Series II Band 4 · No. 105.

LEIBNIZ AN DAMARIS LADY MASHAM

Hannover, 10. Juli 1705. [96.109.]

French

Mylady Hanover 10 Juillet 1705.

La Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: Copie de ma lettre à Mylady Masham mort de la Reine de Prusse a causé une longue interruption de mes correspondances et de mes meditations. Cette grande Princesse avoit pour moy des bontés infinies: elle se plaisoit à estre informée de mes speculations elle les approfondissoit même et je luy faisois part, de ce qui me venoit de vostre part, et que j'avois l'honneur de vous repondre. On [n']aura peut-estre jamais vû une Reine si accomplie et si philosophe en même temps. Jugés[,] Madame, quel plaisir je devois avoir d'estre souvent auprés d'une telle Princesse et d'estre encouragé par l'ardeur qu'elle temoignoit pour la connoissance de la verité. Quand elle partit pour Hanover je la devois suivre bientost[,] car elle me faisoit la grace de me demander le plus souvent: mais quelle surprise fut la mienne, et celle de tout Berlin quand nous apprismes sa mort! Ce fut un coup de foudre pour moy particulierement[,] qui faisoit la plus grande perte particuliere dans le malheur public. Je pensay en tomber malade, la sensibilité ne dependant pas du raisonnement. J'ay esté aussi fort derangé par cette fatalité, mais enfin j'en suis revenu à moy même et à mes amis, et j'ay esté obligé[,] Madame, de vous faire ce detail, pour me servir d'excuse d'un long silence.

Je n'ay pas encor pû vous faire mes condoleances de la mort de Mons. Locke: C'est une grande perte pour le public, et je voy que vous avés eu de grandes raisons de le regretter en vostre particulier. Je suis bien aise de voir que le public rend justice au merite de ce grand homme, et quoyque tout le monde n'entre pas dans son systeme speculatif, tout le monde doit se conformer à sa philosophie practique. Ce que vous m'avés mandé[,] Madame, touchant sa mort et ses ouvrages, a esté communiqué aux collecteurs du journal des savans de Leipzic, pour en profiter. Je vous en remercie fort, et j'ay esté bien aise d'apprendre quels ouvrages il a reconnu pour les siens.

J'ay lû autres fois le Christianisme raisonnable de cet illustre Auteur et j'applaudis fort à ceux qui reussissent à monstrer la conformité de la foy avec la raison. Et à mon avis, on doit tenir pour maxime qu'estre déraisonnable, c'est la marque de la fausseté en Theologie aussi bien qu'en philosophie.

Je suis bien faché qu'il a emporté avec soy la notion que luy même dit estre fort differente de celle que nous avons, et qui luy faisoit croire que la creation d'une substance immaterielle est moins concevable. Selon moy cependant[,] c'est tout le contraire, les corps ne pouvant pas même estre des substances à proprement parler, puisque ce sont tousjours des assemblages ou resultats seulement des substances simples ou de veritables monades qui ne sauroient estre étendues, ny par consequent, des corps. De sorte que les corps supposent les substances immaterielles.

Vos civilités, Madame, et celles de M. Lock m'avoient engagé à mettre en ordre les difficultés qui m'estoient venues en lisant son Excellent Essay, mais sa mort m'a rebuté puisqu'elle m'a mis hors d'estat de profiter de ses éclaircissemens. Je voy cependant qu'il y a d'autres qui proposent leur objections, et entre autres M. Scherlock.

Je suis assez pour ceux qui croyent que la source des verités necessaires est innée dans nostre esprit, les experiences ou observations des sens ne pouvant jamais prouver qu'une verité est absolument necessaire et doit tousjours reussir.

Le systeme intellectuel de feu Monsieur Cudworth me revient extremement. Je suis avec luy contre la Triple fatalité, et je tiens comme luy que la justice est naturelle, et nullement arbitraire; que Dieu a fait les choses d'une telle maniere, qu'il estoit possible de faire autrement, mais non pas de faire mieux; Que la constitution même des corps nous oblige à admettre les substances immaterielles; que l'hypothese Hylozoique, qui pretend tirer vie et sentiment de la matiere, est insoutenable et qu'il n'est pas possible que là où il n'y a rien qui ait sentiment, il en naisse; Que les ames sont tousjours unies à quelque corps organique, ou plustost selon moy ne quittent jamais entierement les organes qu'elles ont; que la substance incorporelle a une energie ou force active interne. Pour ce qui est de la nature plastique[,] je l'admets en general, et je crois avec M. Cudworth, que les animaux n'ont pas esté formés mecaniquement par quelque chose de non-organique, comme Democrite et M. des Cartes l'ont crû. Mais je suis pourtant d'opinion que cette force plastique est mecanique elle même, et consiste dans une preformation, et dans des organes déja existens, qui ont esté seuls capables de former d'autres organes. Ainsi j'explique seulement ce que M. Cudworth laissoit sans explication. Pour ce qui est des Atomes, je les admets[,] si on les tient pour des corpuscules d'une tres grande petitesse, mais si on les prend pour des corpuscules infiniment durs, je ne les admets point, puisque la matiere est plastique ou organique par tout, même dans les portions aussi petites qu'on en puisse supposer, et ne sauroit avoir en elle naturellement le principe d'une union inseparable des parties, de même qu'elle ne sauroit souffrir le vuide, qui repugne à la regle que les choses sont faites le mieux qu'il est possible. Mais il est temps de finir en marquant avec combien de respect je suis

Mylady vostre tres humble et tres obeissant Serviteur Leibniz

A Mylady Masham Londres ou Oates