Series II Band 3 · No. 229.

LEIBNIZ AN NICOLAS MALEBRANCHE

Hannover, 17. Januar 1700. [204.]

French

Mon Reverend Pere Hanover 17 Janvier 1700

Je commence par le remerciment que je vous dois pour vostre beau livre de l'amour de Dieu. Il me semble que vous convenés avec les idées que j'en ay, et dont j'avois marqué quelque chose dans ma precedente. Si on donnoit des definitions les disputes cesseroient bientost. C'est pourquoy je tachay d'en donner de la justice, de la sagesse, de la charité, et de la Beatitude; en parlant du droit de Nature dans ma preface du Codex Juris Gentium Diplomaticus. Je trouve ce même defaut dans la philosophie, et quelques fois mêmes dans les Mathematiques.

Ce que j'avois écrit à M. Bernoulli de Groningue, et qui l'avoit converti sur l'estime des forces, n'a pas esté imprimé. C'estoit des lettres que nous échangions, et qu'il aura communiqué[es] à Mons. le Marquis de l'Hospital. Ce n'est pas la premiere fois que j'ay reussi à persuader par lettres. Mais cela n'est pas ordinaire, et encor moins de convaincre les gens par des livres, sur tout lors qu'ils ont pris parti publiquement, car peu de gens sont capables de cette sincerité sur ce chapitre que vous possedés avec tant d'autres belles qualités et dont vous avés donné des preuves publiques. Les lettres pourtant paroissent plus propres à gagner ceux qui nous sont contraires que les livres, car elles interessent moins ce point d'honneur, qui joue son jeu, lors mêmes qu'on n'y pense point. Le teste à teste est le plus commode pour conferer sur la philosophie; mais des gens comme moy qui se trouvent dans des endroits éloignés des grandes villes, ont le malheur de ne pouvoir profiter par ce moyen des pensées des excellens hommes, dont Paris ou Londres abondent, et à qui on n'oseroit, ny ne doit demander qu'ils se donnent la peine de s'expliquer par lettres. Ce qui sur tout à lieu mon R. P. à vostre égard. Vous et autres personnes d'un merite extraordinaire, estes chargés de l'instruction du genre humain, et vous employeriés mal vostre temps, si vous vouliés vous appliquer à instruire des particuliers en écrivant des lettres.

Il n'en est pas de même de moy. Car mes pensées n'estant pas encor assez fixées en systeme mis par ordre, je trouve du profit dans les objections et reflexions que je rencontre dans les lettres de mes amis. Je prends plaisir de voir les differens biais dont on prend les mêmes choses, et cherchant à satisfaire à un chacun (supposé qu'il cherche sincerement la verité) je trouve ordinairement des nouvelles ouvertures, les quelles ne changeant rien au fonds de la chose, luy donnent tousjours un plus grand jour. Ainsi je n'y ay jamais perdu mon temps.

Il passa icy il y a prés de trois mois, une personne d'esprit et de sçavoir, qui alloit en Italie, en compagnie du fils de M. le Comte de Guiscar. Il me marqua ce me semble, qu'il avoit l'honneur d'estre connu de vous. Je suis fort touché du malheur arrivé à cette belle compagnie; Mons. le Marquis de Guiscar, et Mons. d'Avennes estant morts à Vienne de la petite vérole. Toutes les fois que je pense à ces sortes d'accidens, je suis en colere contre les Medecins (quoyque d'ailleurs je les estime fort, mais de loin, tant que je puis) c'est qu'il semble qu'on deuvroit sçavoir le moyen de guerir les maladies assez ordinaires qui ne consistent que dans les humeurs.

Ce que M. le Marquis de l'Hospital m'avoit envoyé sur le probleme de M. Fatio de Duillier ayant esté envoyé d'abord à Leipzig, comme je luy marquay dans ma reponse, a esté inseré depuis dans le journal qui s'y fait. Ce que je vous supplie de luy temoigner avec mes recommandations et d'adjouter, qu'on désapprouve fort dans la Societé Royale d'Angleterre la maniere dont Fatio en a usé à mon égard. Nous avons appris de plus, qu'au lieu d'avoir meprisé le probleme de M. Bernoulli, (comme il fait semblant) il l'a cherché inutilement avec beaucoup application durant fort long temps. Ces manieres peu sinceres, et peu convenables font deshonneur aux sciences. Je souhaitte que dans vostre nouvelle Edition de la Recherche de la verité vous fassies distinguer les additions ou changemens du reste, soit par la diversité des types, ou par d'autres caracteres, à fin qu'on le puisse remarquer plus aisement, car il y aura sans doute des choses «conside»rables. Je m'imagine que M. le Marquis de l'Hospital travaillera à son ouvrage nouveau, qui sera de consequence, comme tout ce qu'il nous donne.

Je suis avec zele

Mon Reverend pere vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz

Au Reverend Pere le R. P. de Malebranche pere de l'oratoire à Paris