Series II Band 3 · No. 16.

SIMON FOUCHER AN LEIBNIZ

Paris, 28. April 1695. [12.22.]

French

Monsieur de Paris le 28 Avril 1695

Je vous suis fort obligé de ce que vous vous souvenez de moy, non obstant le silence que j'ay gardé si longtems. La mort, de Mr le Conseiller Lantin nostre ami, est assurement une grande perte pour les gens de lettres, et surtout pour les Philosophes. Il vous estimoit extremement et avecque raison. Jamais je n'ay vû une plus grande erudition que la sienne et en mesme tems une science plus profonde, croyez moy, Monsieur, sur ce sujet; car j'ay penetré ses sentimens plus que personne, et il avoit la bonté de s'ouvrir à moy entierement, me decouvrant les plus grands secrets de son esprit. Il avoit trouvé l'Art de sçavoir une infinité de choses de divers genres sans les confondre et avec tout cela il avoit une grande pieté et un profond respect de la divinité quoyqu'il n'affectat point de mettre ces dispositions d'esprit en evidence comme font les Hypocrites. Il avoit encore beaucoup d'honesteté et de generosité. Je suis faché de ne m'estre point entretenu avec luy par lettres la derniere année de sa vie. Il se proposoit l'acomplissement de deux ouvrages, sçavoir de l'Histoire du plaisir et de la douleur, dont je vous ay entretenu en quelques lettres: et de ses remarques sur Diogene Laërce touchant la vie et les dogmes des Philosophes. Il apelloit ce dernier son Spicilegium et assurement il nous auroit donné des remarques plus considerables que beaucoup d'autres Auteurs qui se sont mellez d'écrire touchant les sentimens des Philosophes qu'ils n'entendoient pas assez. Il m'a ecrit qu'il travailloit à mettre ces remarques au net. Je ne sçais ce qui en sera de la part de Mrs ses heritiers, mais je sçais bien que vous aviez raison de dire qu'il nous devoit donner *Lentiniana* de son vivant. Les ouvrages posthumes ne vallent pas grand-chose. Et j'ay une joye extreme de ce que vous me temoignez que vous allez donner vostre systeme de la concomitence. Tout ce qui viendra d'une personne ausi habile que vous, Monsieur, ne peut qu'estre fort utile au public. Vous m'en avez ecrit quelque chose il y a environ dix ans, mais la matiere demande de l'éclaircissement et j'en attends avec plaisir pourvu que vous ne tardiez pas à tenir vostre promesse. Mes meditations continüent toujours et l'esprit travaille sans cesse sans se reposer. Mais neanmoins je ne compose pas n'estant point assuré de faire imprimer en ce tems où le commerce des livres est suspendu. D'ailleurs les livres de Philosophie ne sont pas les plus recherchez par les Libraires. Ils veulent des matieres du goust commun, ils veulent des plaisanteries et des histoires leur plairont beaucoup plus que les plus profondes et plus solides meditations. C'est pour ce sujet et pour quelques autres raisons encore, que les plus habiles de l'Antiquité ne nous ont donné que ce qu'ils avoient de moindre et qu'ils ont emporté avec eux leurs plus excellentes connoissances. La Censure de Mr d'Avranches a esté imprimée pour la 2 fois. Nous avons à cet heure peu de philosophes et je ne connois presque que des gens entestez les uns pour Descartes et les autres contre le mesme philosophe. L'esprit est naturellement volage, et parce qu'on n'estime point assez les veritéz evidentes, on se plonge volontiers dans des sentimens peu solides et mesme contraires entr'eux. Cependant oportet constare sibi. Le Pere Malebranche a assurement l'esprit bon et penetrant. Mais il est embarassé dans son systeme des idées qui ne sont pas des facons d'estre de nostre ame et sont hors de nous. Et quand on luy demende comment il faut concevoir que nous ayons des perceptions de ces idées qu'il veut estre hors de nous, il repond qu'il ne comprend pas comment cela se fait et qu'il ne pense pas qu'on le puisse jamais comprendre; mais il entre par là dans un profond pyrronisme. Je suis, Monsieur, vostre tres humble et tres obeissant serviteur

Foucher Auf Bl. 36 ro quer hat Leibniz bemerkt: Le R. P. de Malebranche considerant les idées comme l'objet immediat externe de nos pensées, il est vray qu'on ne les sçauroit mettre qu'en Dieu, puisqu'il n'y a que Dieu qui puisse agir sur nous immediatement. Mais puisque tout vient de Dieu, comme de la cause generale, je crois que pour expliquer le detail des causes secondes, il n'est pas necessaire de le faire entrer; et qu'ainsi il suffit de monstrer comment nous trouvons en nous les objets immediats de toutes nos connoissances. Cependant mon opinion ne renverse point ce qu'il y a de bon dans la sienne, qui sert même à donner des reflexions propres à nourrir la pieté, suivant l'ancienne philosophie des orientaux qui attribue tout à Dieu, ce qui n'est pas à mepriser, quand on l'entend bien.