Series II Band 4 · No. 124.
LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL
Hannover, 19. Februar 1706. [117.]
[L1 ]
Monsieur
Je vous remercie de la place que vous aves accordée à mon memoire dans vostre dernier journal. Ce seroit trop pretendre que de vouloir par un petit écrit faire changer d'avis à deux excellens hommes, qui n'ont pris leur parti qu'après des meditations profondes. C'est assez que la comparaison de nos raisonnemens serve à faciliter la découverte de la verité.
Il est vray qu'il y a du miraculeux dans mon Systeme de l'Harmonie préétablie, et que Dieu y entre extraordinairement, mais ce n'est que dans le commencement des choses; après quoy tout va son train selon les loix des ames et des corps, sans que les unes ny les autres soyent troublées pour expliquer les phenomenes ordinaires. M. Bayle luy même accorde, que si mon hypothese est possible, elle fait cet effect. Et j'ay crois avoir satisfait à ses doutes sur la possibilité.
Il me semble que je puis dire aussi, que mon Hypothese n'est point gratuite, puisque je
crois d'avoir fait voir qu'il n'y a que trois de possibles, et qu'il n'y a que la mienne, qui soit en
même temps intelligible, et naturelle. Mais elle se peut même prouver a priori.
Je ne say si M. Burnet de Kemney ne m'a trop attribué, en vous parlant de mes projets. Il est vray que depuis l'âge de 17 ans et moins encor j'ay pensé à ce qui regarde le destin et la liberté, ayant lû alors Luther du serf arbitre, et Laurence Valla contre Boëce, sans parler d'autres Auteurs et particulierement des Scholastiques qui m'estoient moins inconnus alors qu'il le sont apresent. Mais il faudroit avoir trop de vanité et trop peu de discernement pour pretendre d'expliquer toutes les obscurités de cette grande matiere.
Dans les Mysteres je distingue trois points: 1. les expliquer pour en lever l'obscurité, 2. les prouver par des raisons naturelles. 3. les soutenir contre les objections. Nous ne pouvons point satisfaire tousjours au premier point, et encor moins au second. Au lieu que je croy que nous pouvons tousjours satisfaire au troisieme: et qu'il n'y a point d'objections insolubles, contre la verité. Autrement le contraire seroit demonstré.
Mais entreprendre de satisfaire tout exprés aux difficultés de M. Bayle, comme il semble que vous me le conseillés Monsieur, c'est ce que j'apprehenderois de ne point pouvoir faire sans faire du tort à la religion. Car je ne ferois qu'exciter un si habile homme, à mettre ses difficultés dans un jour encor plus beau, s'il est possible, sans me pouvoir flatter de remedier un mal que j'aurois causé.
Pour refuter Mons. Bayle utilement, je proposerois l'invention que voicy: je voudrois que quelcun entreprit de combattre les raisonnemens qu'il fait de temps en temps en faveur de la religion. Par ce moyen en l'obligeant à les soûtenir, on l'engageroit à dire mille belles choses qui seroient avantageuses et à la religion et à luy même[,] par exemple lors qu'il dispute contre M. Bernard touchant la simplicité de Dieu, il monstre tres bien qu'un composé n'est pas un Estre doué d'une veritable unité. Il monstre aussi excellement en plus d'un endroit qu'un estre qui pense doit estre une substance simple et sans parties, et qui «par cons»equent n'est point sujette à la destruction.
Mes correspondances avec des Theologiens des plus celebres rempliroient aisement un volume. Mais il me faudroit un peu de temps pour les mettre en ordre. Feu M. de Meaux n'avoit pas tousjours le tour obligeant de M. Pelisson, il prenoit quelques fois son ton de Docteur, où cependant il ne trouvoit pas tousjours son compte: car il estoit un peu sujet aux chicanes et faux fuyans, et s'imaginoit que son adresse luy donneroit moyen de tout tourner à son gré. Je reconnus qu'il luy sembloit que je me mêlois de trop de choses, et que j'entreprenois sur les droits des Theologiens. Et parce qu'il n'avoit jamais oui dire que j'avois fait des vers, moy qui en avois fait jusqu'à 300 hexametres en un jour à l'age de 13 ans (tous sans elision pour satisfaire à quelques uns et qui plurent assez) trouva lorsque j'avois envoyé à M. Pelisson une Epigramme Latine sur les Bombes que j'avois trop d'ambition de vouloir encor me meler de faire le poëte. Mais son humeur estoit un peu chagrine.
(: A
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Monsieur Hanover 19 Fevrier 1706
Je
Il est vray qu'il y a du miraculeux dans mon Systeme de l'Harmonie preétablie et que Dieu y entre extraordinairement, mais ce n'est que dans le commencement des choses après quoy tout va son train dans les phenomenes de la nature selon les loix des ames et des corps. M. Bayle luy meme accorde que mon Hypothese satisfait si elle est possible. Or il est raisonnable de la croire possible, jusqu'à ce qu'on en prouve l'impossibilité. Ses objections ne tendoient pas à asseurer cette impossibilité, mais seulement à la faire craindre. Cependant dans ma Reponse manuscrite que je luy envoyay je crois d'avoir levé jusqu'à l'ombre et à l'apparence de la difficulté: Et M. Bayle n'ayant point marqué dans sa Replique en quoy il balançoit encor, j'ay eu sujet d'estre confirmé dans mon opinion. Cependant je vous avoue, Monsieur, d'avoir esté un peu surpris de ce que dans le 3me Tome de sa reponse aux questions d'un provincial (chap. 180 p. 1253) il rapporte sans aucun correctif le jugement desavantageux pour moy de je ne say quel philosophe tres orthodoxe, à ce qu'il dit, mais apparemment peu informé.
Quelle merveille, si non seulement le Vaisseau dont il parle, mais encor toute autre chose
va à son but prefix sans manquer? Puisque une sagesse infinie et toute puissante a reglé tout
cela par avance et les ven[t]s, et les flots, et le reste qui y doit concourir tout estant sans doute
bien ajusté ensemble dans l'univers. J'ay dit deja à M. Bayle, que ce succés n'est pas plus
estrange que de voir que dans un feu d'artifice une fusée coule comme il faut le long d'une
corde qui en regle le cours. (: Et
Je ne say, Monsieur, si M. Burnet de Kemney ne m'a pas trop attribué en vous parlant de mes projets, qui sont assés anciens. Car depuis l'âge de 17 ans et moins encor j'ay pensé à ce qui regarde le destin et la liberté. J'avois lû alors le livre de Luther de servo arbitrio et de Laur. Valla contre Boëce, et beaucoup d'autres auteurs sans excepter les scholastiques, que je connoissois alors un peu mieux qu'apresent.
Il ne faut pas pretendre d'expliquer à fonds les mysteres, et encor moins d'en rendre raison. Mais ce n'est pas trop pretendre à mon avis que de croire qu'il y a moyen de bien repondre à toutes les objections. Je suis avec zele
Monsieur vostre etc. Leibniz