Series II Band 3 · No. 91.
HENRI BASNAGE DE BAUVAL AN LEIBNIZ
Den Haag, 14. Januar 1697. [73.98.]
Je suis bien honteux Monsieur d'avoir eté si long temps sans vous ecrire. Mille autres
occupations m'ont distrait, et je ne sçay comment je me suis oublié là dessus. Je ne sçay même
si je n'ay point eu assez de negligence pour ne vous point repondre sur les vers que vous
m'avez envoyez à l'honneur de M. Hugens. Si je les avois recûs plutost, je les aurois placez lors
que j'ay parlé de lui, et cela eût eté d'un grand relief à son eloge. Vous y avez fait entrer tout ce
qu'il a fait de plus remarquable, et vous avez sçû exprimer en termes pöetiques les plus
curieuses observations d'astronomie. Puisque vous avez deja communiqué vos remarques sur le
livre de M. Locke, Essay of understanding, vous ne les refuserez point pour embellir la
traduction qui s'en fait à Amsterdam. Il me semble qu'elles pouroient être mises à la tête du
livre, soit en forme de preface, soit autrement. Je ne puis vous repondre precisément sur
l'apologie de Nestorius que vous pretendez avoir eté faite autrefois par un auteur François.
Peutêtre voulez vous parler d'un livre de M. de Rodon de Supposito. C'estoit un Philosophe qui
a eu beaucoup de reputation. Il prit effectivement dans ce livre là le parti de Nestorius contre
S. Cyrille. Il pretendoit que dans le fond S. Cyrille etoit l'heretique, qu'il s'etoit jetté dans les
erreurs d'Eutichés, et qu'il imputoit à Nestorius des dogmes et des consequences que Nestorius
desavoüoit. Cependant la faction de S. Cyrille l'emporta, et Nestorius ne succomba, que
parceque S. Cyrille eut plus de credit à la cour de Valentinien. Je doute que M. de Spanheim
soit entré dans ce detail, car ce n'est point là son sujet. Mais je n'ay gueres moins d'impatience
que vous de voir ses remarques sur les contestations de ce Pere avec Julien. La matiere est
belle, et digne de tous les efforts de M. de Spanheim. Quoy que j'aye eu depuis peu des lettres
assez circonstantiées de Rome, l'on ne me dit rien du Poëme heroique pour la Reine de Suede
dont vous me parlez. Je sçay seulement qu'on a imprimé à Amsterdam une histoire des
aventures galantes de cette Princesse. Je doute qu'elle soit fidelle: du moins il y a des choses
qui me paroissent un peu fabuleuses. Vous avez vû apparemment les dissertations sur l'Existence
de Dieu par M. Jaquelot, puisque Me l'Electrice l'a remercié du present qu'il lui a fait de
son livre, par une belle medaille. Après une marque si honorable de l'approbation de Me
l'Electrice, il ne peut douter du succez de son ouvrage, et il a raison de s'en applaudir
extrêmement. Quoy que toutes les matieres soient de votre competence, il semble que celles de
Philosophie soient encore plus particulierement de votre ressort. Vous aurez trouvé dans cet
ouvrage, et sur tout dans la 2. dissertation, de quoy exercer votre critique. Je m'imagine que
vous aurez fait là dessus des observations qui vaudroient bien la peine d'en faire part au Public.
Du moins faites m'en part si vous en avez mis quelques unes sur le papier. Avez vous vû
l'Analyse des infiniment petits, pour l'intelligence des lignes courbes? Elle est de M. le M. de
l'Hopital. Je ne croy pas que le Dictionnaire historique et critique de M. Bayle vous soit encore
parvenu. Vous y trouverez bien des choses expliquées avec beaucoup de liberté. Il y a un fond
d'erudition extraordinaire: c'est le precis d'une bibliotheque entiere. Sur la seule reputation de
l'Auteur la premiere edition a eté distribuée aux libraires avant qu'elle fût achevée. Les
disputes sur la Trinité continüent entre les docteurs mêmes de l'eglise Anglicane. Le livre de
M. Locke The Reasonnabl[en]ess of Christianity a eté refusé, et il a repliqué. Le D. Stilingfleet
vient de publier A discourse in vindication of the Doctrine of the Trinity. Il exhorte vivement les
docteurs à abandonner cette dispute, dont les Sociniens tirent de grands avantages: et il est vray
que dés qu'on veut expliquer ce mystere il est impossible de ne point donner de prise aux
heretiques, et d'eviter de tomber ou dans le Tritheisme, ou dans le Sabellianisme. La raison y
trouve de si grands embaras, qu'elle court risque de succomber sous le poids des difficultez.
J'ay reçû d'Angl. Catalogus bibliothecae Cottonianae in folio. Il y a à la tête la vie du chevalier
Cotton, et l'histoire de sa Bibliotheque. M. Leti acheve un traitté des Lotteries oeconomique,
politique, Theologique, et comique. Comme vous connoissez l'auteur, l'idée de cet ouvrage
vous rejoüira, et vous donnera de la curiosité. M. le Clerc son gendre va publier deux vol. in 8o
de Arte critica. C'est un ouvrage curieux et par sa matiere, et par la maniere dont il l'a maniée.
Les Memoires du C. de Bussy Rabutin sont reimprimez à Amst. mais on ne les debite point
encore. Il y en a 2 vol. Quoy qu'il y ait un tres grand nombre de lettres dans ses memoires, l'on
en imprime pourtant encore 2 vol. à Paris. On dit qu'il y a des lettres galantes fort spirituelles,
et fort delicates. On fait cas des memoires de la Chine du P. le Conte. Ils sont reimprimez icy,
aussi bien qu'une histoire de la Rep. de Genes. J'ay lû des memoires qui se debitent icy depuis
quelques jours sur les affaires du Piemont. On pretend là que le Duc de Savoye n'est entré dans
la ligue que pour trahir les Alliez, et en tirer de l'argent, dont on le dit être fort avide. Il n'y a, ce
me semble, gueres d'apparence que de concert avec la France il eût laissé envahir son pays;
mais s'il n'est pas vray qu'il ait joüé les Alliez dés le moment qu'il s'est declaré pour eux, il est
certain qu'il les a trompez habilement quand il a eu dessein de s'en detacher. Le livre appelle la
desertion du D. de Savoye une fourberie. Ç'en seroit une sans detour dans un particulier.
Mais la Politique donne d'autres noms à toutes les actions mauvaises qui ont pour pretexte le
bien de l'Etat. La droiture et la fidelité sont des vertus privées: exeat aula, qui volet esse pius.
Un Prêtre de l'Oratoire nommé M. le Vassor, qui s'est rangé à l'Eglise Anglicane, a fait un
Traité de la maniere d'examiner les differends de Religion. C'est pour attaquer l'infaillibilité de
l'Eglise. Il y a à la fin quelques chapitres pour justifier la liberté de l'eglise Anglicane; le droit
qu'elle a eu de se reformer independamment du Pape; et son ancienne exemption de la
Jurisdiction de l'Evêque de Rome, comme Patriarche d'Occident. Nos Libraires travaillent avec
une diligence extrême à leur receuil de Traitez. Le vôtre y sera tout [entier] dans son ordre
chronologique, comme je vous l'ay mandé. Je n'ay point encore envoyé vos Remarques sur la
Philosophie de Descartes à M. Bernoulli, parceque je n'avois pû jusqu'à present en trouver
l'occasion. J'en ay trouvé une, et j'en profiterai. Je voudrois vous etre utile à quelque chose, et
vous pouvoir montrer combien je suis
Monsieur Votre tres humble et tres obeyssant serviteurBasnage de Bauval
De la Haye le 14 de Janv. 1697