, il en nait un veritable sel commun, qui a toutes les qualitez du sel commun ordinaire; et si l'on y avoit versé de l'esprit acide qu'on tire du salpetre; ce composé auroit donné un veritable salpetre avec toutes les qualitez du salpetre ordinaire. Lors qu'on verse de l'esprit de vitriol sur du sel de tartre, l'on en fait un veritable vitriol, excepté que la partie metallique qui s'y trouve d'ordinaire, n'y est pas. Je conclus donc, Monsieur, de ces experiences, que le sel commun, le salpetre, et le vitriol, sont composez d'un sel acide et d'un sel alcali, qui peuvent être separez l'un de l'autre; et que ces trois sels, sçavoir le sel commun, le salpetre et le vitriol different principalement entre eux par leurs sels acides, qui sont differens entre eux. Le sel commun ne sçauroit donc être chargé en salpetre, quoiqu'il vous semble, Monsieur, que cela doive suivre de mon systeme. Vous dites, Monsieur, que vous n'êtes pas bien asseuré s'il y a un mercure principe dans les metaux, comme Monsieur Homberg le pretend; et moi je crains fort que ce Monsieur ne nous manque de parole à en tirer ce principe, comme il l'a promis dans les Memoires de l'Academie des Sciences. La lettre de Monsieur Homberg à Monsieur A. n'est pas imprimée, non plus que mes considerations sur cette lettre, et si je les avois fait imprimer, j'aurais retranché de ces considerations ce qui s'y trouve de trop dur contre Messieurs Homberg et Tschirnhaus.
Mon miroir ardent de verre étamé, qui a pres de six pieds de diametre, fait un tres grand effet, et plus que pourroit faire un miroir de metal d'une telle grandeur, parce qu'un miroir de verre est toujours beaucoup plus vif, quand il est bien poli, qu'un de metal quelque bien poli qu'il fait. D'ailleurs un miroir de verre n'est pas sujet à se rouiller comme un de metal, et ne coute pas tant à beaucoup pres: et je crois qu'on en pourroit faire un de dix ou de douze pieds de diametre qui ne couteroit pas deux mille écus. Comme il a été pendant deux ou trois années dans le jardin de S: A: S: Monsigneur l'Electeur Palatin, exposé à toutes les iniures du temps, et fort peu couvert, l'étamere en a été gatée, de sorte qu'à present. Je l'ai pris chez moi pour l'étamer de nouveau.
Il est vrai, Monsieur, que je dis dans mes Conjectures, que les corps bleus paroissent
rouges, quand on les expose à une lumiere homogene rouge; mais je dis que ce rouge vient de
ce, qu'il y a beaucoup de ces rayons, qui tombent sur les surfaces du corps bleu, qui reflechissent
vers nos yeux ces rayons sans les changer: c'est-à-dire sans accelerer ou retarder leur
mouvement, pendant que les autres s'y enfoncent, dont les uns reviennent vers nos yeux apres
avoir été changez dans ce corps en rayons bleus, par la diminution ou affoiblissement de leur
mouvement, et dont les autres, et peut être la plus grande partie, y demeurent enfoncez sans en
revenir: et c'est aussi pour cette raison que ce rouge est un rouge sombre et debile. Je crois,
Monsieur, qu'il y a trois sortes de corps blancs, comme vous l'avez pû remarquer dans mes
Conjectures. 1o Il y a des corps composez des corps de toutes les couleurs dans la proportion
qu'il faut pour faire du blanc; c'est à dire des corps composez de parties dont les unes nous
renvoyent une certaine quantité de rayons rouges; les autres une certaine quantité de rayons
oranges; les autres une certaine quantité de rayons jaunes et ainsi de suite; mais ce blanc est
foible et se trouve rarement. C'est pourtant, Monsieur, ce blanc, dont vous parlez comme s'il
n'y en avoit point d'autre.
S: A: S: Monseigneur l'Electeur Palatin m'a ordonné de vous remercier de sa part, de la bonté que vous avez euë de parler à Monsieur le grand Chambellan, touchant ses lettres écrites au fameux Rugieri. Il me paroit, Monsieur, par vôtre lettre, qu'on est encore dans l'opinion à la cour de Berlin, que ce Rugieri a le secret de la pierre philosophale. Si ce maitre fripon m'avoit pour juge, il passeroit bien mal son temps, et seroit perdu sans quartier.
Le second volume de mes Conjectures, où je parlerai des animaux et des plantes, m'ont donné depuis quelques mois tant d'occupation que je n'ai pas songé à observer le Soleil, et que j'ai laissé là le Ciel: et ce sera aussi la raison pourquoi je n'entreprendrai pas encore de dire mon sentiment sur les points, que Monsieur Neuwton a mis à la fin de son ouvrage, et laisse à la decision des autres.
Ce n'est pas tant une prolixité savante dont bien souvent les meilleurs auteurs font parade, qu'une prolixite basse et ennuiante, un stile de crocheteur, et des faussetez sans nombre, que je trouve à blamer dans les écrits de Mr Leuwenhoek. Pour dire qu'il a observé la semence d'un belier, il fait venir cet animal du fond de la Nord Hollande; il decrit sa taille et son poil; comment on nourrit ces sortes d'animaux dans ce païs là, et mille autres choses entierement inutiles au sujet dont il s'agit. Mais que veut il dire avec les observations qu'il dit avoir faites sur les sels, et qui font une bonne partie de ses belles lettres? S'il croit pouvoir decouvrir par ses microscopes les parties insensibles dont ces sels sont composez, il se trompe bien lourdement, principalement, ce me semble Monsieur, dans vôtre systeme, car il est impossible de connoitre par leur moyen les parties insensibles dont les corps naturels sont composez; et c'est en cela qu'il faut de necessité avoir recours aux conjectures pour expliquer leurs effets. Tout ce qu'on peut esperer des microscopes, c'est de connoitre par leur moyen la construction et l'oeconomie admirables des creatures vivantes, et d'aller en cela au de là des conjectures, comme j'espere de le faire voir dans le second volume de mes Conjectures. C'est donc un galimatias tout pur que de dire, comme il fait, que le sang, le lait, et la plûpart des corps de ce monde sont composez de brules; et cela devient même galimatias dans la bouche de ceux, qui ont fait l'extrait de ses ouvrages et rectifié ses pensées. Il dit quelque part dans ses écrits, qu'en faisant l'anatomie d'un pou, il en a été les testicules, disseque les vaisseaux spermatiques etc: de plus qu'il en a tiré la semence, et decouvert dans cette semence une infinité de petits animaux, comme l'on en decouvre dans celle de tous les autres animaux etc: Allez chez lui, comme j'ai fait autrefois, pour voir toutes ces belles choses egalement impossibles et incroyables; il vous dira sans façon, et assez ridiculement qu'il ne les fait voir qu'à sa femme; et si vous êtes un peu connoisseur, il ne daignera pas seulement de vous parler, de sorte qu'il ne lui faut que des sots qui admirent tout sans y rien connoitre, et qui ne voyent ni plus ni moins que ce qu'il leur dit qu'ils doivent voir, semblables en cela à ceux qui voyent dans les nuës tout ce qu'il leur vient dans l'imagination, et font prononcer aux cloches tout ce qu'ils veulent. Mais je voudrois bien lui demander de quels couteaux il se sert pour faire ces belles dissections, et pour couper et separer des parties plus fines que le tranchant du couteau le plus aigu? Comment il trouve moyen de dissequer un corps qui doit presque toucher le verre, et disparoitre dès qu'il est poussé seulement tant soit peu hors du foyer de ce verre etc: Il est vrai qu'il dit avoir pour cela des verres tout particuliers, qu'il ne fait voir à personne; mais cela est un mensonge trop grossier, et qu'on lui pourroit demontrer être tel sans beaucoup de peine. Si cet homme ne se servoit que de ses yeux et de sa patience, sans raisonner de tout à tort et à travers, et sans s'ériger en maitre docteur, attaquant tantôt l'un et tantôt l'autre, il feroit beaucoup mieux. Il decide entre un appellé Ham et moi, à qui de nous deux le public est redevable d'une certaine decouverte. Demandez lui sur quel fondement il fait cette decision; c'est que Mr Ham a été le premier à lui communiquer cette decouverte, et à lui en rendre l'hommage. C'est Mr Ham, dit il, qui est capable de decouvrir les secrets de la Nature. Mais pour moi, il m'en juge entierement incapable, car n'étant encore qu'écolier il y a environ 35 ans je fus chez lui avec mon pere, et noscens rien alors; comment pourrois je donc avoir quelque merite à present? Voila Monsieur, à peu pres son raisonnement. Mais je vous entretiens sans doute trop de ces bagatelles que j'aurois pû vous épargner. Je suis avec tout le zele et toute la passion imaginable plus que personne du monde
Monsieur Vôtre tres humble et tres obeïssant serviteur Nicolas Hartsoeker
Dusseldorp ce 29 Mars 1707