Series II Band 3 · No. 244.

BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE AN LEIBNIZ

Paris, 8. Dezember 1700. [241.]

French

Monsieur

Il faut que je commence par me justifier d'une apparence de paresse dont vous pourriés me croire coupable, si cependant on en peut être soupçonné quand il s'agit d'entretenir commerce avec un homme tel que vous. La Lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire de Bronsvic du 3. Sept. dernier, arriva pendant que l'Academie étoit en Vacances, et toute dispersée. Ainsi je fus obligé d'attendre qu'elle fust rassemblée, principalement pour la pouvoir consulter sur cette Correction des Tables Rudolphines que vous m'envoyiés. La Compagnie ne se rassembla selon ses statuts, que le samedi d'après la St Martin, et ce fut une Assemblée publique, où je ne pus lire votre lettre. Mais à l'Assemblée suivante, je la lus, et il fut resolu que l'on examineroit cette nouvelle proposition sur les Elemens du Soleil et de la Lune. Ce n'est que depuis deux jours que j'ai sur cela le sentiment de l'Academie. Le voici.

L'Epoque que l'on propose de 1701 commençant pour le moyen mouvement du Soleil, étant reduite, au Meridien de Paris, se trouve à quelques secondes prés de celle que M. de la Hire a établie dans ses Tables Astronomiques, et peutêtre que cette petite difference vient de la disposition de l'Equation du temps de l'un et de l'autre. Pour ce qui est de l'équation du centre du Soleil, cet Auteur propose la plus grande de 1° 56′ 20″, aussi à quelques secondes prés de celle de M. de la Hire. Mais comme cet Auteur, suivant ce qu'il dit, doit former la Table entiere de l'equation du centre du Soleil selon la Methode de Kepler, on juge qu'elle ne pourra tout au plus convenir avec le Ciel, que dans le point de l'Equinoxe du Printemps, dont il parle.

Pour le Système de la Lune, on le croit nouveau, mais il faudroit l'examiner sur les Observations célestes.

Vous savés sans doute, Monsieur, qu'il y a long temps que M. Cassini a abandonné l'Ellipse de Kepler, qui est l'Ellipse ordinaire, pour lui en substituer une autre, ou au lieu de la somme des lignes tirées d'un point de la circonference aux deux foyers, ce sont les rectangles de ces lignes qui sont toujours égaux. M. de la Hire ne paroist point s'être déterminé pour aucune Courbe, et je vous avoüe que je soupçonne un peu qu'il se trouvera à la fin que les Corps célestes n'en décrivent effectivement aucune qui soit reguliere, ni exacte. Cette irregularité, renfermée cependant dans de certaines bornes, me paroist plus convenable à la Phisique, quoi qu'assés incommode pour l'Astronomie.

A cette occasion, je vous dirai, Monsieur, que M. Varignon, l'un de nos plus grands Geometres, nous a donné depuis peu une Methode générale, pour trouver les differentes forces centrales qui poussent une Planete vers le Soleil, à tous les points de son Orbite, quelque Courbe que l'on fasse décrire à cette Planete. Il n'a pas manqué en commençant cette recherche de vous rendre la justice qui vous étoit düe, et de nous dire que vous, Monsieur, et M. Neuton vous étiés les premiers, et même les seuls, qui eussiés porté la Geometrie jusqu'à découvrir ces pesanteurs des Planetes vers le Soleil. Outre cela, comme M. Varignon ne se sert jamais que du Calcul Differentiel, et que par là il va fort loin, c'est une obligation continuelle qu'il a à l'Auteur de ce Calcul, et qu'il publie avec beaucoup de plaisir.

Il est vrai que M. de Tournefort est allé en Grece et en Asie par ordre du Roi, pour faire la recherche des Simples, et les comparer avec ceux des Anciens. Il a mené avec lui en habile Dessinateur, qui est aussi habile Botaniste, et il nous a déja envoyé un grand nombre de Desseins de Plantes de ces pays là. Il y a même quelques Desseins et quelques Descriptions anatomiques d'Animaux. Le Roi lui même a la curiosité de les voir.

Sa Majesté a aussi ordonné que l'on continuast la Meridienne, qui doit traverser la France. M. Cassini partit ces Vacances pour aller du costé du Midi. Il est presentement à Toulouse, c'est à dire que la Meridienne y est aussi. Il ne reviendra point qu'il ne l'ait conduite jusqu'à l'extremité la plus meridionale du Royaume. Ensuite M. de la Hire achevera ce qui reste à faire du costé du Septentrion. Vous savés, Monsieur, quelle est la grandeur, la difficulté, et l'importance de cet ouvrage.

Il y a deux ou même trois Academiciens qui se sont particulierement chargés de la Description des Arts. On est déja bien avancé dans celui de l'Imprimerie, par où l'on a commencé, parceque c'est celui qui conserve la connoissance de tous les autres. On travaille en même temps à quelques autres Arts, mais ce travail ne peut être qu'un peu lent, à cause du grand nombre de recherches qu'il faut faire chés les Ouvriers, et de la peine qu'on a à rien tirer d'eux.

On ne songe pas presentement à la Geographie d'Abulfeda. Cela viendra dans son temps, mais on ne peut pas tout faire a la fois.

Apparemment, Monsieur, on ne vous a pas bien expliqué ce qu'on vouloit dire par ce feu actuel que l'on produit par reaction. Je ne sais ce que ce peut être. M. Amontons, un des Eleves, a proposé un Moyen de faire travailler le feu pour mouvoir des Machines, comme on fait travailler l'Air et l'Eau. D'un autre costé, M. Bernoulli de Groningue nous a écrit sur un Phosphore qu'il fait à coup sur dans le Barometre, mais ni l'une ni l'autre de ces deux choses ne me paroist convenir à ce qu'on vous a dit. M. Lémery, un des Chimistes de l'Academie, nous a fait voir dans un matras un Tonnerre artificiel, avec un feu qui circuloit dans le matras. Je ne sai si ce seroit cela, mais enfin voilà tout ce que je connois d'Experiences nouvelles de l'Academie, où le feu soit entré.

Vous ne serés plus desormais incertain sur ce qui se sera passé dans l'Academie, car à la fin de chaque année paroistra toujours l'Histoire de cette année, selon que le Reglement de 1699 y oblige l'Academie. Cela ne s'est pas encore éxécuté, parcequ'il a falu quelque temps pour prendre une forme nouvelle, et pour donner à tout un premier branle. Mais enfin c'en est fait, l'Histoire de 1699 va paroistre au commencement de 1701, celle de 1700 à Pasques ou à la Pentecoste de 1701, et celle de 1701, à la fin de l'année, aprés quoi le courant ira toujours sans interruption.

On mettra dans cette Histoire les Pièces les plus importantes, telles qu'elles auront été données par les Academiciens, et comme cette Compagnie vous conte pour un de ses principaux Membres, quand vous voudrés, Monsieur, lui communiqer quelqune de vos découvertes, on sera ravi d'en pouvoir orner l'Histoire.

On a fort applaudi au choix de M. l'Electeur de Brandebourg, qui vous a donné la direction de la nouvelle Societé qu'il a fondée pour les Sciences. L'Academie espere beaucoup et de cet établissement, et de celui qui en aura le soin.

Voici, Monsieur, une lettre d'une longueur que je vous supplie de me pardonner. Je me suis laissé emporter au plaisir de vous écrire. Je suis avec beaucoup de Zele

Monsieur Votre très humble et très obeissant serviteur Fontenelle

de Paris ce 8. Dec. 1700.