Series II Band 3 · No. 89.
LEIBNIZ AN ─ (?)
[1696 (?).]
Je vous renvoye, Monsieur, avec remerciment les Conjectures sur le peché Originel. L'Auteur a droit de rejetter l'opinion de Flacius, et il a raison de dire, que ce [qui] est substantiel à l'ame, n'est point corrompu. Et je crois méme qu'on peut accorder, que la depravation de la nature humaine par peché n'est autre chose que l'infection de la source des pensées. Mais lorsque l'auteur veut que le peché originel ne consiste que dans les pensées mêmes, et qu'il n'y a point d'autre dereglement, il semble qu'il dit un peu trop. Je croy pourtant, qu'on le doit expliquer favorablement par luy méme, puisqu'il entend par pensées non seulement l'acte de la pensée, mais encor les habitudes et les dispositions, et c'est je croy ce qu'il appelle pensées habituelles.
Il faut faire distinction dans l'ame entre l'essence et les proprietés essentielles d'un costé, et les modifications accidentelles de l'autre. Mais il faut encor distinguer les modifications en qualités, et en actions ou passions. Les qualités sont durables, mais les actions ou passions sont transitives. Ces qualités sont des dispositions, des habitudes, ou des inclinations à l'action et à la passion, et sont encor ou nées avec nous, ou acquises. Ainsi quand on considere bien ces distinctions, toutes difficultés disparoissent d'elles mémes. Il est manifeste que ce qui est essentiel à l'ame, n'est point changé; autrement l'ame [seroit] destruite. Donc le peché originel ne sçauroit étre autre chose, que [ce] qui s'appelle chez les philosophes habitus innatus, dont le sujet est la substance méme avec ses facultés, où le mal a pris racine, puisqu'il est durable, et consiste ainsi non seulement dans les pensées, mais encor dans la source, qui les produit. Maintenant pour rechercher plus particulierement, ce que c'est que cette habitude, on peut dire, qu'il y a des idées dans l'entendement, et des inclinations dans la volonté, qui sont nées avec l'homme, et qui en repondant aux imperfections du corps, font que l'homme est porté au mal. Et l'auteur reconnoist luy méme, qu'on peut naître non seulement avec l'idée de quelque chose, mais encor avec une inclination ou aversion, qui accompagne une idée corporelle. Ainsi l'homme dans cet estat de la nature corrompuë a la disposition de n'estre frappé aisement que par les sentiments confus des biens et maux sensibles, jusqu'à ce qu'il se desabuse par l'experience ou par l'instruction: au lieu que dans un éstat plus sublime il avoit des sentiments plus distincts, qui l'empéchoient de se borner aux sens et autres biens particuliers. Cependant il faut croire, qu'il y avoit encor dans cet estat de la nature entiere une vicissitude de pensées, et que l'esprit ne pouvant pas estre toujours bandé aux choses intelligibles, s'abbaissoit quelques fois pour jouir des objets sensuels, et ce fut dans cet estat qu'il fut surpris par le peché. Ainsi lorsque l'auteur demande l'origine du peché d'Adam, il faut repondre, qu'il est venu de l'imperfection ou limitation originelle des creatures, qui les empéche d'estre des Dieux.