Series II Band 3 · No. 42.
LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL
Hannover, 3./13. Januar 1696. [40.43.]
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Hanover ce 3/13 Janvier 1696
Je Les
raisons, qu'il semble qu'on allegue pour la colorer, sont de nulle force. Qu'ils suivent l'ordre
Chronologique pour ce qui est à eux, si bon leur semble, je n'y ay rien à dire; pour-veu que ce
soit sans mettre en pieces mon livre, qui n'est pas encor debité, ny meme fini.
Outre que dans les grands Recueils cette scrupulosité de mettre tout sans exception selon l'ordre Chronologique ou des temps, est inutile et hors de saison; Les pieces n'ont gueres de liaison entre elles et l'Index General range tout, à peu prés comme à l'egard des additions.
Je trouve encor une de leur raisons, qu'ils vous ont fournies, Monsieur, bien foible, ou plustost contre eux. Ils vous ont fait voir (dites vous, Monsieur) qu'ils plaçoient quelques fois entre les pieces de mon Code, dix ou douze traités, qu'on ne pouvoit transporter ailleurs, sans rompre l'ordre chronologique. Comme si je leur demandois de transporter ou de déranger les leurs? Je demande seulement qu'ils laissent les miennes dans leur propre place sans les mêler avec les leurs. Et puisqu'elles ne sont qu'environ la douzieme partie des leurs, ils se pourront passer de me les enlever. Et du moins leur grand recueil s'en ressentira peu, si on les laisse à part. Et les miennes dont le choix a esté applaudi, seront bien aises d'estre hors de la foule. J'en pouvois donner peutestre moy même dix fois d'avantage, si j'avois cherché le nombre.
Je ne doute point que ces Messieurs, et sur tout Monsieur Bernard, voyant mes intentions et interests, n'en usent honnestement, comme j'ay fait à l'egard de Messieurs Nesselius et Leonard, à qui je n'ay voulu enlever pas une des pieces marquées dans leur Catalogues avantcoureurs. C'est ainsi qu'agissent des personnes qui n'ont point en vüe un gain sordide, et qui ne cherchent point des voyes peu approuvées des honnestes gens. C'est ce que je me promets aussi de vos Messieurs. Ils éprouveront cette humeur en moy, lors qu'ils se seront declarés de laisser mon ouvrage en son entier. Car c'est alors que nous pourrons convenir des conditions d'interest. Je cherche plustost l'honneur de rendre service au public, que le profit.
Je vous demande mille pardons, de ce que je vous importune de mes affaires. Vostre bonté s'est attiré cet embarras. Mais je chercheray les moyens de m'en revanger, estant cependant avec zele
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz.
P. S. Je seray tousjours bien aise, que ma preface demeure aussi telle quelle est, avec le Code, sans en estre detachée ny traduite. Mon Code avec sa continuation et Additions que je fourniray encor, fera bien un bon volume à part qui peut estre ne fera point de tort au reste.
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P.S. Je
Figurés vous deux horloges ou montres qui s'accordent parfaitement. Or cela se peut faire
de trois façons: la premiere consiste dans une influence mutuelle; c'est ce qu'experimenta
Monsieur Hugens à son grand etonnement. Il avoit suspendu deux pendules à une même
piece de bois; les battemens continuels des pendules avoient communiqué des tremblemens
semblables aux particules du bois; mais ces tremblemens ne pouvant subsister dans leur ordre,
et sans s'entrempecher, à moins que les pendules ne s'accordassent; il arrivoit par une espece
de merveille que lors qu'on avoit même troublé leur battemens tout exprés, elles retournoient à
battre ensemble, à peu prés comme deux cordes qui sont à l'unison. La seconde maniere de
faire tousjours accorder deux horloges, bienque mauvaises, seroit d'y faire tousjours prendre
garde par un habile ouvrier, qui les redresse et les mette d'accord à tous momens. La
troisieme maniere est de faire d'abord ces deux pendules avec tant d'art et de Justesse,
qu'on se puisse asseurer de leur accord dans la suite.
Mettés maintenant l'ame et le corps à la place de ces deux montres; leur accord ou
sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons. La voye de l'influence est celle de la
Philosophie volgaire; mais comme on ne sçauroit concevoir ny des particules materielles, ny
des especes ou qualités immaterielles, qui puissent passer d'une de ces substances dans l'autre;
on est obligé d'abandonner ce sentiment. La voye de l'assistance est celle du systeme des
causes occasionnelles. Mais je tiens que c'est faire venir Deum ex machina dans une chose
naturelle et ordinaire où selon la raison il ne doit entrevenir que de la maniere qu'il concourt à
toutes les autres choses naturelles. Ainsi il ne reste que mon hypothese, c'est à dire que la
voye de l'harmonie pré-établie, par un artifice divin prevenant; le quel a formé dès le
commencement chacune de ces substances, qu'en ne suivant que ses propres loix qu'elle a
receues avec son estre, elle s'accorde pourtant avec l'autre, tout comme s'il y avoit une
influence mutuelle, ou comme si Dieu y mettoit tousjours la main, au delà de son concours
general. Après cela, je ne croy pas que j'aye besoin de rien prouver, si ce n'est qu'on veuille
que je prouve que Dieu est assez habile, pour se pouvoir servir de cet artifice prevenant, dont
nous voyons même des echantillons parmy les hommes, à mesure qu'ils sont habiles gens. Et
supposé qu'il le puisse, on voit bien que c'est la plus belle voye, et la plus digne de luy. Vous
avés eu quelque soubçon que mon explication seroit opposée à l'idée differente que nous avons
de l'esprit et du corps. Mais vous voyés bien maintenant, Monsieur, que personne [n']a mieux
etabli leur independance. Car tandis qu'on a esté obligé d'expliquer leur communication par
une maniere de miracle, on a tousjours donné lieu à bien des gens, de craindre que leur
distinction ne soit pas telle qu'on croit; puisque pour la soutenir il falloit aller si loin. Maintenant
tous ces scrupules cessent. Mes Essais dynamiques ont de la liaison avec cecy, où il a
fallu approfondir la notion de la substance corporelle, que je mets plustost dans la force d'agir
et de resister que dans l'étendue qui n'est qu'une repetition ou diffusion de quelque chose
anterieure, c'est à dire de cette force. Et [de] ces pensées qui ont paru paradoxes à quelques uns,
m'ayant fait échanger des lettres avec plusieurs personnes celèbres, je pourrois donner un
Commercium Epistolicum là dessus, où entreroit mon commerce avec M. Arnaud, dont j'ay
parlé dans ma precedente. Il y aura un melange curieux de pensées philosophiques et Mathematiques
qui auront peut-estre quelque fois la grace de la nouveauté. Je vous laisse juger,
Monsieur, si ces explications, que je viens de donner, pourroient estre propres à sonder les
sentimens des personnes éclairées par l'entremise de vostre journal; mais sans me nommer
pourtant, comme je n'ay pas esté nommé non plus dans le journal de Paris.