Series II Band 3 · No. 43.

LEIBNIZ AN [HENRI BASNAGE DE BAUVAL]

[Hannover, 13. Januar 1696.] [42.53.]

French

Vous sçavés, Monsieur, que ce qu'on appelle les Pietistes fait presque autant de bruit en Allemagne que le Quietisme en a fait en Italie. Mais comme on en parle fort differemment selon les passions des gens, je ne sçay si on vous en aura donné une idée bien nette. Voicy ce qui m'en semble en peu de mots. Quelques personnes, que je croiray tousjours bien intentionnées tant qu'il me le sera permis, ayant travaillé au redressement des moeurs, et à l'étude de l'ecriture, et s'estant servi pour cet effect de certaines assemblées reglées; quelques uns s'y mêlerent qui manquoient de jugement, et peut estre aussi de droiture. Ce qui fit qu'on en apprehenda les suites en quelques endroits sur tout lors que le Chiliasme; et les visions y survinrent, et obligerent des puissances d'en arrester le cours. Mais quelques uns qui monstroient du zele pour cela, tournerent leur efforts contre quelques Theologiens moderés et habiles, qui ne desapprouvoient pas ces Collegia Pietatis ou assemblées, supposé qu'elles fussent bien conduites. Là dessus on leur appliqua le nom de Pietistes, particulierement à M. Spener cy devant premier Theologien du pays de l'Electeur de Saxe et maintenant dans le pays de Brandebourg à l'egard de ceux qui y tiennent la confession d'Augsbourg. On l'accusa d'avoir agi trop mollement contre les Bohmistes, Visionnaires et Chiliastes, et on crut trouver je ne sçay combien d'erreurs dans ses écrits. On luy attribua d'entretenir une espece de cabale, et un Theologien qui ne manque pas d'esprit, publia un livre intitulé Itinerarium Pietisticum où en faisant recit de son voyage aux eaux de Pirmont, il raconte les conversations qu'il a eues touchant les pretendus pietistes, mais d'une maniere un peu passionnée contre M. Spener, et dont quelques uns se plaignent. Enfin la Faculté Theologique de Witenberg en Saxe, qui tient la chaîre de Luther ecrivit contre M. Spener. Mais celuy cy ayant rendu compte de ses sentimens, et le tout ne paroissant fondé que sur des soubçons eloignés, les Electeurs de Saxe et de Brandebourg y ont mis le holà par leur defenses. Nous verrons si la chose en demeurera là.