Series II Band 3 · No. 68.
LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE
[Hannover, 6. August 1696.] [57.70.]
Monsieur
Je compte pour un malheur tres grand, qu'un ami est cause par son changement, que j'ay manqué si long temps à mon devoir à vostre égard aussi bien qu'á l'égard de Monsieur le President Boisot. Il alloit en Hollande et aux paysbas Espagnols, et me marquay, qu'il iroit de Bruxelles à Paris, avec un passeport qu'il trouveroit moyen d'avoir. Cela me porta à luy confier un paquet pour vous, où estoient quelques exemplaires des Anecdotes de la vie du pape Alexandre VI. de la maison de Borgia, pere du fameux Duca Valentino, que j'ay fait imprimer sur un Manuscrit, d'un homme de son temps qui estoit dans des emplois considerables à Rome, mais Allemand d'origine, comme je crois vous avoir déja marqué autres fois. J'y avois aussi mis une lettre pour M. le President Boisot et vous y avois supplié, Monsieur, de faire tenir cette lettre à M. le President avec un des exemplaires.
Mais comme je me tenois fort en repos sur le soin que cet ami prendroit, je viens d'apprendre bien tard, qu'il a changé de dessein et de route.
Mais je ne manqueray pas d'une autre occasion, et cependant j'ay voulu vous supplier, Monsieur, de faire tenir la cyjointe à Mons. le President, où je marque les mêmes choses; et de contribuer à m'excuser et à plaider pour mon innocence.
Mons. de Spanheim et Monsieur Morel, ne sont pas des plus pressés à repondre. Et on doit excuser Monsieur de Spanheim, qui est accablé par des soins publics et literaires, et Mons. Morel postpose tout à l'empressement de pousser son grand ouvrage. Cependant j'ay eu une lettre de Mons. de Spanheim il n'y a pas long temps avec un exemplaire du premier volume de son Julien. La plus grande partie de ses notes sera dans le second Tome, qui est sur le point de paroistre. Cependant ses remarques bien amples et riches en belles choses, sur la premiere Harangue de cet Empereur, qu'il fit estant encor Cesar, à l'honneur de Constance Auguste, mises seules dans le premier Tome font déjà connoistre par avance, qu'il y aura un merveilleux tresor d'erudition. La Chronologie, la Geographie, les medailles, l'antiquité Ecclesiastique et profane, la Theologie mystique des anciens Platoniciens se trouvent déjà bien éclaircies à l'occasion de quelques passages de Julien, mais je me promets sur tout des choses bien importantes sur ce que ce prince a écrit contre les Chrestiens, et que S. Cyrille y a repondu.
On a publié aussi à Berlin l'ouvrage de Mons. Beger où il y a des medailles choisies du tresor de l'Electeur son maistre; et j'en attends un exemplaire; aussi bien que d'un livre que M. Beckius sçavant pasteur de la confession d'Augsbourg à Augsbourg même, a fait sur un Almanach Turc apporté de Hongrie, où il y a de beaux éclaircissemens sur les Epoches, la Chronologie et l'Astronomie des orientaux.
Il y a un homme sçavant en Silesie, nommé Mons. Acoluthus, qui travaille depuis 20 ans à une version de l'Alcoran avec des notes. Il passe pour un des premiers homme[s] de ce temps en cette sorte d'erudition, et on en attend bien plus que du bon homme le P. Maracci, qui a déja donné le commencement de son Alcoran par l'assistance du Cardinal Barbarigo, dont on ne sçauroit assez louer le zele.
J'ay poussé un de mes amis à commencer un Glossarium Saxonicum, où en éclaircissant les vieux mots Saxons, il aura occasion de dire plusieurs belles choses.
Les Anglois ont entrepris de donner un grand Dictionnaire de leur langue, qu'ils pretendent devoir faire la nique à celuy de vostre Academie. J'ay écrit à un ami qui m'en a donné part, pour luy marquer qu'ils y doivent joindre aussi les Termes Techniques des sciences, arts, et professions; et que s'ils auront de la peine à égaler le veritable dictionnaire de l'Academie Françoise, ils pourront surpasser celuy qu'on y a joint sur ces sortes de termes, et qui est sujet à bien des fautes. On m'a mandé depuis, qu'en effect le dessein de Messieurs les Anglois est aussi d'y joindre ces Termes. L'emulation est utile pour exciter les hommes à bien faire. Sans M. l'Abbé Furetiere, on n'auroit point songé chez vous aux Termes Techniques. Peutestre que Messieurs les Italiens suivront l'exemple de l'Academie Françoise, et joindront aussi les Termes des arts à leur Crusca. Car ces Termes nous apprennent bien des realités; au lieu que les dictionnaires ordinaires ne servent qu'à parler. Comme vous estes ami de plusieurs de Messieurs della Crusca, je Vous supplie, Monsieur[,] de leur donner aussi de l'emulation sur ce sujet.
Je vous supplie Monsieur, de marquer à M. d'Avranches que la veneration que j'ay pour son merite eminent, m'a fait remarquer avec plaisir que M. de Spanheim dans un endroit de son Julien luy donne comme de raison principatum eruditionis in Gallia. Si M. d'Avranches fait reimprimer un jour sa Censure sur la philosophie Cartesienne, je pourrois luy communiquer quelques choses curieuses pour l'augmenter, et entre autres une remarque de feu M. Hugens, qui a découvert que le fondement [de ce que] M. des Cartes a donné sur l'arc en ciel au dela de Marc Antoine de Dominis a esté pris d'un endroit de l'incomparable Keplerus. Je suis bien obligé à ce prelat de son souvenir, et je suis avec zele
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz