Series II Band 4 · No. 167.
LEIBNIZ AN NICOLAS HARTSOEKER
Berlin, 12. Dezember 1706. [165.179.]
Monsieur
Je
Je suis persuadé, qu'il n'y a point d'Elemens des corps naturels, et je tiens que si
nous pouvions sentir distinctement les petits corps, nous les trouverions variés comme les
grands, et cela à l'infini. C'est l'effect de la sagesse et de la puissance d'un Auteur infini. J'ay
marqué ailleurs mes sentimens sur les loix du mouvement. Quant à l'arc en ciel, je
souhaiterois plustost d'entendre ce que vous avés à dire au sujet de l'explication des couleurs de
M. Newton, qui différe de feu Mons. Mariotte mon ancien ami dans un grand point de fait.
C'est que M. Newton soutient que les rayons des co[u]leurs degagés du melange sont originaires
et ne sont plus sujets au changement; au lieu que M. Mariotte pretend d'avoir experimenté
que le rayon rouge par exemple que M. Newton compte pour simple, peut encor changer
de couleur, et donner du bleu ou du blanc. Mais comme M. Newton a fait un grandissime
nombre d'experiences, il y a de l'apparence que son sentiment est le meilleur. Expliquer la
lumiere c'est expliquer la moitié de la nature du Feu.
Quant aux variations de l'aimant, qu'on n'a peut estre pas encor dechifrées, il faut
continuer les observations, comme M. Haley les a poussées, pour voir si son hypothese ou
quelque autre est capable d'y satisfaire. Enfin quoyqu'il soit permis et même tres louable de
prevenir les experiences par les conjectures et que celuy qui aura le plus approché de la verité,
en aura cet honneur auprés de la posterité d'avoir deviné par avance ce qu'on apprendra un jour
par des observations jointes à une analyse plus parfaite que la nostre: il seroit neantmoins à
souhaiter que nous pussions déjà jouir de cet avantage, et qu'il y eût quantité de personnes qui
fissent comme vous avés fait avec M. Leewenhoek, ou comme feu Mess. Boyle et Hook ont fait
autresfois. Et je tiens qu'on pourroit faire en dix ans par methode, plus qu'on ne fera en cent, en
allant à l'avanture. Mais je souhaiterois sur tout que preferablement à toute autre chose, les
habiles gens s'attachassent à cultiver la Medicine practique. Car quand je considere qu'on a
deja un tres grand nombre de bonnes observations sur toute sorte de maladies, il semble qu'on
en pourroit avoir des idées plus justes et en juger plus seurement, qu'on n'a coustume de faire.
Le pretendu Comte Rugieri est encor en prison à Custrin, et sera reduit comme j'espere à faire une confession generale: comme il s'est servi du Mercure dans sa projection, il y a lieu de croire que le Mercure estoit evaporé, et que l'or qu'il y peut avoir mis par adresse prit sa place. Les operations qu'un jeune garçon apoticaire a faites icy il y a environ six ou 7 ans, sont plus difficiles à dechifrer de toutes les manieres, car c'estoit un garçon neuf et simple, au moins en apparence, qui n'estoit presque point sorti de la boutique, et qui au lieu de chercher les grands, les fuyoit, son dessein estant d'etudier à Witenberg, où on l'arresta pour le ramener à Berlin; mais le Magistrat l'y retint et le livra au Roy Auguste; à qui il ne doit pas avoir fait encor beaucoup d'argent. Aussi quand ce que les Alchymistes debitent seroit vray, il seroit tousjours difficile qu'un seul homme enfermé fit des grandes masses d'or. J'ay oublié de dire que l'operation pretendue de ce jeune garçon estoit sur des pieces de monnoye, qui sont cuivre en bonne partie, et que le poids de l'or qui sortit du creuset, revint à celuy de ces pieces, qui estoient 13 en nombre et dont chacune valoit d'un écus, qu'un des assistans tira de sa poche, sans que le garçon pût prevoir, quel nombre et quelles pieces on luy donneroit. Mais avec tout cela les raisons generales contre ces pretendues transmutations ont plus de force que toutes ces raisons particulieres prises des exemples tous sujets aux doutes.
Comme l'on ne sait icy que peu de circomstances de l'Histoire de Rugieri, il semble qu'il seroit bon qu'on nous fournist des interrogatoires de Dusseldorp, pour le mieux examiner; car puisqu'il paroist que c'est un maistre expert en l'art usufurique, on pourra juger par luy de ses confreres anciens et modernes.
La Societé des Sciences qui est etablie icy pense à publier quelques Miscellanea de temps en temps; comme vous en estes, Monsieur, et que vous avés bien des belles choses, on se flatte que vous voudrés bien envoyer quelque chose pour ce dessein et si on le pouvoit avoir avant la fin de l'année ce seroit tant mieux. Mais enfin vous estes le maistre et de la chose et du temps. Monsieur le Conseiller Cuno qui demeure à Berlin, le pourra recevoir. Je suis avec zele
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz