Series II Band 4 · No. 134.

LEIBNIZ AN PIERRE COSTE

[Hannover,] 4. Juli 1706. [190.]

French

Monsieur

J'ay Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: aus der Vorrede des Codicis receu l'honneur de vostre Lettre avec l'agreable present de vostre Traduction Françoise du Discours sur l'Amour divin contre M. Norris. J'honnore infiniment la personne qui en est l'auteur, et cela releve l'obligation que je vous en ay, Monsieur, quoyque je vous en aye déja une qui m'est commune avec le public, ayant profité de vostre traduction du livre de M. Lock. Je suis fort du sentiment de l'Auteur que vous nous donnés à present en François, lorsqu'il dit que l'Hypothese du R. P. Malebranche sur les causes occasionnelles ne peut pas avoir icy une grande influence dans la practique. A le bien prendre, quand on parle dans la Theologie Active de la Question, comment on doit aimer Dieu sur toutes choses, et combien il est permis d'aimer les creatures; il s'agit principalement de la grandeur et de la direction de nostre affection, excitée par la veue des objets, par exemple combien il est permis de donner du temps et de l'attention au soin de ses affaires domestiques, sans faire prejudice au soin qu'on doit à la vertu et à la pieté. Et il ne sert de rien en cela de disputer, si le plaisir que la veue de l'or donne à un avare, vient des impressions que les rayons renvoyés de l'or font sur l'ame par le moyen des esprits animaux, ou si en niant l'influence de ces esprits sur l'ame, on attribue nostre sentiment à l'impression de Dieu, à l'occasion des rayons de l'or, suivant le P. Malebranche, ou à l'Harmonie preétablie suivant mon systeme. C'est pourquoy je n'ay jamais pretendu faire ces sortes d'applications du mien, qui a bien d'autres usages et qui sert à distinguer veritablement l'ame et la matiere au delà de ce que les Cartesiens en ont connu. Il semble même que le R. P. Malebranche s'est laissé porter à ces applications plustost par la vivacité de son genie, dans un age où les saillies d'esprit sont plus passables, que par cette meure reflexion qui paroist d'avantage dans ses derniers écrits et particulierement dans celuy qu'il a fait exprès sur l'amour de Dieu (lorsqu'on disputoit sur les Maximes des Saints) qu'il me fit l'honneur de m'envoyer alors, et que je voudrois que vous eussiés lû Monsieur, lorsque vous avés fait vostre avertissement pour rendre justice à son Auteur. Ce Livre est fort bon, et il faut que je vous en dise quelque chose. Le R. P. Lami Benedictin, qui a de la penetration, et qui est connu par son livre de la Connoissance de soy même, voulant traiter un sujet qui estoit à la mode alors, attaqua dans le 3me Tome de cet ouvrage l'amour de nous mêmes, sous le titre odieux de l'Amour propre ou de l'amour interessé, et pour rendre cet Amour encor plus odieux, il refutoit ce qu'en avoit dit M. Abbadie, celebre Pasteur Reformé. Mais ayant cité le R. P. Malebranche comme contraire aussi à cet amour, ce Pere jugea necessaire de se justifier et même M. Abbadie. Et quoyqu'il y garde tousjours son hypothese que Dieu seul est efficace, il ne laisse pas de parler fort raisonnablement de nos devoirs par rapport aux creatures.

Je vous diray en passant, Monsieur, que le R. P. Lami a aussi écrit dans ce même livre contre mon systeme. Il dit que sa simplicité eblouit, mais qu'après l'avoir examiné, il y a trouvé un faux brillant. Cependant il m'a paru fort aisé de satisfaire à ses objections. Ma reponse a esté envoyée à ceux qui ont soin apresent du Journal des Savans, mais elle y a esté egarée. Ce pere paroissoit faché de ce que mon systeme fait venir de nostre propre fonds (mais avec le concours de Dieu), ce que le Systeme des causes occasionnelles ne donne qu'immediatement à l'operation divine seul, mais il ne considere pas qu'il est convenable à la souveraine sagesse de donner à ses ouvrages qui sont dans l'ordre naturel, une nature où tout soit lié par des raisons, en sorte que celuy qui seroit assez clairvoyant y pourroit lire l'avenir et le passé dans le present, et même l'estat de tout l'univers, dans celuy de chaque partie. Ce qui ne se pourroit pourtant pas s'il n'y avoit partout des sousdivisions actuelles à l'infini, à fin que tout se puisse ressentir de tout autre. Et par ce moyen toute Ame, ou Unité de substance[,] en representant originairement son corps, est representative de tout l'univers suivant sa portée. Ainsi il s'en faut beaucoup que les perceptions de l'ame et les mouvemens du corps n'ayent qu'un rapport arbitraire comme ces Messieurs le pensent.

J'avois touché cette matiere du pur Amour, et je l'avois expliquée même en peu de mots quelque temps avant la controverse de M. l'Archeveque de Cambray dans ma preface du Codex Juris Gentium Diplomaticus publié en 1693, où j'avois voulu dire quelques choses des sources de la Justice. J'y explique ce Probleme, comment on peut aimer Dieu sur toutes choses et d'un Amour non mercenaire, et rapporter tout cependant à son propre bien, suivant la proprieté de la Nature humaine. C'est qu' Aimer n'est autre chose qu'estre porté à trouver son plaisir dans la felicité ou perfection d'autruy, et cette definition fait voir, que separer l'amour d'autruy de son bien propre, c'est forger une chimere. Je me suis aussi etonné cent fois, qu'on a tant disputé sur l'amour pur sans donner une definition intelligible de l'Amour. Car en considerant ce qu'en disent les auteurs ordinairement, on trouve qu'ils expliquent * obscurum per aeque obscurum.* C'est à quoy j'ay cherché de remedier et j'ay tousjours eu grand soin de donner des Definitions.

J'y fais voir après cela, qu'entre les veues mercenaires et l'amour veritable qu'on peut appeller pur, lorsqu'il a pour fondement le bien de l'objet aimé, il y a autant de difference qu'il y en a entre l'Utile, et l'Agreable, c'est à dire entre ce qui est un bien seulement par le bon effect qu'il contribue à faire produire, et entre ce qui est un bien de soy même; entre Uti et frui, comme S. Augustin le distingue fort bien dans sa Cité de Dieu, lib. XI. c. 25 et ailleurs; et que l'Honneste n'est autre chose que l'Agreable de la Raison. Mais j'explique le tout plus amplement dans l'endroit dont je viens de parler et dont je joins une copie icy, ne sachant pas si vous le trouveriés aisement. L'Auteur du livre que vous avés traduit, approche de ma definition, en mettant l'amour dans le plaisir que l'existence de l'objet nous donne, car l'objet existant ne le donne que par ses perfections.

Au reste j'approuve fort qu'on s'attache à corriger les abus des Mystiques, mais comme il y a parfois chez eux quelque chose d'excellent, melé d'erreurs et (si j'ose parler Anglois) de non-senses, je ne voudrois pas qu'on perdit la bonne graine avec la paille. J'ay cette maxime generale de mepriser bien peu de choses et de profiter de ce qu'il y a de bon par tout. Il y a quelque chose de joli dans cette expression de M. Norris, que Dieu ne peut pas estre aimé d'un amour de bienveuillance, et que la creature ne doit pas estre aimée d'un amour de desir; et on la peut rendre bonne, en expliquant la bienveuillance par la volonté de procurer du bien à quelqu'un et le desir par une volonté portée à l'objet sans limitation ou reserve, au lieu que les biens temporels ne doivent estre demandés qu'avec modification. Mais il faut avouer que cette explication des termes n'est pas assez conforme à l'usage. Et tout au contraire comme l'Amour pur est fondé sur la felicité de Dieu ou sur le plaisir qu'il y a d'avoir en veue les perfections divines, mettant à part l'esperance et la crainte des autres biens ou des maux que Dieu nous peut envoyer; il est appellé un Amour de Bienveuillance chez les Theologiens, en applicant à Dieu l'amour qu'on porte à un veritable ami dont le bonheur nous fait plaisir, ce qui est aussi vray à l'egard de Dieu, quoyque nous ne puissions rien contribuer à son bonheur, mais l'amour fondé dans l'esperance de quelques autres plaisirs que Dieu ou quelque ami nous peut donner est appellé Amour de Concupiscence. Cependant je crois qu'il faut pardonner aux auteurs les expressions eloignées de l'usage ordinaire, quand elles servent d'ailleurs à insinuer quelque bonne pensée, parceque souvent nous manquons de termes appropriés. Le R. P. Malebranche après d'autres, en parlant de l'Amour de nous mêmes, dans la 1re lettre qu'il a écrite au P. Lami au sujet de cette contestation, se sert d'une distinction, qui sonne assés bien. Il dit que nous devons nous aimer d'un Amour de bienveuillance, et non pas d'un amour de complaisance, qu'on doit tendre à son bonheur, mais non pas se complaire en soy même: ce qui veut peutestre dire qu'on ne doit pas chercher son bonheur dans la jouissance et veue de ses propres perfections, qui sont fort petites, mais dans celles de Dieu.

L'Auteur du Livre que vous nous avés donné en François, a grande raison de demander à M. Norris, ce qu'il entend lorsqu'il dit que nous ne devons desirer que Dieu. Selon moy desirer Dieu ne peut estre autre chose que vouloir jouir de sa veue, ou de la connoissance de ses perfections telle qu'il faut pour en estre penetré et perfectionné. Et cela se rapporte assez à ce qui se dit pag. 47 de vostre ouvrage, où l'on tombe entierement dans mon sens et dans mes principes, sans peutestre les avoir posés. Il semble aussi que la distinction de M. Norris qui ne veut pas qu'on desire les creatures comme des biens, mais qu'on les recherche pour quelques besoins, est assez semblable aux rafinemens des Stoiciens qui n'accordoient pas que la volupté estoit un bien, et que la douleur estoit un mal, mais qui ne laissoient pas de trouver à propos qu'on cherchât l'un, et qu'on fuist l'autre. Pour ce qui est de l'Expression de la Ste. Ecriture, qui veut qu'on aime Dieu de tout son coeur, on peut dire effectivement que cela signifie quelque chose de plus qu'un amour tres ardent et au dessus de tout autre. Il faut que l'Amour de Dieu ne surpasse pas seulement, mais qu'il renferme même tout autre amour bien ordonné, puisque l'Amour divin fait luy seul toute nostre felicité; toutes les autres affections devant estre menagées en sorte, qu'ils servent autant qu'il est possible d'obtenir cela dans la practique. Un esprit qui s'accoustume de n'envisager les biens de la terre et les merveilles des ouvrages de Dieu, que comme des moyens propres à connoistre et à aimer Dieu, et à le faire connoistre et aimer par d'autres, n'aura point besoin ordinairement de suivre l'exemple d'Eraste ou d'Aristarque introduits dans les Conversations Chrestiennes, ou de se servir du secours d'une retraite entiere contre les charmes des choses exterieures, quelque opinion qu'il ait du systeme des causes occasionnelles; et il mesurera son habitude avec les creatures par la force qu'il a d'en bien user.

Mais le plaisir de manier vostre excellent Livre m'a emporté presqu'au delà des bornes d'une lettre. Je finis donc et vous suppliant de marquer mes respects à Mylady Masham, je suis avec zele

Monsieur votre etc. Leibniz

Hanover ce 4. Juillet 1706