Series II Band 4 · No. 133.

LEIBNIZ AN JACQUES BERNARD

[Juni bis Mitte August 1706]. [118.147.]

French

Monsieur

Il y a deja du temps que j'avois dessein de vous écrire, et de vous envoyer le papier cyjoint, pour corriger quelque chose qui me regarde et que vous avés rapporté dans vostre journal sur la foy d'autruy: mais les complimens obligeans que Monsieur Koch m'a porté de Vostre part, Monsieur, et dont je vous remercie, m'ont determiné à ne le point differer d'avantage. Je l'ay couché en sorte, que vous le puissiés inserer dans un de vos journaux si vous le trouvés à propos.

Je ne say d'où est venu la narration que je refute, et je ne serois point faché de le savoir. Si c'est de quelque livre que vous l'avés tiré, il sera bon de le marquer. Il y a des gens qui n'estant pas bien informés des faits se mêlent de les ajuster à leur fantasie.

Je viens de lire vos Nouvelles literaires du mois de May, et je serois bien aise que M. Barbayrac vous repondit sur la question s'il est permis quelquesfois de dire ce qui n'est point vray, quoyqu'on sache le contraire à fin que la matiere soit éclaircie. C'est sans doute une perfection de l'eviter, et les Heros des Romans l'evitent avec soin: ils ne trompent point, mais on se trompe quelques fois en les écoutant. Je suis aussi de l'avis de Grotius qu'on doit tenir les promesses extorquées par un voleur par exemple, mais avec quelque moderation.

Je suis aussi de ce sentiment que la justice n'est qu'imparfaite sans la religion, et qu'on ne sauroit jamais prouver qu'il la faut tousjours garder, s'il n'y avoit cette Souveraine puissance, qui la maintient, et qui fait en fin passer tout le droit en fait par un redressement immancable. J'en ay touché quelque chose dans la preface de mon Codex juris Gentium. Il y aura des gens si bien nés ou si bien elevés, que l'injustice leur paroistra laide, et qu'ils s'en abstiendront, comme on s'abstient d'une viande qu'on abhorre: et il seroit à souhaiter que tous les hommes fussent de cette humeur; mais cela n'estant point, il faut quelque autre raison que le goust pour convaincre tout le monde de son obligation. C'est pourquoy j'ay tousjours desapprouvé les principes de feu M. Pufendorf, qui vouloit que la consideration de l'immortalité de l'ame, ne devoit point entrer dans les fondemens du droit naturel: c'est le rendre trop borné à mon avis.

En jettant les yeux sur vostre Mars, que j'avois lû il y a long temps, je trouve que celuy qui explique ce distique de Martial: Dic quotus es, quantique velis coenare, nec unum Addideris verbum; coena parata tibi est, l'entend d'une personne qui invite son ami et luy demande combien il veut amener d'ombres; mais je crois qu'on le doit entendre d'un traiteur qui parle à celuy qui donne des ordres pour un repas; le mot quanti, le fait connoistre, c'est à dire pour combien d'argent.

Je remarque aussi p. 354. que celuy qui a fait des Observations sur la derniere Edition de Moreri dit qu'il n'y a que des ponts de bateaux sur le Rhin et qu'il n'y en eu point au dessous de Strasbourg: mais autres fois le pont de Strasbourg n'estoit pas un pont de bateaux; peut estre l'est il à present, et que les guerres ont fait rompre celuy qui y estoit. En comptant aussi quant aux ponts de bateaux, il y en a eu un de nostre temps, au dessous de Strasbourg, c'estoit à Mayence, que j'ay passé moy même[,] mais on rompit en hyver. On adjoute qu'il n'y a point de pont de pierre sur le Rhin à cause de sa rapidité, mais le Danube est plus rapide, et cependant il y a un pont de pierre à Ratisbonne, qui a esté basti par Henri le Guelfe, duc de Saxe et de Baviere progeniteur des ducs de Bronsvic. On fait mention d'un pont de bois que Cesar fit construire au dessous de Mayence, dit on, mais apparemment il estoit beaucoup au dessous. On pouvoit faire mention de celuy que Charlesmagne fit faire à Mayence et qui fut brulé un peu avant sa mort; si ce prince avoit vecu, il en auroit fait faire un de pierre.

Après avoir examiné un peu la chose autrefois, je suis plustost du sentiment de M. de Valois que de celuy du P. Pagi rapporté p. 284., que l'ancienne France du temps de Pharamond a esté toute au delà du Rhin par rapport aux Romains. Clogion même ne fit qu'une irruption, et point d'établissement. Il n'y a rien de si plaisant que les raisons de Wendelinus pour prouver le contraire: n'entendant pas les anciens mots Theotisques qui se trouvent dans la loy Salique de l'Edition de Heroldus (car Lindebrogius a suivi les exemplaires qui les omettent) et dont plusieurs s'expliquent clairement par l'Allemand moderne, et par les paroles Latines qui y sont jointes; il en fait des villages du Brabant qui ont quelque rapport à ces mots, et où il pretend qu'ont esté les *malli publici*, où les lieux des assemblées dans les quelles la loy avoit esté faite; comme s'il y en avoit eu des particulieres presque pour chaque article. On ne sauroit s'empecher de rire en examinant ce qu'il en dit. C'est à peu pres comme M. Rudbeck trouvoit dans les noms de rochers et autres lieux écartés de la Suede, les origines des nations, le voyage d'Ulysse, et quantité d'autres points de l'antiquité.

Estant en train j'avance à reculon dans vostre fevrier, où je prends la liberté de vous dire Monsieur, sur vostre p. 143 que je suis entierement du sentiment de ceux qui tiennent l'Histoire de la Papesse pour une fable ridicule, et qui n'a pas pour elle aucun auteur tant soit peu vieux, puisqu'ordinairement les meilleurs Ms. de ces auteurs n'en disent mot. D'ailleurs après avoir approfondi la chose autres fois, je l'ay trouvé detruite par des raisons qui peuvent passer pour incontestables. Ainsi je ne croy pas que ce soit une grande confiance à M. Bayle d'en promettre une pleine refutation. La chronologie de ces temps n'est pas si obscure que s'imaginent ceux qui l'examinent que par rapport à quelque controverse, et j'ay trouvé que Masenius, Schaten et autres qui [ont] voulu soutenir des fables ont as[s]és mal pris leur[s] mesures quand ils ont crû se pouvoir sa[u]ver à la faveur des tenebres qu'ils croyoient voir dans l'Histoire.

Du choc des corps rapporté je remarque à la pag. 231. que M. Mariotte dans son livre a fait aussi cette experience dont parle M. Keil où un globe dur choquant un autre corps dur, y marque un espace assez etendu, ce qui prouve qu'il s'est applati. M. Hobbes a esté le premier qui a attribue la reflexion au ressort.

Les raisonnemens rapportés p. 225 ne prouvent point qu'il y a du vuide, ils prouvent seulement qu'il y a une matiere fluide interceptée qui ne doit estre compte entre les ingrediens du corps et quand on diroit que toute matiere reste vers toute autre et par consequent vers le centre de la terre estoit pesant, ce fluide pourroit avoir un mouvement qui l'emporteroit sur cette pesanteur[.]

On voit bien la critique que M. de S. Evremont a faite de la negotation de la paix des Pyrenées dont il est parlé[;] p. 203. fait bien voir qu'on a fait grand tort au Cardinal, qui cedoit aux Espagnols sur des Bagatelles et emportoit l'essentiel[.]

Sur le pag. 206[.] J'ay aussi parlé à Spinosa, et il m'a dit quelques particularités de sa vie qui ne sont pas dans ce que M. Colerus en a publie.

Il est vray qu'il y a des Theologiens qui moquent suivant la pag. 182 que la Trinité est contre cet Axiome quae sunt eadem cum tertio sunt eadem inter se, mais ils ont tort. Tout ce qui est contre cet axiome est faux à coup seur.

janvier p. 66. Je ne crois pas que le sentiment, qui fait Dieu agir de la maniere la plus conforme à la sagesse, et par consequent determinée: soit contraire à la liberté. Si ce qu'il sait estoit esté le seul possible, ce seroit autre chose.

p. 14. Celuy qui suppose que Dieu a annihilé ce qui est dans la cavité d'une sphere, et veut pourtant que la sphere garde sa figure ne peut point dire que les poles opposés se touchent, et il faut tousjours reconnoistre que le plus court chemin possible d'un pole à l'autre est d'une grandeur determinée, Et si tous les points de la surface de la sphere se touchoient elle seroit reduite en un point, au quel cas, il y auroit point de distance de l'un à l'autre pole sur la surface meme, ce qui est contraire à la supposition de la conservation de la figure. Ainsi il y auroit sans doute du vuide dans la sphere, et un corps y pourroit estre mu. Mais après cela on demandera, si cet espace qui est maintenant vuide, n'est pas une substance et on conclura même que c'est une substance eternelle et increée au lieu que dans le fonds une seule etendue ne sauroit pas passer un[e] substance non plus que le temps. Mais toutes ces difficultés ne viennent que de ce qu'on n'a pas une bonne notion de la matiere même.