Series II Band 3 · No. 195.
LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE
Hannover, 23. Dezember 1698 (2. Januar 1699). [189.203.]
Hanover ce 23 Decembr. vieux stile 1698
Monsieur
Je
Je n'ay garde de decider dans la controverse qui est entre M. de Meaux et Mons. de Cambray, n'ayant lû que peu de pieces de ce proces. Cependant je suis prevenu pour deux choses, l'une est l'exactitude de M. de Meaux, l'autre est l'innocence de M. de Cambray et je les croiray jusqu'à ce que [je] sois forcé par des bonnes preuves de croire, que le premier s'est trompé dans la doctrine, ou que le second a manqué du costé de la bonne foy. Comme j'ay de la passion pour la gloire de M. de Meaux, j'ay aussi ce panchant ordinaire à ceux qui sont d'un bon naturel, de souhaitter qu'on epargne les malheureux autant qu'il est possible. C'est ce qui fait que je n'aime point les satyres qui dechirent un homme dont la mechanceté n'est pas bien averée.
J'ay vû un dialogue intitulé: Les Adieux de Nicodeme soliciteur en cour de Rome pour Mad. Guyon, et son compere Bonnefoy; où les choses me paroissent outrées, et traitées peu delicatement. Selon les apparences Mad. Guyon est une orgueilleuse visionnaire, et on ne doit point confondre sa cause avec celle de M. Cambray, quoyque ce prelat ait esté trompé par son air de spiritualité.
Je vous remercie fort, Monsieur, de la communication de la lettre de vostre sçavant ami de Rome, où il ne marque pas seulement les nouveaux livres de consequence, mais en marque aussi le but, et en juge fort solidement. Le livre de la poësie Italienne de M. Crescimbeni, et celuy delle Masnade de M. Fontanini sont fort à mon gré.
Mons. Hofman de Bâle n'est point content de l'edition de Hollande de son dictionnaire, et il en prepare une autre qui sera apparemment preferable, non pas pour la beauté de l'impression, mais par les choses.
M. Chapuzeau qui demeure à Zell travaille fort et ferme au sien, où il redressera (suivant son projet) les fautes de Moreri, retranchera les inutilités et les choses odieuses, et suppléera une infinité de manquemens. Le Pere Coronelli promet aussi un tel dictionnaire en Italien, qui sera apparemment une traduction de Moreri retouché.
Il y a un Professeur en Theologie à Leipzig nommé Mons. Ittigius, sçavant dans l'Histoire Ecclesiastique, qui a donné un livre de Haeresibus aevi Apostolici, et qui vient de publier les écrits de quelques peres Apostoliques, comme Ignace, Polycarpe etc.
La version Françoise des memoires de Vargas touchant le Concile de Trente, paroist après l'Angloise. Je croy qu'on n'a pas sujet de douter de la bonne foy des interpretes. Ces pieces jointes à d'autres pourroient servir de supplement à l'Histoire de Fra Paolo, et Mons. Amelot de la Houssaye le pourroit faire mieux que personne, comme M. d'Avranches juge avec raison, pourveu qu'il soit permis à Mons. Amelot de dire ses sentimens avec la liberté qui y est necessaire. Mons. de Spanheim est infiniment ravi de voir Mons. d'Avranches à Paris.
Je ne sçay par quelle negligence des libraires il arrive, que ce que je donne au public, ne passe point en France. Il faudra que j'y mette ordre.
Je suis bien aise que le P. Dom Pezron travaille sur la langue Celtique et sur les origines des nations. Mon opinion a tousjours esté, que c'est par les langues qu'il faut connoistre les connexions des peuples. Je trouve que la langue des Bretons, ou Aremorique est moitié Allemande, et qu'ainsi l'ancienne Gauloise le devoit estre aussi. Mais j'ay perdu mon latin en cherchant à quoy se rapporte la langue des Basques. J'ay oui dire que M. de la Loubere a la curiosité de vouloir approfondir cette langue. Je luy en ay parlé autresfois. S'il en a le loisir, il y pourroit reussir, à cause de sa penetration.
Vous m'avés parlé un jour, Monsieur, d'un sçavant qui vouloit écrire de la Critique des diplomes. C'est une matiere de consequence et qui merite d'estre éclaircie de plus en plus.
Mons. de Spanheim vient aussi de m'envoyer une lettre pour Monsieur Morel, que j'auray soin de luy faire tenir aussi.
Je m'etonne qu'on ne parle plus des lettres de Peiresk.
On a fait un livre en Angleterre contre une Armée sur pied, ou militem perpetuum où par l'Histoire et par les raison[s], on en veut faire connoistre le danger. Mais je me suis mis à rire quand j'ay vû, qu'il y a sur le titre, qu'une telle armée sera cause du Papisme, Paganisme, Mahometisme, et Atheisme.
Un certain auteur ayant fait avec succés Esope aux eaux de Tunbridge, où le gouvernement est raillé avec assez d'adresse; on a vû paroistre incontinent après une infinité d'autres Esopes de peu de consequence. Je vous souhaitte toute sorte de bonheurs pour l'année nouvelle et beaucoup d'autres, et suis avec zele
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz
Je ne sçay si je vous ay mandé que M. Ludovici Professeur à Hall publiera des lettres non imprimées de Languetus vostre compatriote avec sa vie faite par M. de la Marre, et y joindra le pourtrait de l'auteur.