Series II Band 4 · No. 112.
LEIBNIZ AN KURFÜRSTIN SOPHIE
[Hannover,] 24. November 1705. [110.126.]
[L1 ]
Madame
V. A. E. se souviendra qu'en parlant de Philosophie pour satisfaire à vostre curiosité et à celle de la Reine vostre fille, m'a fait parler de philosophie, j'ay avancé quelques fois que les Ames étoient des Unités, et que les corps estoient des multitudes, c'est à dire que l'Ame est une substance simple, ou il n'entre point d'autres substances pour la composer; au lieu que le corps est un Amas de plusieurs substances et que par consequent tout corps peut perir par la dissolution de ses parties pendant que les ames sont imperissables n'estant point sujettes a la dissolution.
Là dessus les jugemens estoient fort differens: quelquesunes disoient, qu'en parlant d'Unités,
je voulois mettre en vogue ce mot dans un usage nouveau pour embarasser les gens:
V. A. E. demandoit plus d'eclaircissement non pas tant pour elle que pour d'autres; la Reine
estoit frappée de l'evidence des exemples que je citois des Points dans la Ligne, et des Momens
dans le temps, qui n'en seroient point les vrayes extremités, s'ils pouvoient avoir des parties et
si on en pouvoit encor retrancher quelque chose, et qui font voir ce que c'est que d'estre simple
et sans parties. Je luy representois aussi, qu'il estoit necessaire de venir aux substances simples,
parce qu'autrement il n'y en auroit point de composées, puisqu'il n'y a point de multitude sans
de veritables Unités. Cette Dispute nous faisoit un amusement aggreable à Charlotebourg
lorsque j'avois l'honneur d'y estre avec la Reine, et quand Sa Majesté, qui aimoit à approfondir
les choses, trouvoit quelque homme meditatif, Elle le mettoit sur le chapitre des Unités. (: Ce
Ce qui m'en fait parler presentement, Madame, est l'approbation que vient de donner à cette doctrine un des plus illustres Auteurs du Temps, comme je l'ay appris depuis peu. Cet Auteur me fortifie d'autant plus, qu'il n'est point Philosophe, ny meme Savant de profession; mais il est d'un grand Genie, et d'une tres heureuse naissance. Il semble que la nature et le genie ont parlé en luy, et je prefere infiniment leur jugement à celuy de la lecture et de l'enseignement. V. A. E. me demandera qui est donc cet Auteur[,] dont je fais tant de bruit. Vous ne le devineries jamais, Madame, c'est pourquoy je vous diray en peu de mots, que c'est Monsgr le duc de Bourgogne. Il est vray que je n'ay pas encor vu le livre de cet Auteur, mais j'en ay vû l'Extrait dans le dernier Septembre du journal des Savans d'Amsterdam p. 356. Voicy ce qu'on y rapporte de l'occasion, qui a fait naistre ce livre:
Quand Monsgr le duc de Bourgogne estoit fort jeune, on luy enseigna les Mathematiques, et comme on luy vit beaucoup de penetration, on luy proposa d'ecrire de sa main tous les jours ce qui luy avoit esté enseigné la veille, à fin (dit on) que se dictant à soy meme ce qu'on luy avoit appris, et repassant par ordre et à loisir les verités Geometriques suivant leur enchainement, il s'accoustumât, à aller moins viste et plus seurement. J'adjoute que c'estoit le moyen de luy donner de l'attention, et de faire que ce fussent ses propres meditations, qu'il devoit mettre par écrit. Outre que le succés luy donnoit du plaisir, et l'animoit à continuer. Or ces Meditations mises ensemble ont fait naistre les Elemens de Geometrie de Monsgr le Duc de Bourgogne qui viennent de paroistre en 220 pages in quarto. Mais voicy ce qui regarde mes Unités suivant les propres paroles de l'Extrait:
~~Quand on considere attentivement l'Existence des Estres, on comprend tres~~
*clairement que l'Existence appartient aux UNITÉS, et non pas aux Nombres* (ou
MULTITUDES). ~~Vingt hommes n'existent que par ce que chaque homme existe. Le~~
~~*Nombre n'est qu'une repetition des Unités. Il ne sauroit jamais y avoir de
nombre, s'il n'y a des UNITÉS. Cela bien conçu (dit l'illustre Auteur de ce
Livre)~~ [ ~~je vous demande~~] ~~Ce pied Cubique de matiere est ce une seule substance?*~~
~~*en sont ce plusieurs? Vous ne pouvés pas dire que ce soit une seule
substance, car vous ne pourriés pas seulement la diviser en deux. Si vous dites
que c'en sont plusieurs, puisqu'il y en a plusieurs, ce nombre, tel qu'il soit est
composé d'UNITÉS. S'il y a plusieurs substances existentes, il faut qu'il y en ait
une, et cette une ne peut en estre deux: donc la matiere est composée de substances
konzipiert und wiederum gestrichen und durch den nachfolgenden Absatz ersetzt*:
*Il s'y fait cette objection, que la Geometrie monstre la divisibilité de la matiere à l'infini, mais on doit repondre qu'il s'ensuit seulement que le nombre de ces Substances indivisibles est infini aussi. (: Il y a une autre objection tirée de ce plus forte[,] c'est que par consequent la continuité qui est dans le temps ne sauroit estre composée de momens. Je reponds que l'espace donne des quantités continues par ce qu'il est quelque chose d'ideal, et ne peut pas estre consideré comme une substance, non plus que le temps; mais que la quantité de la matiere ou de l'amas de substances reelles, est discrete. C'est ce qui pourroit estre expliqué plus distinctement, si on le jugeoit à propos, mais je reponds que les points de l'espace n'en sont pas les parties, mais les extremités des parties d'une ligne, ainsi ce n'en sont que des modifications et non pas des composans[,] au lieu que la matiere est composée de simples[.] La quantité de l'espace est continue, mais celle de la matiere est discrete[. :)]
L'auteur fait cette objection, que la Geometrie monstre la divisibilité de la matiere à l'infini, ce qui semble
prouver qu'il n'y a rien d'indivisible. Mais il s'ensuit seulement qu'il n'y a point un nombre fini de substances
indivisibles, et qu'on n'y sauroit arriver en divisant, puisque nos divisions font tousjours un nombre fini de
parties. Il est vray cependant que l'etendue ou l'espace qui est une chose ideale comme le temps n'est point
composée de points, qui n'en sont pas les parties, mais les extremités; aussi l'espace est-il ce que les philosophes
est appellé quantum continuum[?] L'indifferente à toutes les divisions comme le nombre l'est à l'egard des~~
fractions[.] Mais la matiere, qui est reelle est
~~aux unités qui le composent)[;] les divisions qui se peuvent faire dans la matiere, y estant deja faites actuellement
«de» la nature, qui a distingué les estres actuellement differens, avant que nous y poussions penser ou expliquer
nos instrumens[.] Ainsi la matiere resulte des substances indivisibles. C'est cette difference entre l'espace et la
matiere, qui n'avoit pas esté bien observée, et qui avoit detourné[e] les hommes de la connoissance des UNITÉS,quantum discretum (comme le nombre entier l'est par rapport
L'Auteur se fait une objection digne de sa penetration, c'est que la Geometrie monstre la
divisibilité de la Matiere à l'infini, ce qui semble prouver qu'il n'y a rien d'indivisible. Mais
dans le fonds cela prouve seulement qu'on ne sauroit jamais arriver aux dernieres divisions,
puisque les divisions quoyque continuées aussi souvent et aussi longtemps, que l'on voudra, ne
donnent jamais qu'un nombre fini de parties; au lieu que le nombre des substances indivisibles
est infini: c'est ce qui suit de l'objection, et non pas qu'il n'y en a point. On pourra faire encor
une autre Objection, c'est que la Geometrie demonstre, que l'espace ou la ligne dans l'espace
n'est point composée de points, qui ne sont pas des parties, mais seulement des extremités. Je
reponds que l'Espace doit estre distingué en cela de la Matière. L'Espace ou le lieu immobile~~
est une chose
ideale, comme le temps, et regarde le possible comme l'actuel: c'est ce qui faitqu'il est
quantum continuum estant indifferent à toutes les divisions possibles, comme lenombre l'est par rapport à toutes les fractions qu'on y pourra faire. Mais la
~~~~reelle~~, est Matiere, qui estquantum discretum, comme le nombre entier l'est par rapport aux unités dont il~~
~~resulte; les Divisions, qui se peuvent faire dans la matiere par des operations successives, y
estant deja faites d'abord actuellement par la Nature qui a distingué de tout temps, ce qui~~
~~pourra estre detaché d'un autre, et en est different, soit qu'on y pense et remarque la separation,
ou non. C'est cette difference entre l'Espace et la Matiere, qui n'avoit pas esté bien observée, et
qui avoit detourné les hommes de la connoissance des UNITÉS, c'est à dire des vrais Elemens
et principes de substance. Je suis avec devotion
Madame de V. A. E. le plus humble et le plus obeissant des serviteurs Leibniz
[l ]
*Copie de la lettre de M. D. L. à Mad. l'Electrice de Bronsvic 24 Novemb. 1705
V. A. E. se souviendra qu'en parlant de Philosophie pour satisfaire à vostre curiosité et à celle de la Reine vostre fille, je disois souvent que les Ames sont des UNITÉS, et que les corps sont des MULTITUDES; c'est à dire que l'Ame est une substance simple et que le Corps est un amas de plusieurs substances et qu'ainsi les Ames sont immortelles n'estant point sujettes à la dissolution, pendant que tout corps peut perir par la separation des parties qui le composent. Je ne m'enuyois pas aussi de donner des eclaircissemens necessaires là dessus et la Reine estoit frappée de l'evidence des exemples, que je citois, des points dans la Ligne et des momens dans le temps, qui ne seroient point les veritables extremités, s'ils pouvoient recevoir la moindre division, ou si l'on en pouvoit retrancher quelque chose, ce qui fait voir ce que c'est que d'estre simple et sans parties. Je luy representois aussi, qu'il estoit necessaire de venir aux Substances simples, parce qu'autrement il n'y en auroit point de composées, puisqu'il n'y a point de multitude sans de veritables Unités. Cette Dispute nous faisoit un amusement agreable à Charlottenbourg, lors que j'avois l'honneur d'y estre avec la Reine; et quand sa Majesté, qui aimoit à approfondir les choses, trouvoit quelque homme meditatif, Elle le mettoit sur le Chapitre des Unités.
Ce qui m'en fait parler presentement, Madame, est l'approbation que vient de donner à cette doctrine un des plus illustres Auteurs du temps, comme je l'ay appris depuis peu. Cet Auteur me fortifie d'autant plus, qu'il n'est point Philosophe, ny meme Savant de profession; mais il est d'un grand genie et d'une heureuse naissance. Il semble que la nature et le genie ont parlé en luy, et je prefere infiniment leur jugement à celuy de la lecture et de l'Enseignement. V. A. E. me demandera, qui est donc cet Auteur, dont je fais tant de bruit. Vous ne le devineries jamais, Madame, c'est pourquoy je vous diray en peu de mots, que c'est Monseigneur le Duc de Bourgogne. Il est vray que je n'ay pas encor vu le livre de cet auteur; mais j'en ay vû l'Extrait dans le dernier septembre du Journal des Savans d'Amsterdam p. 356. Voicy ce qu'on y* *rapporte de l'occasion, qui a fait naistre ce livre:
Quand Monsgr le duc de Bourgogne estoit fort jeune, on luy enseigna les Mathematiques, et comme on luy vit beaucoup de penetration, on luy proposa d'ecrire de sa main tous les jours* ce qui luy avoit esté enseigné la veille, à fin (dit on) que se dictant à soy meme ce qu'on luy avoit appris, et repassant par ordre et à loisir les verités Geometriques suivant leur enchainement, il s'accoustumât, à aller moins viste et plus seurement. J'adjoute, que c'estoit le moyen *de luy donner de l'attention, et de faire que ce fussent ses propres meditations, qu'il devoit mettre par écrit. Outre que le succés luy donnoit du plaisir, et l'animoit à continuer. Or ces Meditations mises ensemble ont fait naistre les Elemens de Geometrie de Monseigneur le Duc* *de Bourgogne qui viennent de paroistre en 220 pages in quarto. Mais voicy ce qui regarde mes Unités, suivant les propres paroles de l'Extrait:
*~~Quand on considere attentivement l'existence des Estres, on comprend tres clairement que l'Existence appartient aux UNITÉS, et non pas aux Nombres~~* (ou*~~ ~~*MULTITUDES). *~~Vingt hommes n'existent que par ce que chaque homme existe. Le Nombre n'est qu'une repetition des Unités. Il ne sauroit jamais y avoir de Nombre, s'il n'y a des Unités. Cela bien conçu~~ (dit l'illustre Auteur de ce Livre), ~~le pied cubique de matiere, est ce une seule substance? en sont ce plusieurs? Vous ne pouvés pas dire, que ce soit une seule substance, car vous ne pourriés pas seulement la diviser en deux. Si vous dites que c'en sont plusieurs, puisqu'il y en a plusieurs; ce nombre tel qu'il soit, est composé d'Unités. S'il y a plusieurs substances existentes, il faut qu'il y en ait une, et cette une ne peut en estre deux. Donc la matiere est composée de substances indivisibles.~~*
~~L'Auteur se fait une objection digne de sa penetration. C'est que la Geometrie monstre la
divisibilité de la Matiere à l'infini; ce qui semble prouver, qu'il n'y a rien d'indivisible. Mais
dans le fonds cela prouve seulement, qu'on ne sauroit jamais arriver aux dernieres divisions,
puisque les divisions quoyque continuées aussi souvent et aussi longtemps, que l'on voudra, ne
donneront jamais qu'un nombre fini de parties; au lieu que le nombre des substances indivisibles
est infini. C'est ce qui suit de l'objection, et non pas qu'il n'y en a point. On pourra faire
encor une autre objection. C'est que la Geometrie demonstre, que l'Espace, ou la ligne dans
l'Espace, n'est point composée de points, qui ne sont pas des parties, mais seulement des
extremités. Je reponds, que l'Espace doit estre distingué en cela de la Matière. L'Espace ou le~~
lieu immobile est une chose
ideale, comme le temps, et regarde le possible comme l'actuel.C'est ce qui fait qu'il est
~~estant indifferent à toutes les Divisions possibles, comme le nombre l'est par rapport à toutes
les fractions qu'on y pourra faire. Mais la Quantum continuum (une grandeur où il n'y a point de separation)Matiere, qui est reelle, est Quantum Discretum
(une grandeur deja divisée) comme le Nombre Entier l'est par rapport aux Unités dont il
resulte; les divisions qui se peuvent faire dans la matiere par des operations successives, y
estant deja faites d'abord actuellement par la nature, qui a distingué de tout temps, ce qui pourra
estre detaché d'un autre, et en est different, soit qu'on y pense et remarque la separation, ou
non. C'est cette difference entre l'Espace et la matiere, qui n'avoit pas esté bien observée, et qui
avoit detourné les hommes de la connoissance des UNITÉS, c'est à dire des vrais Elemens et
principes de substance.
Je suis avec devotion etc.