Series II Band 4 · No. 126.

LEIBNIZ AN KURFÜRSTIN SOPHIE

Hannover, [1. Hälfte] März 1706. [112.]

French

Madame

V. A. E. et Madame m'ont fait une grace signalée en me procurant un papier qui marque mieux l'esprit sublime du prince qui y a tracé ses sentimens, que la plus belle empreinte de medaille ne pourroit marquer son visage. Il entre si bien dans le fonds de la chose, et va si au delà de ce qui luy avoit donné occasion de s'expliquer, qu'il sera difficile de rencontrer quelqu'un icy bas, qui puisse bien éclaircir ce que Monseigneur le Duc d'Orleans trouve encor d'obscur dans la nature des Unités ou des Substances simples. S'il y avoit moyen d'y reussir par quelque grand calcul, ou par un nombre d'experiences, comme dans les difficultés de Mathematique et de Physique, j'espererois d'y pouvoir contribuer à la satisfaction de ce grand Prince. Mais dans ces matieres, on n'a pas tant besoin d'un grand travail, que d'une vüe claire et penetrante, qui n'est pas un avantage dont nous autres Mathematiciens nous puissions vanter ordinairement, nous qui n'avons coustume de reussir qu'à force de temps et d'application: au lieu que les grands genies, tels que celuy de S. A. R. n'ont besoin que d'une simple vüe à la façon des Anges, comme il paroist assez par son billet qui a fait aller d'abord mon admiration au delà de tous les eloges repandus dans le monde.

Il est vray que j'ay projetté autresfois une nouvelle maniere de calculer, propre pour les matieres qui n'ont rien de commun avec les Mathematiques. Et si cette façon de Logique estoit mise en execution, tout raisonnement, même dans les verisimilitudes, se feroit à la Mathematicienne et au besoin les petits esprits, qui auroient de l'application et de la bonne volonté, pourroient non pas accompagner, mais suivre au moins les plus grands: car on pourroit tousjours dire, comptons; et juger comme il faut par cette voye autant que les data et la raison nous en peuvent fournir les moyens. Mais je ne say si je seray jamais en estat d'executer un tel projet, qui a besoin de plus d'une main; et il semble même que le genre humain n'est pas encor assez meur pour pretendre aux avantages où cette Methode pourroit mener.

Ainsi depourveu icy d'organes et d'instrumens qui m'ont aidé en d'autres matieres, et dont j'ay besoin pour raisonner (à peu pres comme les yeux foibles ont besoin de lunettes), tout ce que je puis sera peutestre de donner occasion à ce prince éclairé de penser quelque chose de plus beau sur mes discours que tout ce que j'y pourrois concevoir moy même. C'est ce que je reconnois déja dans ce même billet qui semble m'elever au delà de mon horizon, en me faisant mieux envisager l'Unité originale, qui est celle de la divinité, et dont on y parle si bien, pour la comparer avec les unités derivatives.

Un des grands principes dont je me sers, est celuy qui porte que rien n'est sans raison, ou bien qu'il y a tousjours un pourquoy. Et quasi la premiere Question qu'on peut faire, est, pourquoy il y a quelque chose, et il n'y auroit point de raison en effect de l'existence des choses, s'il n'y en avoit une derniere Raison, qui n'en a plus besoin, et qui par consequent doit avoir la raison de son existence en elle meme; autrement la meme question ou difficulté subsisteroit tousjours. De sorte que la derniere raison des choses n'est autre chose que la substance absolument necessaire, et ce qui est tel, n'est point sujet au changement.

Cependant l'experience nous monstre qu'il y a des changemens et des substances qui y sont sujettes. Et le raisonnement s'accorde avec l'experience, et nous en monstre même le pourquoy. Car la même Raison qui fait qu'il y a plus tost quelque chose que rien, fait aussi qu'il y a plustost beaucoup que peu de choses. Or s'il y avoit tousjours le meme, il y auroit peu; puisque tout ce qui peut suivre, seroit exclus.

Mais l'ordre veut qu'il y ait une liaison entre les differens estats, et c'est pour cela que j'ay coustume de dire que le present est gros de l'avenir: ce qui a lieu non seulement dans les choses en general, mais encor dans chaque substance en particulier par rapport de tous ses estats, qui sont comme enveloppés l'un dans l'autre.

Et puisque le changement des choses n'est pas un aneantissement mais une modification nouvelle des substances qui recoivent des differens estats; on peut juger que la nature de la substance creée consiste proprement dans cette liaison qui fait que ces differens estats appartiennent à un même sujet; et que ce sujet est porté par sa nature à passer d'un estat à un autre. Et c'est ce que j'appelle la Force Active, qui est essentielle à la Substance, avec ce qu'il y a de passif, et qui fait les bornes de cette force.

Or puisque les seules substances simples sont veritablement des substances, les autres choses n'estant que des amas et comme un trouppeau de brebis, qui n'a point de realité que celle qui est dans ces brebis, et puisqu'ainsi tout changement qui est dans ces amas ou masses doit venir des substances simples dont ces masses sont faites; il est necessaire que les substances simples, ou les Unités soyent sujettes et portées au changement elles mêmes; excepté l'Unité originale, qui est d'une necessité et d'une perfection absolue; en sorte qu'elle ne peut rien acquerir ny perdre.

Cependant on peut dire avec Son Altesse Royale que Dieu est incomparablement plus Unité que nous et que luy seul est Unité de toutes les manieres. Car outre nos Ames qui sont des Unités, nous avons des corps qui sont des Multitudes. Et je crois avec la pluspart des anciens philosophes et peres de l'Eglise, que Dieu seul est une intelligence separée de tout corps, au lieu que toutes les autres Intelligences, Genies, Anges, Demons, sont accompagnés de corps organiques à leur maniere.

Pour ce qui est du rapport entre les differentes unités, et particulierement entre l'Esprit et la Matiere, j'avois imaginé le Systeme de l'Harmonie préétablie. Et des habiles gens (comme entre autres M. Bayle dans la seconde edition de son Dictionnaire, Article *Rorarius*) ont avoué que ce Systeme s'il estoit possible, satisferoit à la question, et seroit digne de l'Auteur souverain des choses, dont il semble relever la sagesse et la puissance au delà de ce qu'on en avoit conçû. Cependant on a voulu faire quelque difficulté contre la possibilité de mon Hypothese. Mais je ne vois point pourquoy l'Art de Dieu ne soit assez grand pour accommoder ensemble d'abord des differentes substances, en sorte que l'une exprime en suite ce qui arrive dans l'autre sans en recevoir de l'influence. Comme si un excellent ouvrier avoit fait deux horloges de differente construction, qui s'accordassent pourtant parfaitement, chacune en vertu de ses propres loix. Et il n'est pas difficile de croire que celuy qui a reglé jusqu'aux vents et aux flots, puisse mener les vaisseaux au port par la tempeste même mieux que pourroit faire le plus savant pilote ayant le vent à souhait. Car Dieu execute ses desseins par les voyes les plus convenables et les mieux compassees, en sorte que tout se mene comme par la main. On peut même asseurer que cet Art divin est necessaire et practiqué par tout: autrement les choses n'auroient point l'ordre et la correspondance et la perfection qui leur conviennent.

Un habile homme à Paris a objecté dans son livre de la connoissance de soy meme, que mon hypothese estoit contraire à la liberté: au lieu que je crois plus tost avoir porté nostre liberté et independance de tout autre chose que de Dieu au plus haut degré qui fut possible; M. Jaquelot, savant Theologien, qui a fait entre autres un livre de la Conformité de la Foy et de la Raison, y a fait mon Apologie depuis peu.

Mais si outre le rapport de l'Esprit et du Corps, par le quel ce qui se fait dans l'un repond de soy même à ce qui se passe dans l'autre; on me demande encor en quoy consiste leur Union, je ne suis pas en estat de repondre. Car cette Union n'est pas un phenomene qui se fasse connoistre par quelques effects sensibles au delà de ce rapport; et nous ne pouvons pas aller icy bas au delà des phenomenes. Cependant si quelque philosophe veut soutenir suivant l'Ecole Peripateticienne que la matiere premiere est proprement ce qu'il y a de passif, et que l'Ame est ce qu'il y a d'actif dans la substance simple[,] et que la matiere seconde enfin est ce qui en resulte dans les masses ou amas, je ne veux point disputer avec luy. Et je n'ay point d'inclination à entrer sans besoin dans cette philosophie épineuse des Ecoles, me contentant de ce qui satisfait passablement aux experiences ou phenomenes. Aussi ne crois je pas que la curiosité de Monseigneur le duc d'Orleans iroit à quelque chose de plus; quand même il seroit plus Genie qu'il n'est déja.

En effect il n'y a que les phenomenes qui excitent nostre curiosité et encor apparemment celle des Anges. Il est à croire qu'ils ont plus de phenomenes que nous, et que leur sens sont plus exquis et plus variés à proportion de leur organes. Outre qu'on peut croire qu'ils sont plus vifs et plus exacts en meme temps dans leur raisonnemens. Car je tiens que dans le fonds ils ne different de nous que du plus au moins, que ces intelligences sont aussi accompagnées de corps (comme je viens de dire) et qu'ainsi c'est par tout comme icy aux degrés de perfection prés qui changent à l'infini.

Cependant il semble que Monseigneur le duc, dont j'ay l'honneur de parler, les talonne de bien prés. Sa curiosité est universelle, et son esprit des plus elevés. Et s'il n'a pas les sens exterieurs plus exquis que les autres hommes, il y supplée en cultivant la Peinture et la Musique, et en se servant de ce que l'art peut fournir pour faire des découvertes. Outre la chymie ordinaire, il fait qu'on se sert de la chymie solaire, par le moyen des verres brulans. Et Mons. de Tchirnhaus qui a eu l'honneur d'en fournir un à ce prince, le plus efficace qui ait peutestre esté au monde jusqu'icy de tous les instrumens qui amassent les rayons du soleil, m'a dit merveilles de l'étendue de[s] connoissances de Son Altesse Royale. Enfin on asseure que son exemple et son inclination aux belles recherches anime beaucoup d'excellens hommes à Paris. Comme ce prince est jeune encor, je ne doute point qu'il ne puisse voir un grand changement en mieux dans l'estat des hommes par rapport à leur lumieres, où il n'aura pas peu contribué; et ce n'est pas un petit merite meme par rapport à la religion. Si les hommes continuent de la meme force, et si les grands font leur devoir en les encourageant comme le propre interest de leur santé, de leur contentement, et meme de leur affaires le demande, on ne sauroit manquer d'aller loin. Je souhaite que V. A. E. et Madame en soyent aussi les témoins et je suis etc.

Hanover ... Mars 1706