Series II Band 4 · No. 179.

NICOLAS HARTSOEKER AN LEIBNIZ

Düsseldorf, 15. Februar 1707. [167.186.]

French

Monsieur

J'ai fait depuis vingtcinq ou vingt six ans assez d'experience sur les couleurs, pour vous satisfaire sur la demande que vous m'avez faite. Lorsque les rayons sont homogene et de même nature, sçavoir lorsqu'ils ont tous une même rapidité, et une telle rapidité qu'il leur en faut pour representer une certaine couleur, comme je l'ai expliqué dans mes Conjectures, et autrefois dans ma Dioptrique, ils ne sçauroient être changez ni par reflexion ni par refraction, et feu Monsieur Mariotte a du tort de conclure le contraire d'une experience qu'il rapporte avoir fait, et qu'on peut expliquer, comme je l'ai expliquée Darüber von Leibniz' Hand: peutestre liv. 3 disc. 5. art. XI dans mes conjectures. Aussi n'avoit il pas encore bien penetré la nature des couleurs, comme on le peut remarquer dans l'explication qu'il a donnée du l'arc en ciel exterieur. Monsieur Neuwton soutient que les rayons homogenes ne changent point, mais il se trompe, car asseurement les rayons de lumieure de quelque couleur qu'ils soient, changent par la rencontre des corps qu'on appelle color[ée] où ils s'enfoncent et y prennent comme je le crois, ou plus ou moins de rapidité, pour nous faire paraitre une nouvelle couleur.

Exposez au grand jour où il y a toutes sortes des rayons, un corps teint par exemple de couleur jaune tres vive, et un autre qui soit d'un blanc des plus vifs; la couleur jaune paroitra si vive et si éclatante, qu'elle ne cedera guere en vivacité à ce blanc, ce qui n'arriveroit pas si les rayons, qui font ce jaune, et qui entrent avec les rayons de tous les autres couleurs dans le corps jaune, en revenoient seuls, et que les autres y demeuroient enfoncez, sans y être changez, et sans contribuer à cette couleur. On peut l'experimenter avec des verres adoucis, et l'on trouvera qu'on aura pas besoin d'un verre beaucoup plus adouci pour apercevoir au travers les couleurs jaunes les plus vives, que pour appercevoir les corps les plus blancs. De plus quand on expose au grand jour deux corps, dont l'un soit d'une couleur jaune toutes vive, et l'autre d'un blanc des plus vifs; il n'est pas necessaire qu'on soit beaucoup plus pres de l'un que de l'autre pour l'en apercevoir.

Permettez moi de vous dire Monsieur que vous faites tost à la memoire de Messieurs Boyle et Hoock, deux des plus grands hommes du siecle passé, de les mettre en parallele avec un certain Leuvenhoek, le plus grand ignorant et menteur qu'il y ait, qui a écrit avec son stile digne d'un crocheteur cinq ou six gros volumes in quarto, qu'on poussoit mettre en peu de pages si on en vouloit extraire ce qui est bon, et laisser ce qui est faux ou inutile. Et si ses ouvrages avoient valu la peine d'y faire des remarques, il y a long temps que je l'aurois fait, et que j'aurois disabusé le public.

Pour ce qui est du pretendu Comte Rugeri, j'espere pour l'amour de la verité, que sa Majesté le Roy de Prusse, qui temoigne en toutes rencontres un tres grand zele pour l'avancement des arts et des sciences, l'obligera à faire une confession generale de toutes ses fourberies: Et cette confession pourroit faire un article dans les Miscellanea que la Societé a dessein de publier. S: A: S: Monsigneur l'Electeur Palatin m'a dit, qu'il a envoyé à sa Majesté le Roy de Prusse tout ce qu'il sçait de ce pretendu Comte, et toutes les pieces qui pourrient servir à lui faire son proces; et qu'on lui feroit plaisir de lui renvoyer les lettres qu'il a autrefois écrites au dit Rugeri, et que sa Majesté lui a promises. Comme vôtre lettre, quoiqu'elle soit écrite le 12 du decembre de l'année passée, ne m'a été renduë que le premier de ce mois, je n'ai pû me donner l'honneur d'y repondre plûtôt, ni envoyer avant la fin de l'année passée ce que je me donne ce jourdhui l'honneur d'envoyer pour vos Miscellanea à Monsieur le Conseiller Couneau, qui m'a mandé que ce servit encore assez tôt, s'il l'avoit avant la fin de Mars de cette année.

Voici les reponses aux objections que vous avez eu la bonté de me faire contre mes Conjectures. Premiere objection

Je ne sçai par où l'on juge (pag: 9) que nôtre atmosphere va au de là de la Lune, et fait *differens lits. Il semble que nos vapeurs ne vont pas loin puisqu'elles pesent. La pesanteur et la densité de l'air même vont en diminuant, non par lits, mais d'une maniere continuée*. Reponse

Je sçai que le mot atmosphere est composé de deux mots grecs, et signifie proprement globe de vapeurs; mais il s'employe aussi en Physique pour signifier le tourbillon d'atomes ou de corpuscules qui voltigent autour de chaque corps, et c'est en ce sens là qu'il faut l'entendre dans mes Conjectures Physiques. Ainsi sans songer le moins du monde aux vapeurs qui ne vont guere loin à cause de leur pesanteur, et qui ne s'élevent que jusqu'à la moyenne region de l'air, comme je l'ai avancé dans mes Conjectures Physiques pag: 331 et 335; j'ai dit pag: 9 qu'on ne sçauroit plus douter que la Terre ne soit environnée d'une atmosphere de matiere grossiere et subtile, laquelle formant divers lits l'un sur l'autre, qui s'étendent bien au de là de la Lune, posé sur sa surface, et la comprimé tres fortement.

L'air grossier que nous respirons forme le premier lit, et je crois, Monsieur, que vous conviendrez avec moi que là où finit l'air, une matière plus subtile, et peut être celle qui succede à la place de l'air qui se tire d'un balon par la machine pneumatique, doit commencer; et que cet air grossier est terminé et borné par cette matiere subtile, à peu pres de même que nous sçavons, que l'eau est bornée par l'air. Il est vrai qu'il y a sans doute beaucoup de particules d'air qui voltigent dans cette matiere subtile en s'elevant de l'atmosphere de l'air, de sorte que les surfaces de ces lits ne sont jamais bien terminées; mais il y a aussi beaucoup de parcelles d'eau qui voltigent dans l'atmosphere de l'air en s'elevant de l'eau. Mais pour finir cet article, où il n'y auroit tout au plus que question, si j'ai bien ou mal employé le mot atmosphere, je crois, Monsieur, que vous conviendrez avec moi que la Terre est environnée d'un tourbillon de matière grossiere et subtile, qui va au de là de la Lune, et qui est en quelque facon attaché à la Terre, en sorte qu'il fait comme un même corps avec elle, parcequ'il entraine la Lune autour du Soleil. Seconde objection

Pour dire (pag: 25) que Saturne, apres la chûte de sa croute est devenu plus pesant, et est *tombé vers le Soleil; il faut supposer que les Planetes sont dans un Ether pesant, où elles sont soutenuës par leur legereté, et que cet Ether est assez grossier pour ne pas penetrer dans les pores d'une croute aussi grande et aussi grossiere que devroit être celle dont l'anneau est resté, ce qui ne paroit point vraisemblable, ni analogique à ce que nous éprouvons ici.* Reponse

Si l'on me demande pourquoi un balon de cuivre, par ex[emple], rempli d'air, nage sur l'eau; je repons qu'en consequence des loix de l'equilibre des liqueurs expliquées à la page 224, cela se fait parceque ce balon est plus leger qu'un egal volume d'eau. Si ce balon étoit reduit en un globe massif en sorte qu'il y eu autant d'air alentour qu'il y en avoit en dedans du balon, et que cet air se tint pour ainsi dire attaché à ce globe, comme l'on scait par experience que l'air se tient attaché à une aiguille qui flotte sur l'eau, ou comme l'on sçait que l'air et la matiere subtile qui environnent la Terre s'y tiennent attachez, et voltigent alentour sans l'abandonner, faisant ainsi en quelque façon un même corps avec la Terre; il arriveroit encore la même chose: c'est à dire que ce globe entouré d'air nageoit sur l'eau. Au contraire une pierre étant jettée en haut retombe sur la Terre parcequ'elle est plus pesante qu'un egal volume d'air: et si cette pierre pouvoit être jettée au travers de l'atmosphere ou du tourbillon de l'air, et penetrer dans l'atmosphere de la matiere subtile qui termine et enveloppe l'air; elle retomberoit encore avec beaucoup plus de violence en passant à travers cette matiere subtile, qu'elle retombe sur la Terre en traversant l'air, comme cela se voit dans le vuide pneumatique, où une plume tres legere tombe presqu'avec autant de rapidité, qu'une pierre tombe dans l'air.

Mais si cette pierre se trouvoit environnée d'une atmosphere de matiere beaucoup plus subtile que l'air, et d'une assez grande étenduë, elle pourroit devenir par là si legere qu'elle pourroit avec la matiere subtile qui l'accompagneroit, aller flotter sur l'air.

C'est de cette maniere que je m'imagine que la Lune etant creuse en dedans, remplie d'une matiere tres subtile, et environnée d'une vaste étenduë de matiere grossiere et subtile, nage dans l'atmosphere de la Terre; que les Satellites nagent de même dans les atmospheres de leurs Planetes principales, et que la Terre nage de même, aussi bien que toutes les autres Planetes dans celle du Soleil à l'endroit de leur equilibre.

Il ne faut pas, Monsieur, vous imaginer ici que j'avance gratis que la Lune se trouve environnée d'une atmosphere de matiere grossiere et subtile qui pese sur la surface; car sans cela elle ne pourroit subsister un seul instant dans l'état où nous la voyons, mais iroit aussitôt en poussiere. Et comme la Lune ne tourne pas sur son axe, quoiqu'il y ait une pesanteur sur la Lune comme sur la Terre; l'on en peut conclure ici en passant, que le mouvement de la Terre sur son axe ne sçauroit être la cause de la pesanteur, comme la plûpart des Philosophes modernes l'ont pretendu. Puisque Saturne est beaucoup plus grand que la Terre, et qu'ainsi l'atmosphere qui l'environne, l'est aussi sans doute beaucoup plus que celle qui environne la Terre, quoique la croute qui compose l'un des ces deux globes ne soit peut être guere plus epaisse que celle qui compose l'autre; Saturne doit être beaucoup plus leger que la Terre, et par consequent aussi beaucoup plus éloigné du Soleil, et faire sa revolution dans une matiere beaucoup plus subtile.

Si donc le globe de Saturne avoit été autrefois d'un diametre aussi grand que son anneau l'est à present, il auroit été alors encore beaucoup plus leger, et beaucoup plus éloigné du Soleil, qu'il ne l'est presentement.

D'ailleurs je ne sçai, Monsieur, si vous avez remarqué que j'ai dit que les Planetes ne demeurent pas seulement en consequence des loix de l'equilibre des liqueurs, dans l'endroit où elles font leurs revolutions, mais aussi parce qu'elles sont continuellement poussées par les rayons du Soleil qui les y soutiennent, outre que leur mouvement circulaire autour du Soleil n'y contribuë pas peu.

Vous voyez donc, Monsieur que ce que j'ai avancé paroit assez vraisemblable, et qu'il est tout à fait analogique à ce que nous éprouvons ici bas. D'ailleurs j'explique de cette maniere sans peine la cause de l'excentricité, et du mouvement elliptique des Planetes, ce qui a conté tant de peines, tant de suppositions forcées, et d'assez gros volumes à quelques uns qui ont tâché de rendre raison de ce phenomene.

Vous pourriez m'obiecter, Monsieur, que si Saturne avoit été autrefois d'un diametre aussi grand que son anneau l'est à present, sa croute devroit avoir été avant sa chûte, aussi épaisse que cet anneau a de largeur, comme il paroit fort vraisemblable, et qu'ainsi le globe de Saturne, qui se trouve maintenant dans le milieu de cet anneau, devroit être beaucoup plus grand qu'il n'est, même s'il étoit entierement massif, sans aucune cavité en dedans. Je repons que cette croute peut avoir été fort mince, et neantmoins avoir formé, en tombant, l'anneau de la largeur que nous le voyons, et en dedans de cet anneau le globe de Saturne d'une croute encore assez mince.

Si cette chute de Saturne vous fait de la peine, Monsieur, et que vous ne sçauriez l'admettre à cause des difficultez qu'on y rencontre; supposons que cette Planete a été toujours telle que nous la voyons à present, peut être parceque son anneau lui a été toujours necessaire pour la faire tourner avec assez de vitesse sur son axe. Mais comme les Planetes sont à l'endroit de leur equilibre, elles en peuvent être chassées pour l'approcher ou s'éloigner du Soleil, par le moindre changement qui leur arrive; comme l'on voit qu'un corps qui est aussi pesant que l'eau où il nage, tombe tres facilement au fond, ou remonte vers la surface de cette eau. Ainsi la chûte d'un morceau de terre comme celui de l'Isle Atlantide sur nôtre globe, a pû causer son exentricité, et son mouvement elliptique au tour du Soleil. Troisieme objection

Il ne paroit pas que la largeur de la Mer (p: 53) soit cause du flux et reflux pres de Venize. *Il va en diminuant vers Ancone, et on en remarque aussi aux côtes de la Palestine à ce que je crois avoir lû.* Reponse

Je dis que c'est la largeur de la Mer qui est vis-à-vis du golfe de Venize qui est cause du flux et reflux pres de Venize ou dans ce golfe car les eaux etant poussées de cet endroit avec assez de force; se refoulent les unes les autres, et se haussent assez sensiblement pres de Venize, de même que cela arrive dans l'Ocean, d'où les eaux étant poussées avec grande violence vers la Manche, se refoulent les unes les autres, et montent toujours de plus en plus depuis Brest jusqu'à St Malo, où elles montent dans les nouvelles et pleines Lunes jusqu'à 60 ou 80 pieds. Car la mer, trouvant un espace beaucoup plus étroit pour s'y loger que celui d'où elle vient, s'étend en hauteur puisqu'elle ne le scauroit faire en largeur. Lors qu'on entre fort avant dans le golfe, les eaux y ayant perdu leur force, n'y montent plus tant. On rapporte de la mer rouge, qui est un golfe fort reserré, que l'Ocean y entrant avec impetuosité, s'y enfle prodigieusement, sur tout lorsque le vent y contribuë.

Je dois me faire ici une objection à moi-même, et dire que puisque la Lune nage dans l'atmosphere de la Terre à l'endroit de son equilibre, il paroit absurde de soutenir que le flux et reflux sont causez parceque la Lune appesantit la colomne de matiere où elle se trouve. Ainsi j'avois peut être mieux fait de me tenir à l'explication que j'ai donnée de ce phenomene dans mes Principes de Physique. Quatriéme objection

Je souhaiterois qu'on établist bien distinctement cette experience dont il est parlé *(pag: 94) que l'eau purgée d'air dans le vuide se condense en se gelant. Il me semble que la force avec laquelle l'eau qui se gele rompt même un canon de fusil, ne doit pas être attribuée à ce peu d'air qui en peut être tirée par la machine pneumatique, mais à quelque air plus caché, qui se remue lorsque l'eau se gele, et pourroit encore y faire des cavitéz capables de rendre la glace plus legere que l'eau.* Reponse

Prenez une bouteille de verre d'un pied ou environ et de la largeur d'un pouce ou deux; remplissez la d'eau; tirez en l'air par la machine pneumatique la plus exactement qu'il est possible, et exposez la ainsi à la gelée, vous trouverez confirmé par l'experience ce que j'ai avancé. Cinquiéme objection

Il faudroit eprouver aussi ce qui est dit (pag: 96) que la cuisson des viandes ne reussiroit point dans le vuide pneumatique. Le contraire paroit plus vraisemblable. Reponse

J'espere de l'éprouver bientôt, et s'il arrive contre mon attente et mes conjectures, que la cuisson des viandes dans le vuide, et dans des pots, où l'air se trouve contraint et renfermé, reussissent mieux que dans des pots où l'air a un libre acces, il faudra chercher la raison de ce phenomene. Sixiéme objection

Les chymistes ne divisent pas seulement le sel en acide et alcali (pag: 101) mais ils *reconnoissent aussi des sels qui ne sont ni l'un ni l'autre. Tels sont les sels essentiels, et le sels qui se font par la saturation de l'alcali, comme le tartre vitriolé. Outre qu'à proprement parler le sel commun et le nitre ne sont ni alcali ni acides tout à fait. Aussi ai je du pechant à croire, que ni l'un ni l'autre n'est point produit ou detruit par nos operations, mais seulement amassé ou dissipé.* Reponse

Je crois m'être assez bien exprimé là dessus en disant que les chymistes divisent le sel en acide et en alcali, et l'un et l'autre en fixe et en volatil, en y ajoutant le sel essentiel qui se tire du suc des plantes par la cristallisation, et qui est entre fixe et volatil, ou pour mieux dire, qui est en partie fixe et en partie volatil. Pour ce qui est du sel commun et du nitre; ils sont composez d'un sel acide et d'un sel alcali, comme je l'ai dit pag: 103, et 108. Septiéme objection

Au lieu de croire que la mer est salée par des roches de sel dissouts (pag: 106) ma *conjecture est que la mer est une lessive des sels qui sont restez d'un ancien incendie de la surface du globe de la Terre.* Reponse

Si vous entendez parler, Monsieur, de l'embrasement de toute la surface du globe de la Terre; je ne sçais sur quoi l'on peut fonder cette conjecture: et si cela avoit été, d'où seroient venu les animaux et les plantes? comment pourroit on expliquer ces differents lits de terre qu'on rencontre en la creusant? ces pierres de differente nature posées si regulierement l'une sur l'autre et presque toujours horizontalement, ce qui semble plûtôt un effet de l'eau que du feu etc:? Si vous entendez parler de l'embrasement d'une partie de la surface du globe de la Terre, et que la partie embrasée de la Terre s'étant abimée a été couverte d'eau; j'avoue que cette eau auroit pû dissoudre les sels qui seroient restez de cet incendie, et qu'ainsi l'on pourroit dire que la Mer est une lessine des sels restez de cet incendie. Mais si une partie de la Terre s'étoit abimée sans un incendie precedent comme je le crois de l'Isle Atlantide, l'eau n'auroit pas manqué d'en dissoudre les sels, de même que s'il y avoit du quelque incendie, et ainsi la Mer seroit devenue salée, comme je l'ai dit dans mes Conjectures. Huitiéme objection

Les humiditez mercuriales paroissent plus propres que les sels à faire la fonction de *rouleaux dans le mouvement causé par la fusion des metaux. On attribuë l'operation des sels fondants plûtôt à leur rigidité et à leurs pointes.* Reponse

Je ne sçai ce que c'est que ces humiditez mercuriales. Comme les sels fondans sont principalement des sels alcali, qui n'ont pas des pointes comme le sel acide, étant selon le sentiment des chymistes un sel poreux qui recoit le sel acide; il me semble, monsieur, que ces sels doivent plutôt agir en qualité de rouleaux qu'autrement. Neuviéme objection

Apparemment le verre ardent dans le foyer du quel on a tenu l'or des heures entieres n'a *pas été des plus actifs quoique cela soit dit pag: 121 puisque l'or y est demeuré sans alteration. Car les verres ardents de Monsieur Tschirnhaus vitrifient jusqu'à l'or.* Reponse

Cette experience de Monsieur Tschirnhaus est beaucoup sujette à caution, aussi bien que plusieurs autres qu'il a publiées, comme vous pourrez voir par l'extrait d'une lettre que j'ai écrite sur ce sujet à un de mes amis pour servir de reponse à une lettre de Monsieur Homberg à Monsieur A. Voici l'extrait

Il est simplement question si l'on peut vitrifier l'or en l'exposant assez long temps au foyer d'un verre ardent. Monsieur Homberg l'affirme et moi je le nie. Voici mes raisons.

L'experience nous apprend que les metaux augmentent en pesanteur par la calcination, les uns plus les autres moins, preuve manifeste qu'il y entre alors quelques corps heterogenes qui n'y étoient pas auparavant. Je soupçonne que ces corps heterogenes sont des sels ou autres corps semblables qui voltigent continuellement dans l'air, et se glissent entre les parcelles des metaux, dès que le feu leur ouvre pour ainsi dire la porte, et écarte suffisamment pour cela ces parcelles les unes des autres. Ainsi lors qu'on continuë de tenir par exemple l'or dans le foyer du verre ardent, la grande violence de ce feu l'emporte, pendant que les cendres du charbon, où l'on met l'or pour le fondre, et peut être aussi quelque matiere terreuse et heterogene, qui se trouve sans doute dans l'or aussi bien que dans tous les autres corps, se vitrifient avec les sels qui sont entrez dans l'or pendant la calcination, et leur «servent» de fondant.

Vous pourriez me demander, Monsieur, si l'or s'envole en substance. Et pourquoi non? car puisqu'on trouve selon le rapport de Monsieur Homberg, de petites goutelettes de veritable or, tout alentour et assez loin de l'endroit où l'operation s'est faite, et qu'on les decouvre à la simple vûë, pourquoi la grande violence du feu ne pourroit elle pas disunir la plûpart des parcelles qui composent l'or, et donner à chacune de ces parcelles un mouvement si grand, qu'elles pussent s'envoler une à une en forme de fumée, pour tomber assez loin de l'endroit où l'operation s'est faite? car si l'on suppose seulement que les parcelles homogenes immuables et indivisibles, dont je soutiens que l'or est composé, ne sont guere plus grosses que les parcelles qui composent le mercure; je ne vois point de raison pourquoi l'or ne seroit pas aussi volatil que le mercure, dès que les parcelles de l'or pourroient par la violence du feu, qui leur doit donner un tres grand mouvement, se détacher les unes des autres, et s'envoler une à une, comme font les parcelles qui composent le mercure. Les raisons que Monsieur Homberg apporte pour prouver que l'or se vitrifie, sont que ce metal est une composition de deux principes, sçavoir du mercure principe, et du souphre principe, le dernier desquels lui paroit être la matiere de la lumiere. Le mercure principe, dit il, se detáche par la violence du feu, du souphre principe qui le tenoit tres etroitement embrassé, et l'empeschoit de s'en aller par quelque autre feu que par celui du verre ardent; apres quoi la plûpart du souphre principe prend la même chemin, pendant qu'une petite partie de ce souphre principe, qui s'en va ensuite aussi, sert de fondant à une matiere terreuse et heterogene, que Monsieur Homberg soupçonne se trouver dans l'or comme elle se trouve dans tous les mixtes tant artificiels que naturels; qui se vitrifie; et qui ne pose pas la dixiéme partie de l'or qui a été évaporé.

Monsieur Homberg conclud de cette experience et fait incontestable, comme il l'appelle, que l'or se vitrifie; et moi j'en conclus que l'or ne se vitrifie point. Car qu'importe que l'or soit composé d'un, de deux, ou de plusieurs principes, dont il n'est pas question ici. Le mercure principe s'envole. Ainsi c'en est fait de ce principe qui du moins ne se vitrifie point.

Le souphre principe s'envole ensuite, de sorte qu'il ne le faut pas compter non plus que l'autre principe. Pourtant, selon le sentiment de Monsieur Homberg, ces deux principes composent l'or, car pour ce qui est de la matiere terreuse qui se vitrifie, il n'appartient pas plus à l'or, que la matiere terreuse, qui flotte dans l'eau la plus pure en apparence, appartient à cette eau. J'ai chez moi une eau claire comme l'eau de roche: neantmoins à force de faire bouillir de cette eau dans un chaudron à thee, ce chaudron s'est enduit en assez peu de temps d'une croute pietreuse d'un écu et plus. Si Monsieur Homberg, apres avoir fait evaporer cette eau par son verre ardent, avoit vitrifié cette croute pietreuse, pourroit il soutenir avec quelque apparence de raison d'avoir vitrifié cette eau?

Je pense bien que non, et que par un tel jargon en se rendroit ridicule à tout le monde. C'est pourtant de la même manière que se fait la pretenduë vitrification de pain, de fromage, de papier et de mille autres choses semblables dont on fait tant de bruit dans le monde. Car pour ne parler que du papier; quel miracle y a-t-il qu'une rame de papier donne une petite boule de verre! Le papier se fait de linge; le linge se fait de l'écorce d'une plante qui se nourrit du suc de la Terre; et ce suc y monte accompagné d'un sable tres fin et du sel.

Ainsi quand on brule cette écorce, ou le linge qui en a été fait, ou le papier, ce qui est tout un; il n'y a pas dequoi s'étonner que les cendres qui restent, et qui ne sont à proprement parler que ce sable fin mélé avec un sel alcali, se changent en verre par la violence du feu.

Au reste qui a dit à Monsieur Homberg que l'or est composé de deux principes, sçavoir du mercure principe et du souphre principe, ou comment le sçait il? a-t-il separé ces deux principes l'un de l'autre et mis chacun à part? Je l'en croirai, et encore plus si, en prenant ces deux principes, il peut recomposer son metal decomposé. Je soutiendrai même qu'on aura trouvé le grand oeuvre tant desiré, à condition neantmoins qu'il y ait moyen d'avoir provision de ce precieux souphre principe ou matiere de la lumiere, et de le garder pour le besoin, soit donc que Monsieur Homberg le sache tirer des rayons du Soleil ou par extraction, ou par distillation, ou par quelque autre operation de chyme, n'importe; car sans cela nous ne serions pas plus avancez que nous somme à present. Tant qu'il ne pourra pas faire cette experience, il me permettra d'abandonner ses deux principes, qui ne sont point du tout nouveaux, parce que d'anciens Alchymistes ont debité à peu pres la même chose, en soutenant, sans avoir pourtant jamais fait d'anatomie des rayons du Soleil, comme je pense, que dans ces rayons se trouve le veritable souphre, qui fige le mercure, et en fait, ou de l'or, ou de l'argent selon qu'il y entre plus ou moins abondamment. Mais j'ai depuis quelque temps les oreilles tellement rebattuës de toutes ces fadaises et reveries des alchymistes, qu'elles me font mal au coeur seulement quand j'y pense. Pour ce qui est de l'experience que Monsieur Homberg rapporte, sçavoir qu'il a fait passer de l'or avec du mercure par le bec d'une cornuë en forme de mercure, le qui l'or n'a pû, par toutes les épreuves, autant qu'il en connoit, reparoitre en forme d'or; je veux bien l'en croire; mais cela ne dit pas qu'il a detruit l'or, puisque l'on peut soutenir que ses parcelles ont été tellement detáchées et desunies les unes des autres par la force du feu, et par le mercure qu'il a sans doute employé en assez bonne quantité, qu'il n'y en avoit pas deux qui étoient demeurées unies; et qu'ainsi l'or étoit devenu par là presqu'aussi volatil que le mercure, comme je l'ai deja dit. On doit donc avoir des secrets particuliers pour rassembler les parcelles de l'or tellement dispersées, et renduës presqu'aussi volatiles que les parcelles du mercure, et pour les faire reparoitre en forme d'or; et ces secrets ne sont pas encore trouvez par Monsieur Homberg. Voila toute l'affaire. Au reste je voudrois bien demander á Monsieur Homberg pourquoi son or et son mercure passoient en forme de mercure par le bec de sa cornuë plûtôt qu'on forme d'argent, puisque selon lui, l'or et l'argent ne different qu'en ce qu'il y a beaucoup plus de souphre dans le premier que dans le dernier de ces deux metaux. Car il semble que l'or devroit communiquer à ce nouveau mercure de son souphre, et par consequent en ayant moins qu'auparavant, et en donnant suffisamment à ce nouveau mercure pour devenir argent, supposé qu'il n'y eust pas trop de ce mercure, se changer ensembles avec ce nouveau mercure en argent: et certes cela seroit encore une tres belle experience, quoiqu'il n'y auroit pas grand profit à y faire.

Pour ce qui est de Monsieur Tschirnhaus, rien ne m'a plus surpris, Monsieur que de voir dans l'Histoire de l'Academie des Sciences de l'année 1700 pag: 128 la description d'un verre objectif de sa façon qui a 32 pieds de foyer, et plus d'un pied du Rhin de diametre. Monsieur Tschirnhaus se servant de ce merveilleux verre convexe de deux côtez, sans tuyau et sans oculaire, et le laissant tout grand qu'il est entierement decouvert, voit les obiets plus clairement et plus distinctement qu'on ne les avoit encore vûs avec des lunettes ordinaires. D'ailleurs le champ, c'est à dire l'espace qu'on peut voir à la fois avec ce verre sans tuyau et sans oculaire, est d'une grandeur incroyable, car il a veu tres distinctement en plein midi, une ville entiere, à la distance d'une mille et demi d'Allemagne.

Tant de singularitez du verre de Monsieur Tschirnhaus, ajoute l'illustre Monsieur De Fontenelle à cette Histoire, annoncent de grandes et heureuses nouveautez dans la Dioptrique. Quoique cette sçience ne fasse presque que de naitre, on sera étonné qu'il s'y puisse faire encore de si importantes decouvertes, tant on en est accoutumé dans ce siecle au cours rapide des sçiences.

Sans doute que Monsieur Tschirnhaus, en asseurant qu'il a vû avec son verre sans tuyau et sans oculaire, les obiets plus clairement et plus distinctement qu'on ne les avoit encore vûs avec des lunettes ordinaires, a voulu entendre parler de lunettes de 32 pieds de foyer, ou d'un foyer encore plus grand, sans quoi toute cette histoire merveilleuse deviendroit un galimatias tout pur, et sans quoi sa belle invention se reduiroit à rien, et s'en iroit en fumée.

Mais si cela est ainsi comme il y a lieu de le croire, puisque je sçai qu'il debite dans le monde qu'il a veu tres distinctement avec ce verre sans tuyau et sans oculaire, Saturne avec son anneau et ses satellites etc: il faut que Monsieur Tschirnhaus nous prenne tous pour des gruës, en nous debitant du telles chimeres, et qu'il s'imagine qu'on l'en croira sur sa simple parole, lorsqu'il s'agit, non pas d'un probleme de Physique, où l'on peut conjecturer au hazard tout ce que l'on veut, mais d'un fait qu'on lui pourroit demontrer être faux, aussi facilement qu'on peut demontrer que deux et deux font quatre?

Il est vrai qu'il dit avoir sur cela quelque secret qu'il ne decouvre pas encore; mais en verité, Monsieur ce secret n'est rien, à moins qu'il n'ait trouvé le secret de changer la nature et les proprietez des rayons de lumiere, et de les obliger à prendre le chemin qu'il veut contres les loix ordinaires qu'ils suivent toujours constamment.

Si Monsieur Tschirnhaus, qui a eu une tres grande demangeaison de dire quelque chose de fort merveilleux avant que de l'avoir bien mûrement examinée, vouloit avouër de bonne fois la verité, il diroit qu'il n'a jamais été trop content de l'experience dont il fait parler si magnifiquement, et que c'est là tout son secret, dont il pretendoit se servir comme de rempart, et pour se tirer d'affaire en cas de besoin.

Si j'avois l'honneur de connoitre bien particulierement Monsieur Tschirnhaus, je lui conseillerois de ne pas condamner si legerement comme il fait dans cette Histoire, la bonne pratique de donner une couverture determinée aux verres objectifs, puisqu'elle est absolument necessaire, et fondée principalement sur la nature des rayons de lumiere en eux mêmes; je le prierois tres humblement de me dire quelles sont ces grosses erreurs qu'il y a encore dans l'Optique, et qu'il dit dans cette Histoire qu'il faudroit detruire; et je lui dirois qu'il perdra ses peines s'il veut faire servir ses grands verres ardents à l'usage des lunettes d'approche et des microscopes comme il le promet dans l'Histoire de l'Academie des Sciences de l'année 1699. Car asseurement ces grands verres y peuvent servir à peu pres comme les plus grandes balances peuvent servir à y peser un ducat d'or.

Pour revenir à ma reponse sur vôtre objection, pourquoi voulez vous Monsieur que l'or ait moins de privilege que les sels, pour lesquels vous avez du penchant à croire, comme vous dites dans vôtre sixiéme objection, qu'ils ne sont point produits ou detruits par nos operations, mais seulement amassez ou dissipez? J'ai fait un miroir ardent de verre étamé par derniere, qui a pres de six pieds de diametre, et qui est bien autrement actif que les verres ardents de Monsieur Tschirnhaus. Dixiéme objection

A-t-on quelque fondement pour dire (pag: 132) que le mal venerien ne vient que de *quantité de petits insectes invisibles. Le Père Kircher en disoit autant de la peste dans un livre expres, mais il n'a point eu l'approbation des connoisseurs.* Reponse

C'est une simple conjecture dont chacun peut prendre ce qu'il en veut, et je ne l'ai hazardée qu'à cause qu'on ne guerit presque ce mal que par du poison, ou du moins par ce qui devient poison dans le corps. Onziéme objection

On dit (pag: 136) que l'antimoine crud est dangereux. Mais je sçai[s] des exemples de *gens qui l'ont pris en bonne quantité sans en ressentir du mal, de sorte qu'il paroit fort innocent dans cet état.* Reponse

Cela se peut et qu'il soit pourtant dangereux de le prendre crud en trop grande quantité, parcequ'il peut rencontrer un acide dans l'estomac qui le rendroit émetique, et lui feroit causer de grands vomissemens, comme d'habiles chymistes et medecins l'ont éprouvé.

Si vous trouvez dans cette lettre quelque chose qui soit propre à être inserée dans vos miscellanea, vous avez la permission de le faire et de la changer comme vous voudrez. Je suis avec tout le respect et tout le zele imaginable plus que personne du monde

Monsieur Vôtre tres humble et tres obeïssant Serviteur Nicolas Hartsoeker

Dusseldorp ce 15 fev. 1707