Series II Band 4 · No. 134.
LEIBNIZ AN PIERRE COSTE
[Hannover,] 4. Juli 1706. [190.]
Monsieur
J'ay Codicis
Je vous diray en passant, Monsieur, que le R. P. Lami a aussi écrit dans ce même livre contre mon systeme. Il dit que sa simplicité eblouit, mais qu'après l'avoir examiné, il y a trouvé un faux brillant. Cependant il m'a paru fort aisé de satisfaire à ses objections. Ma reponse a esté envoyée à ceux qui ont soin apresent du Journal des Savans, mais elle y a esté egarée. Ce pere paroissoit faché de ce que mon systeme fait venir de nostre propre fonds (mais avec le concours de Dieu), ce que le Systeme des causes occasionnelles ne donne qu'immediatement à l'operation divine seul, mais il ne considere pas qu'il est convenable à la souveraine sagesse de donner à ses ouvrages qui sont dans l'ordre naturel, une nature où tout soit lié par des raisons, en sorte que celuy qui seroit assez clairvoyant y pourroit lire l'avenir et le passé dans le present, et même l'estat de tout l'univers, dans celuy de chaque partie. Ce qui ne se pourroit pourtant pas s'il n'y avoit partout des sousdivisions actuelles à l'infini, à fin que tout se puisse ressentir de tout autre. Et par ce moyen toute Ame, ou Unité de substance[,] en representant originairement son corps, est representative de tout l'univers suivant sa portée. Ainsi il s'en faut beaucoup que les perceptions de l'ame et les mouvemens du corps n'ayent qu'un rapport arbitraire comme ces Messieurs le pensent.
J'avois touché cette matiere du pur Amour, et je l'avois expliquée même en peu de mots
quelque temps avant la controverse de M. l'Archeveque de Cambray dans ma preface du Codex
Juris Gentium Diplomaticus publié en 1693, où j'avois voulu dire quelques choses des sources
de la Justice. J'y explique ce Probleme, comment on peut aimer Dieu sur toutes choses et d'un
Amour non mercenaire, et rapporter tout cependant à son propre bien, suivant la proprieté de la
Nature humaine. C'est qu' Aimer n'est autre chose qu'estre porté à trouver son plaisir dans la
felicité ou perfection d'autruy, et cette definition fait voir, que separer l'amour d'autruy de son
bien propre, c'est forger une chimere. Je me suis aussi etonné cent fois, qu'on a tant disputé sur
l'amour pur sans donner une definition intelligible de l'Amour. Car en considerant ce qu'en
disent les auteurs ordinairement, on trouve qu'ils expliquent * obscurum per aeque obscurum.*
C'est à quoy j'ay cherché de remedier et j'ay tousjours eu grand soin de donner des
Definitions.
J'y fais voir après cela, qu'entre les veues mercenaires et l'amour veritable qu'on peut
appeller pur, lorsqu'il a pour fondement le bien de l'objet aimé, il y a autant de difference qu'il
y en a entre l'Utile, et l'Agreable, c'est à dire entre ce qui est un bien seulement par le bon
effect qu'il contribue à faire produire, et entre ce qui est un bien de soy même; entre Uti et frui,
comme S. Augustin le distingue fort bien dans sa Cité de Dieu, lib. XI. c. 25 et ailleurs; et que
l'Honneste n'est autre chose que l'Agreable de la Raison. Mais j'explique le tout plus amplement
dans l'endroit dont je viens de parler et dont je joins une copie icy, ne sachant pas si vous
le trouveriés aisement. L'Auteur du livre que vous avés traduit, approche de ma definition, en
mettant l'amour dans le plaisir que l'existence de l'objet nous donne, car l'objet existant ne le
donne que par ses perfections.
Au reste j'approuve fort qu'on s'attache à corriger les abus des Mystiques, mais comme
il y a parfois chez eux quelque chose d'excellent, melé d'erreurs et (si j'ose parler Anglois) de
non-senses, je ne voudrois pas qu'on perdit la bonne graine avec la paille. J'ay cette maxime
generale de mepriser bien peu de choses et de profiter de ce qu'il y a de bon par tout. Il y a
quelque chose de joli dans cette expression de M. Norris, que Dieu ne peut pas estre aimé d'un
amour de bienveuillance, et que la creature ne doit pas estre aimée d'un amour de desir; et on la
peut rendre bonne, en expliquant la bienveuillance par la volonté de procurer du bien à
quelqu'un et le desir par une volonté portée à l'objet sans limitation ou reserve, au lieu que les
biens temporels ne doivent estre demandés qu'avec modification. Mais il faut avouer que cette
explication des termes n'est pas assez conforme à l'usage. Et tout au contraire comme l'Amour
pur est fondé sur la felicité de Dieu ou sur le plaisir qu'il y a d'avoir en veue les perfections
divines, mettant à part l'esperance et la crainte des autres biens ou des maux que Dieu nous peut
envoyer; il est appellé un Amour de Bienveuillance chez les Theologiens, en applicant à
Dieu l'amour qu'on porte à un veritable ami dont le bonheur nous fait plaisir, ce qui est aussi
vray à l'egard de Dieu, quoyque nous ne puissions rien contribuer à son bonheur, mais l'amour
fondé dans l'esperance de quelques autres plaisirs que Dieu ou quelque ami nous peut donner
est appellé Amour de Concupiscence. Cependant je crois qu'il faut pardonner aux auteurs
les expressions eloignées de l'usage ordinaire, quand elles servent d'ailleurs à insinuer quelque
bonne pensée, parceque souvent nous manquons de termes appropriés. Le R. P. Malebranche
après d'autres, en parlant de l'Amour de nous mêmes, dans la 1re lettre qu'il a écrite au P. Lami
au sujet de cette contestation, se sert d'une distinction, qui sonne assés bien. Il dit que nous
devons nous aimer d'un Amour de bienveuillance, et non pas d'un amour de complaisance,
qu'on doit tendre à son bonheur, mais non pas se complaire en soy même: ce qui veut
peutestre dire qu'on ne doit pas chercher son bonheur dans la jouissance et veue de ses propres
perfections, qui sont fort petites, mais dans celles de Dieu.
L'Auteur du Livre que vous nous avés donné en François, a grande raison de demander à
M. Norris, ce qu'il entend lorsqu'il dit que nous ne devons desirer que Dieu. Selon moy desirer
Dieu ne peut estre autre chose que vouloir jouir de sa veue, ou de la connoissance de ses
perfections telle qu'il faut pour en estre penetré et perfectionné. Et cela se rapporte assez à ce
qui se dit pag. 47 de vostre ouvrage, où l'on tombe entierement dans mon sens et dans mes
principes, sans peutestre les avoir posés. Il semble aussi que la distinction de M. Norris qui ne
veut pas qu'on desire les creatures comme des biens, mais qu'on les recherche pour
quelques besoins, est assez semblable aux rafinemens des Stoiciens qui n'accordoient pas que
la volupté estoit un bien, et que la douleur estoit un mal, mais qui ne laissoient pas de trouver à
propos qu'on cherchât l'un, et qu'on fuist l'autre. Pour ce qui est de l'Expression de la Ste.
Ecriture, qui veut qu'on aime Dieu de tout son coeur, on peut dire effectivement que cela
signifie quelque chose de plus qu'un amour tres ardent et au dessus de tout autre. Il faut que
l'Amour de Dieu ne surpasse pas seulement, mais qu'il renferme même tout autre amour bien
ordonné, puisque l'Amour divin fait luy seul toute nostre felicité; toutes les autres affections
devant estre menagées en sorte, qu'ils servent autant qu'il est possible d'obtenir cela dans la
practique. Un esprit qui s'accoustume de n'envisager les biens de la terre et les merveilles des
ouvrages de Dieu, que comme des moyens propres à connoistre et à aimer Dieu, et à le faire
connoistre et aimer par d'autres, n'aura point besoin ordinairement de suivre l'exemple
d'Eraste ou d'Aristarque introduits dans les Conversations Chrestiennes, ou de se servir du
secours d'une retraite entiere contre les charmes des choses exterieures, quelque opinion qu'il
ait du systeme des causes occasionnelles; et il mesurera son habitude avec les creatures par la
force qu'il a d'en bien user.
Mais le plaisir de manier vostre excellent Livre m'a emporté presqu'au delà des bornes d'une lettre. Je finis donc et vous suppliant de marquer mes respects à Mylady Masham, je suis avec zele
Monsieur votre etc. Leibniz
Hanover ce 4. Juillet 1706